Radio-Canada : Comment enseigner l’antiracisme aux petits Québécois ?

Parents, enfants, enseignants ou éducateurs : tous ont un rôle à jouer pour lutter contre le racisme

La psychothérapeute Cadleen Désir, fondatrice de l’organisme Déclic, constate que plusieurs adultes ont de bonnes intentions et souhaitent combattre le racisme, mais qu’ils ne savent pas comment faire.

Selon elle, il faut commencer par exposer les enfants le plus tôt possible à toutes les diversités culturelles. «Les parents, s’ils n’ont pas de contacts avec d’autres communautés, peuvent se rendre dans les épiceries et découvrir des mets plus exotiques ou des épices. En se promenant dans les boutiques, ils peuvent découvrir les tissus, les formes, les motifs et parler d’où ça vient. À la bibliothèque, c’est prendre un atlas et découvrir le monde ensemble», explique-t-elle. «Les livres, les jouets ou les figurines… il y en a plein qui montrent des personnes asiatiques, autochtones, noires, les différentes teintes de peau ou les différentes couleurs de cheveux.»

Il est important, croit-elle, d’agir dès l’enfance. «L’enfant qui est exposé à des stéréotypes sans que personne ne les défasse, vers l’âge de six ou sept ans, il va commencer à attribuer des valeurs aux gens et son cerveau va aller chercher des faits qui vont valider ce qu’il croit.»

«Pour prévenir cela, il faut commencer tôt à montrer des modèles qui vont défaire les stéréotypes, par exemple, des personnes noires qui sont bonnes en sciences et pas seulement en sports. Cela ne veut pas dire que l’enfant est raciste, par contre, ce sont des réflexes qu’il va constamment valider, un chemin qui se renforce», soutient-elle.

Pour la psychothérapeute, il est donc évident que les éducatrices en service de garde et les enseignants ont un rôle à jouer. «Le rôle comme éducatrice, c’est un rôle actif d’antiraciste, pas juste de démontrer aux enfants que ce n’est pas correct. Ces discussions-là n’ont pas lieu présentement et ne font pas partie du cursus de formation.»

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Former les éducatrices

Ancienne éducatrice, Céline Duquette est enseignante au département de Techniques d’éducation à l’enfance au Cégep Édouard-Montpetit. Dans son cours, 15 heures sont consacrées à l’enfant issu de la diversité. «Avec les étudiantes, on veut qu’elles prennent conscience que, même si elles se trouvent dans un milieu où il n’y a pas de diversité, c’est important de l’intégrer dans leur planification et dans leur matériel de jeu», explique-t-elle.

«Dans mon cours, on va parler de l’individualisme versus le collectivisme. Ici, c’est le “je” qui prime, ailleurs, c’est le “nous”. Par exemple, les grands-parents peuvent être très présents auprès des enfants dans certaines communautés. C’est pour avoir une ouverture, pour comprendre comment ça se passe d’une culture à l’autre, démystifier les différences, ce qui aide beaucoup à enlever les préjugés et avoir une ouverture», ajoute l’enseignante. «Oui, le racisme pourrait être plus abordé, mais on donne aussi des liens où se référer, la façon de faire des démarches.»

Elle tient, par ailleurs, à souligner que plusieurs étudiantes sont elles-mêmes immigrantes et qu’elles partagent et échangent régulièrement leurs réalités avec leurs collègues.

Céline Duquette se base aussi sur son expérience comme éducatrice dans l’arrondissement de Saint-Laurent à Montréal, un milieu multiethnique, pour affirmer que des comportements racistes chez les jeunes enfants sont très rares.

Valoriser sa propre culture

«Le racisme, ce sont des gens qui n’aiment pas les autres, les couleurs de peau, les couleurs de cheveux, de yeux… ça fait beaucoup de peine.” (Elyas, 8 ans)

Elyas est né au Québec de parents originaires d’Algérie. Après s’être établis à St-Gérard-Majella, en Montérégie, ils ont élu domicile à Repentigny. Le garçon de huit ans dit avoir été témoin de propos racistes envers ses parents, mais a, lui aussi, été blessé par certaines paroles à son égard.

«Avec ma mère, c’est un cycliste qui lui a dit : “On n’a pas besoin de toi dans ce pays.” Il y en a aussi qui disent, quand je parle avec mon accent français, que c’est comme du chinois. D’autres font des drôles de visages quand je dis mon nom», raconte-t-il.

«…je veux qu’il soit fier… qu’il dise “je mange du couscous…”»

Sa mère, Amel Haroud, a fondé le Comité québécois citoyens et mobilisation de Repentigny pour dénoncer les injustices et les actes racistes dans sa ville, mais c’est avant tout en tant que mère qu’elle agit. «Je travaille beaucoup avec Elyas sur l’acceptation de sa culture. Par exemple, si je prépare sa boîte à lunch et que c’est un mets algérien, je veux qu’il soit fier. Qu’il dise : “je mange du couscous avec de l’huile d’olive. Je suis d’origine berbère”.» […]

Racisme au primaire : une réalité toujours présente

Louise Hamelin-Brabant, professeure associée à la Faculté de sciences infirmières de l’Université Laval à Québec, croit que les écoles ont un rôle à jouer pour lutter contre le racisme. Elle a mené une étude auprès de 42 enfants immigrants du primaire dans la Capitale-Nationale, il y a cinq ans. L’objectif était de comprendre si la violence faisait partie de leur quotidien. Elle constate que les résultats de l’étude sont toujours d’actualité.

«Les résultats nous ont un peu étonnés. On demandait aux enfants : avez-vous été témoin de violence? Tous les enfants nous ont dit que oui, particulièrement dans les cours d’école, dans les terrains de jeu ou dans les centres de loisirs. Et on leur demandait : avez-vous déjà vécu de la violence? La très grande majorité en avait vécu», confie-t-elle.

Elle affirme qu’il s’agissait surtout de violence verbale. Les enfants, par exemple, se faisaient crier des noms, mais c’était parfois plus agressif. Par ailleurs, elle affirme avoir été étonnée de constater que les enfants européens étaient l’objet d’insultes et de discrimination presque autant que les enfants des minorités visibles.

Parmi les témoignages, «il y avait, raconte-t-elle, le cas d’un jeune d’origine belge, qui ne se faisait jamais appeler Antonin, mais seulement le Belge; ou une jeune fille originaire de France à qui on demandait : “Pourquoi tu ne t’habilles pas comme nous?” Un jeune garçon noir se faisait traiter de barre de chocolat et une dame lui avait même interdit de se baigner dans la piscine parce qu’il était noir.»

«En réaction, les enfants s’isolaient. Ils en parlaient un peu à leur mère et un peu à leurs amis, mais pas du tout à leurs professeurs. Ils avaient peur d’avoir des représailles.» Certains en parlaient aussi à leurs grands-parents qui vivaient à l’extérieur du pays, explique-t-elle, mais d’autres, des garçons, utilisaient la bataille.

Elle rapporte que des enfants ont vécu beaucoup d’anxiété. Deux enfants ont même dû changer de classe parce qu’ils ne voulaient plus aller à l’école. D’autres ne voulaient plus manger la nourriture de leur pays parce que les enfants leur disaient : «Pourquoi tu ne manges pas comme nous?», raconte-t-elle. «Pour être inclus dans le groupe des enfants québécois, ils devaient se comporter comme des enfants québécois.»

Dans certaines écoles, constate-t-elle, il y a des enfants qui ont davantage de comportements agressifs que d’autres, qui mobilisent l’altérité et qui ne veulent pas accepter la différence. Les enfants immigrants, eux, n’ont pas toujours assez confiance, à cet âge, pour s’affirmer. «Je crois qu’on doit, dès la maternelle, dès que les enfants sont petits, envoyer des messages qu’il faut respecter la différence.»

Pour la professeure, il s’agit d’un processus de socialisation. «D’apprendre que l’on vit dans un contexte de mondialisation et qu’il va y avoir de plus en plus d’enfants qui vont faire partie du quotidien des jeunes Québécois», conclut-elle.

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