Reims (51) : Racisme, genre, wokisme et… sorcières, Sciences Po sous emprise américaine

Sur le campus de Reims, qui dépend de Sciences Po Paris, quinze cours évoquent la question de la race, affichant la volonté d'”américaniser” les enseignements dans cet IEP.

C’est un document dont la maquette ressemble à s’y méprendre à un audit professionnel. Le dossier, long de 75 pages, rédigé entièrement en anglais, arbore un titre qui ne fait pas mystère des grandes ambitions de ses auteurs : “Rapport d’enquête Pour Nous : vers un démantèlement du racisme institutionnel et de la culture du silence à Sciences Po Paris”. 

Publié en octobre 2020, il rassemble les témoignages de 158 élèves de l’établissement, qui rapportent les propos racistes tenus par certains de leurs professeurs et de leurs camarades, et propose plusieurs solutions. Parmi elles, qu’un pôle indépendant soit créé pour écouter les élèves victimes de discrimination, que des conséquences claires à l’énonciation de paroles racistes soient inscrites dans le règlement, et surtout, que le syllabus de l’école – sa maquette pédagogique – soit modifié en profondeur.

Bibliothèque du campus de Sciences Po à Reims

Dans les changements proposés dans le curriculum, on trouve des “modules obligatoires sur la race”, la “théorie critique de la race” et la “pensée décoloniale”. Dans un appendice, une trentaine d’intitulés de cours est même suggérée, allant de “La race, la classe et le genre dans la société française”, en passant par la “formation sur les préjugés implicites pour les futurs dirigeants” ou encore “le féminisme décolonial”. 

De nombreux cours sur la “race”

Derrière ces suggestions qui n’ont rien à envier aux plus radicales des universités américaines, nulle organisation ou entreprise extérieure… Mais des étudiants de Sciences Po, réunis dans le collectif Pour Nous, rassemblant diverses associations présentes en premier lieu sur le campus de Reims, l’une des antennes délocalisées de la prestigieuse école de sciences politiques. Pap Ndiaye, actuel ministre de l’Education nationale, y donnait d’ailleurs des cours il y a encore quelques mois. Sciences Po aime à le présenter comme son “campus sorti tout droit de Harry Potter”, mais son atmosphère lorgne plutôt de l’autre côté de l’Atlantique. Un coup d’œil sur la maquette pédagogique montre d’ailleurs que, deux ans plus tard, les demandes du collectif Pour Nous sont quasiment déjà en application dans son programme “Euro-Américain”, un cursus enseigné majoritairement en anglais. De nombreux cours portent désormais sur les questions des minorités aux Etats-Unis, parfois dans une perspective comparée avec la France. 

Un enseignement obligatoire d'”humanités”, portant sur “la race, l’égalité, la discrimination et la discrimination positive”, figure au programme de chacun des deux semestres de l’année. Au total, en première année, la maquette ne propose donc pas moins de 15 cours portant principalement sur les questions raciales, contre 13 consacrés à l’histoire, la science politique ou les mathématiques. Bien sûr, chaque étudiant ne suit pas l’ensemble de ces 15 cours, répartis entre différentes options. Dans le détail, au premier semestre de la première année, chaque élève suit soixante heures d’économie, soixante heures d’institutions politiques, quarante-huit heures d’histoire et entre vingt-quatre et trente-six heures sur les questions raciales.

Il y a les vingt-quatre heures de cours obligatoires sur les discriminations, plus douze heures à choisir entre différentes options. Dans ces dernières, quatre des neuf cours proposés au premier semestre portent sur la race, à savoir “Figures des minorités à l’écran, quand le cinéma s’insurge contre l’injustice”, “La recherche du respect : la démocratie américaine confrontée à l’héritage de la race et de l’inégalité” ou encore l’analyse “comparée des études raciales et ethniques en France ou aux Etats-Unis”.  

L’intersectionnalité bien présente

Au deuxième semestre, la thématique est encore plus présente. En plus des vingt-quatre heures de cours sur les discriminations, on ne dénombre pas moins de huit cours optionnels sur les questions raciales et/ou sexuelles. Parmi elles, on retrouve un enseignement sur “la représentation de l’altérité du XVIIIe au XXIe siècle dans la politique, l’art et la littérature”, un autre sur la manière dont est créée “à travers l’art et la littérature, une société parallèle de minorités”. Mais aussi une option intitulée “Représentations (in)fidèles : race et transparence”, une autre nommée “Ecrire la diversité en Amérique” ou encore le cours “Travail féminisé et racisé : une approche historique, littéraire et féministe du travail domestique rémunéré”. 

En première année, un étudiant de Sciences Po Reims suit donc entre quarante-huit heures et soixante-douze heures de cours sur les questions raciales et les discriminations. S’il veut approfondir encore ses connaissances sur un autre sujet phare des études sur “l’intersectionnalité des luttes”, il peut aussi opter pour un “séminaire exploratoire” de vingt-quatre heures, portant sur le “genre, la paix et la sécurité”, se questionnant sur “ce qu’est le genre et pourquoi il compte dans les relations internationales”. Dans ce cas, il aura en tout quatre-vingt-seize heures consacrées aux thématiques “intersectionnelles”, à mettre en perspective avec les deux cent quatre-vingt-huit heures de cours “traditionnels”, auxquelles il faut encore ajouter vingt-quatre ou quarante-huit heures de cours de langues supplémentaires. 

En deuxième année, la thématique raciale est moins présente, l’intérêt se portant davantage du côté des questions de genre. On trouve ainsi une “majeure économique et société” – quarante-huit heures d’enseignements réunissant un cours magistral et des conférences – sur “Les sujets importants en sociologie : le genre” ou, plus inattendu, un cours intitulé “Ecrire une histoire contemporaine de l’occulte”. Dans cet atelier de vingt-quatre heures, qui n’est pas sans évoquer le best-seller de la journaliste Mona Chollet Sorcières. La puissance invaincue des femmes, les étudiants examinent comment “les pratiques de l’art contemporain peuvent être comparées à des formes de sorcellerie”. D’autres cours sur le genre et la race sont dispensés.

Au troisième semestre du cursus, les étudiants peuvent par exemple prendre une option sur “l’odyssée afro-américaine, de Phillis Weatley à Black Lives Matter” ou sur les “questions de genre dans les médias et la culture”. Au quatrième semestre, d’autres enseignements sont disponibles sur les “politiques de l’inconscient, genres, féminisme et théories critiques : pas sans la psychanalyse”, sur la “santé et les minorités aux Etats-Unis : de l’ère coloniale au présent”, ou encore sur la “construction des hommes : une introduction au genre, aux sexualités et au pouvoir masculin”. Au total, sur ces deux semestres de deuxième année, 12 enseignements portant sur le genre ou la race sont proposés aux étudiants. 

Un Harvard à la française

Interrogé sur le sujet il y a quelques jours par L’Express, le directeur de Sciences Po, Mathias Vicherat, avançait une explication pour cette offre extensive. “Le campus de Reims étant l’un des deux plus grands en termes du nombre d’étudiants accueillis, le nombre de cours proposés est nécessairement plus important”, avançait-il, insistant : “Quel que soit le campus, près de 80 % des cours relèvent du tronc commun – en sciences politiques, en histoire, économie, droit, sociologie – et sont les mêmes pour tous nos étudiants en première année”. Un calcul qui s’avère à peu près exact à Sciences Po Reims, mais ne dit pas que les 20 % restants peuvent porter exclusivement sur les questions de race en première année. Sollicitées à nouveau pour cet article, ni la direction de Sciences Po à Paris, ni la direction du campus de Reims n’ont souhaité réagir davantage.  

La couverture abondante de Reims sur ces questions étonne d’autant plus qu’elle n’existe pratiquement pas dans les autres sites délocalisés de l’école, comme au Havre, le campus tourné vers l’Asie-Pacifique, ou à Menton, qui se concentre dans la Méditerranée et le Moyen-Orient. A Reims, la clef de lecture des Etats-Unis offerte aux étudiants passe en grande partie par le prisme racial. “Ces enseignements sont dispensés en complément d’un cours de Daniel Sabbagh sur les discriminations raciales aux Etats-Unis. Notre objet d’études, c’est la société, sans regard partisan, et on ne peut pas nier qu’il s’agit d’un sujet majeur aux Etats-Unis”, expliquait il y a quelques mois à L’Express Tilman Turpin, alors directeur du campus de Reims, avant d’être remplacé cette année par Crystal Cordell. 

Les choses n’ont pourtant pas toujours été ainsi. Selon la version 2018-2019 du “Grand Syllabus” de l’école, toujours en ligne, Reims avait bien à l’époque un cours d’humanité obligatoire, mais consacré à la question du “mal en politique”. Les conférences – le mot consacré à Sciences Po qui équivaut aux travaux dirigés, ou TD, à l’université – rattachées étaient des variations sur le même thème : “La littérature face au mal”, “Philosophies de la vie : si toute vie est bonne, qu’arrive-t-il au mal ?” ou encore “Je suis un scélérat ! (Shakespeare) Les représentations du mal en politique”.

Ce changement de la maquette s’explique en partie par l’entrée en vigueur d’une réforme générale de la scolarité. Conçue sous l’égide de Frédéric Mion, alors directeur de Sciences Po, elle devait contribuer à un objectif : faire de l’Institut d’études politiques une école capable de se hisser au niveau des meilleures universités mondiales en sciences sociales. La transformation visait notamment à calquer le premier cycle universitaire de Sciences Po sur celui des colleges anglo-saxons, pour en faire une sorte de Harvard français. 

La proximité avec les universités américaines

Cette orientation est d’ailleurs poursuivie par le directeur actuel, qui expliquait lors de sa conférence de rentrée en janvier vouloir faire de l’école “l’université mondiale de référence en matière de combinaison des savoirs fondamentaux interdisciplinaires et des expertises professionnelles”. Mathias Vicherat notait que sa gouvernance et son corps professoral “ne sont pas encore assez internationaux”. L’école, désireuse de s’ouvrir toujours plus à l’étranger, compte 49 % d’étudiants internationaux, notamment nord-américains : plus de 850 d’entre eux arrivent chaque année à l’école. Un chiffre qui s’explique notamment par les nombreux partenariats que Sciences Po a noué avec des établissements américains (93 universités partenaires, dont 77 aux Etats-Unis et 16 au Canada). Ce recrutement n’est semble-t-il pas sans incidence sur le syllabus. “L’exploration des thématiques intersectionnelles n’est pas propre à l’école, c’est aussi le cas d’autres universités françaises, comme Paris VIII ou Paris XIII, mais il y a un effet de loupe évident à Reims, parce que c’est Sciences Po, nuance un ancien membre de la direction de l’IEP, parti récemment. Il y a un autre point bien particulier sur ce campus : son caractère international.” 

A Reims, à la rentrée 2021, la proportion des étudiants étrangers était de 45 % des 1 492 élèves, venus de “70 pays différents” selon l’école. Avec une surreprésentation évidente, dans ce campus orienté outre-Atlantique, des étudiants américains. Ces étudiants permettent à l’école de rayonner à l’international, mais sont aussi une source de revenus conséquente. A l’inverse des élèves dont la résidence fiscale se trouve dans un pays de l’Espace économique européen, leurs droits de scolarité ne sont pas calculés en fonction des ressources du foyer auquel ils sont rattachés. En clair, ils déboursent donc la totalité des droits de scolarité, qui s’élèvent à 13 190 euros par année universitaire – une somme évidemment bien moindre que celle qu’ils auraient pu verser dans un établissement américain.

Ces étudiants dépendent, dans le cas des moins favorisés, de bourses privées ou étrangères, comme les Federal Loans, versés par le ministère de l’Education américain, ou la bourse Henri de Castries, réservée aux étudiants en double diplôme avec Columbia et Berkeley. A eux seuls, si on fait le calcul, les 850 étudiants nord-américains répartis sur les différents campus rapporteraient donc plus de 11 millions d’euros par an à l’établissement. Une entrée d’argent appréciable pour une école qui revendique d’être un “campus à l’américaine”. 

La loi de l’offre et de la demande

Rien d’étonnant donc, à ce que Sciences Po déploie bien des efforts pour s’aligner sur les universités américaines. “Cela se fait un peu au détriment de la formation originelle, regrette une autre source professorale, qui a occupé un poste à responsabilité sur le campus de Reims, et a participé à la conception de la maquette pédagogique jusqu’à la mise en place de la réforme. On a abandonné les cours d’histoire des idées politiques et on les a remplacés par ceux d’humanité avec cette dominante qui relève, pour moi, surtout de l’affichage.” 

Un “affichage” qui sonne comme une réponse aux exigences venues des étudiants, fortement marqués des deux côtés de l’Atlantique par l’émergence du mouvement Black Lives Matter aux Etats-Unis en 2013 et, plus récemment, par le meurtre par un policier de l’Afro-Américain George Floyd à Minneapolis en 2020. “C’est un phénomène de société qui s’est cristallisé de manière évidemment plus forte à Reims, où vous avez une forte dominante d’une population totalement interraciale, qu’au Havre, par exemple, où ces questions sont moins explorées dans la région couverte par le campus, explique notre ancien membre de la direction de Sciences Po. A Reims, les élèves sont demandeurs d’analyses sur les questions raciales, coloniales, décoloniales, ou plus largement celles de genre.” 

Pourquoi plus spécifiquement à Reims, justement ? L’explication se trouve dans son corps étudiant. “Ce qui se joue là, c’est le caractère international de Sciences Po. Son public, en particulier américain à Reims, est en demande de ce type de contenus, poursuit notre ex-membre de la direction. On est moins face à une prescription de Sciences Po que face à un désir des étudiants.” Des exigences auxquelles la grande école a entendu répondre. “Je préfère que les étudiants se cognent les questions qui les préoccupent sur les discriminations raciales pendant les cours, qu’ils se forment là-dessus pour cerner le débat, et qu’on passe ensuite à autre chose, plutôt qu’ils s’en saisissent entre eux de façon totalement désordonnée”, reprend notre interlocuteur. 

Mieux former, pour éviter d’éventuelles mauvaises interprétations. Une intention compréhensible, qui n’empêche pas des accrocs sur le campus de Reims, ni l’idée, en creux, que Sciences Po pourrait faire par moments la promotion d’un modèle plus “multiculturaliste” que l’universalisme français. Son ancien directeur, Tilman Turpin, ne disait pas autre chose. “La France a une conception très particulière de la République et de l’égalité, considérant non pas les citoyens en fonction de leur couleur de peau, de leur sexe, de leur orientation sexuelle, etc., mais comme des citoyens neutres. Peut-être est-il temps de se demander si cette manière de considérer les citoyens au XXIe siècle est encore possible”, déclarait-il dans une interview accordée en septembre 2020 au Sundial Press, le journal du campus. 

Débats entre élèves

En classe, les grilles de lecture américaines influencent souvent l’analyse des étudiants et de leurs enseignants, même en dehors des ateliers consacrés au sujet. “J’avais pris garde à ne pas prendre de conférence supplémentaire sur le sujet en dehors de l’enseignement obligatoire, parce que ça ne m’intéressait pas, raconte Loïc*. La question est tout de même revenue dans un cours de culture numérique.” Lors d’un exposé de ses camarades, sur le compte Instagram BeingBlackatSciencesPo – une page Instagram dont le but était de permettre aux étudiants de témoigner du racisme dont ils avaient pu être l’objet -, Loïc leur reproche l’emploi de la notion de “racisé”, utilisée dans certains secteurs des sciences sociales pour désigner un individu susceptible d’être victime de discrimination. “Mais l’enseignante m’a soutenu que c’était une notion sociologique tout à fait à propos, quoique je dise”, regrette-t-il. 

Les thématiques chères aux Etats-Unis, comme la discrimination positive ou, plus polémique, les statistiques ethniques, sont largement abordées. “On se retrouve souvent à confronter nos modèles avec les étudiants américains, qui n’ont évidemment pas la même vision que nous, remarque Ava, ancien élève de Reims et aujourd’hui en master. Parfois, sur les statistiques ethniques par exemple, on en vient à comprendre qu’il est difficile d’expliquer pourquoi elles sont interdites en France !” Ces débats étudiants s’étendent en dehors des cours : l’organisation BeingBlackatSciencesPo ou l’association Black Lives Matter, s’interrogeant sur les questions de discrimination et d’inégalité, ont des antennes actives ou ont été créées à Reims. 

Dans le journal du campus, une ancienne rédactrice en chef, revendique d’avoir vu “tous les bords politiques s’exprimer”. A raison : on y trouve aussi bien des tribunes sur “l’orientalisme et le racisme du ballet classique La Bayadère” que d’autres sur “L’ombre despotique de la cancel culture”. Avec parfois des articles relayant des propos bien plus extrêmes. En 2020, à la suite de l’assassinat de Samuel Paty, une tribune rédigée par un étudiant américain reprochait à Emmanuel Macron “d’accroître les tensions entre l’Elysée et la communauté musulmane française”. “A la suite d’un événement aussi terrible qu’un attentat terroriste, Emmanuel Macron avait deux options : la réconciliation ou la vengeance. Il a choisi la vengeance”, écrivait-il, dressant un parallèle entre la réponse française et celle de l’administration Bush après le 11 septembre 2001. Cette fois-là, pas sûr que les cours du semestre aient réellement permis de bien “cerner le débat”. 

*Les prénoms ont été modifiés 

L’Express