Rachid Taha, héraut d’une France métissée

« Douce France », à Guingamp (22), retrace le parcours du chanteur algérien, décédé en 2018, pionnier du métissage culturel et de la lutte contre le racisme.

L’inventeur du rock’n’raï, Rachid Taha, n’a cessé, tout au long de sa vie, de chanter son amour exigeant pour la France et son refus du communautarisme. | ARCHIVES MARC OLLIVIER, OUEST-FRANCE

Depuis le décès de Rachid Taha, en septembre 2018, sa voix éraillée manque au paysage musical français. C’était celle d’un farouche opposant aux communautarismes, d’un arabe fier d’affirmer que « les juifs sont nos frères », d’un élégant espiègle branché sur « Coran alternatif », d’un inventeur de ponts au-dessus de la Méditerranée.

L’exposition « Douce France, des musiques de l’exil aux cultures urbaines » vient d’ouvrir à Guingamp (Côtes-d’Armor) autour de la trajectoire singulière du chanteur. Conçue par le Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), elle démontre à quel point il fut un pionnier des métissages culturels et de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme.

« Français tous les jours »

« Algérien de toujours, Français tous les jours », souriait souvent celui qui avait quitté sa région d’Oran natale à 10 ans, en 1968, pour rejoindre l’Alsace, puis la périphérie de Lyon. Dans ce terreau urbain, « théâtre de tensions identitaires, il trouve sa forme d’expression avec le rock », résume Naïma Huber Yahi, docteure en Histoire et co-commissaire de l’exposition.

Avant lui, les musiques orientales s’écoutaient dans la discrétion des cafés algériens, dans l’intimité des appartements des travailleurs issus de l’immigration. Avec lui, en 1986, les sonorités méditerranéennes des « ouvriers-chanteurs » s’invitent dans toutes les oreilles du pays, lorsque son groupe Carte de séjour reprend Douce France, de Charles Trenet, et le distribue aux députés de l’Assemblée nationale.

Le mouvement « beur » se structure. Rachid Taha devient l’emblème d’un droit de cité des enfants issus de l’immigration.

L’inventeur du « rock’n’raï » dénonce la condition des femmes musulmanes, les mariages arrangés, dans les titres Zoubida ou Safi. ll mêle sa langue « rhorho » – arabe dialectal oranais – au français, à l’argot, aux anglicismes.

En 1998, en plein mirage d’une France « black blanc beur », après la victoire de Bleus de toutes les couleurs à la Coupe du monde, sa musique devient mondiale : avec le concert d’1, 2, 3 Soleils, trio formé avec Khaled et Faudel et sa reprise Ya Rayah, chanson sur l’exil, au succès planétaire.

Il associe les derboukas aux guitares, chante avec les Clash (dont il reprend, en arabe Rock the Casbah), Brian Eno, Santana… « Il a fait de l’électro, de la dance, du punk, égrène Myriam Chopin, enseignante-chercheuse en Histoire et co-commissaire de l’exposition, a participé à faire des enfants d’immigrés, des Français à part entière ».

« Il a lutté contre toutes les formes de communautarisme, résume Olivier Faron, administrateur général du Cnam. Nous voulions faire de son message, le nôtre. »


Jusqu’au 7 novembre à l’Inseac et à l’Espace François-Mitterrand, à Guingamp.

Ouest France