Rama Yade dit vivre comme une «micro-agression» de devoir passer devant la statue de Colbert

Dans un entretien fleuve et inattendu accordé à L’Express, l’ancienne secrétaire d’État sous Nicolas Sarkozy, désormais installée à Washington, fait notamment l’apologie du «wokisme».

L’ex femme politique de centre-droit Rama Yade est devenue adepte du wokisme. Installée à Washington depuis trois ans, l’ancienne secrétaire d’État sous Nicolas Sarkozy est sortie de son silence dans un entretien «musclé» publié vendredi soir par L’Express. Appuyant son discours de références littéraires et historiques, celle qui fut de 2007 à 2010 successivement secrétaire d’État aux Affaires étrangères et aux droits de l’homme, puis chargée des Sports, affirme notamment avoir vécu comme une «micro-agression» de devoir «passer à Paris devant la figure de Colbert, ce grand ennemi de la liberté, dont la statue est devant l’Assemblée nationale». Elle se réjouit également que des mouvements tels que «Black lives matter» et «Me too», profondément «républicains», «redonnent vie à un transatlantisme moribond».

Le wokisme, un «noble combat»

«Black lives matter est un mouvement salutaire», estime la femme politique née à Dakar d’un père historien, bras droit du président Léopold Sédar Sengor. Alors que le sujet des droits des minorités enflamme les démocraties occidentales, l’ancienne ministre encourage son pays à opérer une remise en question. «Comment se fait-il que les hommes noirs qui constituent 8% de la population soient 40 % à occuper les prisons américaines ? (…) Un jeune noir sur 3 connaîtra la prison au cours de sa vie contre 1 blanc sur 17. Comment se fait-il qu’ils représentent la majorité des populations infectées par le Covid ?». La mort de George Floyd a été, affirme-t-elle, un «ultime détonateur dans ce réveil».

Au sujet du wokisme justement («éveil» en anglais), Rama Yade ne comprend pas le débat suscité en Europe. Pour elle, le terme a été «brandi de manière abusive comme un outil de censure», alors qu’il s’agit en réalité d’un «noble combat, de justice et de revendication d’égalité dont devrait s’enorgueillir la patrie des droits de l’homme». «C‘est juste le refus des discriminations», défend-elle.

La ministre va plus loin : le mouvement woke, la cancel culture sont justement nés en France. «De Lacan à Foucault, ce sont des penseurs français qui ont inspiré le mouvement woke ! Soyons-en fiers en tant que Français !» Déplorant que nous ne soyons pas capables d’avoir nos «propres mots» pour les dire, Rama Yade l’affirme : ces guerres culturelles sont «typiquement françaises». «Plutôt que de nous approprier ces mots pour les revendiquer ou les dénoncer, nous aurions dû développer nos propres outils de pensée, nos propres référentiels», plaide l’ancienne ministre de droite.

Pas de racisme anti-blanc

Car dans l’Hexagone, assure-t-elle, «le racisme est partout». Contrôle au faciès, violences policières, élites presque exclusivement blanches… Au lieu de regarder en face son racisme structurel, la France a «réécrit son passé» pour «nier ce qu’elle a été». «En niant le problème, on s’interdit d’agir et la situation empire», alerte Rama Yade. Pour l’ancienne secrétaire d’État, les déboulonneurs de statues ne font pas de cancel culture, «au contraire» : «ils ont réhabilité l’histoire, la totalité de l’histoire qu’ils connaissent bien, eux, au moins, celle que la mémoire sélective de certains de nos dirigeants a voulu dissimuler».

Et de déplorer le «privilège blanc» en France. «Sans rien demander, ou même sans le savoir, certaines opportunités vous sont offertes. Moi, sans rien demander, certaines portes me sont fermées». Si racisme structurel il y a, n’en est-elle pas un contre-exemple ? «Mais j’étais une licorne !, objecte celle qui a été la première femme noire membre d’un gouvernement en France. J’étais une anomalie, pas du tout un prototype».

Si Rama Yade reconnaît quelques «abus» dans l’expression de ces doctrines, elle refuse de qualifier de racisme l’hostilité envers les blancs perçue dans certaines banlieues, puisqu’il «n’y pas de racisme sans domination». «Il ne s’agit pas de nier quand certaines personnes disent qu’ils se font traiter de “sales blancs” dans certains quartiers. Mais je suis désolée de vous dire que ce n’est pas cela, le racisme anti-blanc».

Le Figaro