Reconnaissance réclamée pour «les travailleurs de l’ombre»

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Des dizaines de migrants se sont rassemblées devant la station de métro De La Savane mardi après-midi dans le cadre d’une semaine de manifestations. 

Les yeux creux et le dos courbé, Shahid Hamid vit peut-être ses dernières semaines au Canada. « Ma vie est en miettes », souffle-t-il, la voix basse. Après six ans en sol canadien, dont trois à empiler des boîtes à longueur de journée pour Dollarama à Montréal, ce n’est plus l’épuisement, mais l’expulsion au Pakistan qui le guette maintenant. « Toutes mes demandes ont été refusées, même si je paie des taxes et que j’ai démarré une entreprise. »

Quelques dizaines de migrants comme lui se sont rassemblées devant la station de métro De La Savane mardi après-midi dans le cadre d’une semaine de manifestations. Ils réclament du gouvernement fédéral un meilleur traitement pour les milliers de sans-papiers au pays. Cette fois, ils hèlent les passants, les invitant à une grande marche de dimanche à Ottawa pour exiger « un statut pour tous ».

Ces piétons semblent tous concernés par la lutte. Ils sortent des vastes bâtiments industriels sis au coin des autoroutes 15 et 40 et rejoignent le métro après leur quart de travail. « Beaucoup voudraient se joindre à nos manifestations, mais ils sont stressés, ils ont peur de se faire déporter », révèle en anglais Guarav Sharma, originaire d’Inde et membre du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants. « Ils ont peur d’être congédiés. S’ils sont congédiés, ils ne pourront pas trouver ailleurs. Ils savent qu’il y a une pandémie et qu’ils ne peuvent pas trouver d’emploi. Et en plus, ça nuirait à leur statut d’immigration. »

Les manifestants dénoncent aussi les conditions de travail de leur employeur, notamment le centre de distribution de Dollarama à Montréal. L’entrepôt emploie des centaines de personnes. Il est vu par ses employés comme « un bureau d’Immigration Québec », dit de façon imagée Mostafa Henaway, l’organisateur du rassemblement. « C’est le deuxième arrêt, parce que c’est un gros employeur et beaucoup de demandeurs d’asiles et de réfugiés y trouvent une première expérience de travail canadienne ou québécoise. »

« Le pire, c’est qu’ils n’ont pas le choix », renchérit Abdoul Kane, du Sénégal, et qui veut taire sa véritable identité de peur d’être lui aussi déporté. « C’est eux-mêmes qui vont chercher ce genre de travail. Ils sont dos au mur et ne veulent pas tomber dans la criminalité. » La précarité ouvre la porte à toutes sortes d’« exploitations » pour ces « travailleurs de l’ombre », témoigne-t-il. « Moi-même, j’ai travaillé pour 10 dollars de l’heure, dans des entrepôts, à empiler des boîtes durant de longues heures. »

Les manifestants exigent donc un statut pour tous, mais aussi de meilleures conditions de travail, surtout en contexte de pandémie. La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a d’ailleurs déjà rappelé à l’ordre Dollarama en lui remettant le 14 janvier dernier 11 constats d’infraction et 124 avis de corrections pour non-respect des mesures sanitaires.

Un des passants s’arrête quelques instants à la manifestation par solidarité. « Avec la fin de la pandémie, le travail n’arrête pas d’augmenter », affirme celui qui dit s’appeler Anthony. « Si on se plaint, ils disent qu’on peut arrêter et quitter le travail. Si j’arrête de travailler, comment je vais payer mes factures ? »

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