Rennes (35) : L’ancien détenu et trafiquant de drogue Arbi Madhaj invente un jeu pour éviter la case prison

Écroué sept ans et demi pour trafic de drogue, Arbi Madhaj a pensé un jeu sur le système carcéral, RPS, qui cartonne auprès des jeunes délinquants et l’aide à se réinsérer. Arbi Madhaj a expérimenté le jeu auprès de structures de protection judiciaire de la jeunesse. Il a été élu meilleur créateur d’entreprise de Bretagne et a remporté le concours régional de Talents des cités pour son projet de prévention auprès des jeunes.

« Les jeunes me disent : En prison, j’aurais la Xbox, mes potes, je vais me faire des contacts. Je leur réponds : Non, en prison, ton pote sortira au bout de quelques mois, tu seras seul, tu finiras par être le soldat de quelqu’un, ça va être long et dehors tu seras encore plus seul. » Arbi Madhaj, 41 ans, sait de quoi il parle. En mars 2020, ce franco-albanais est sorti de prison après avoir purgé une peine de sept ans et demi de détention pour trafic de stupéfiants.

Durant sa peine, il passe un an à l’isolement pour avoir noué une relation avec une surveillante. « Le temps était long, soupire Arbi. Un jour, j’ai pris 50 bouts de papiers, j’ai écrit un délit sur chaque. Puis j’ai récupéré un stylo quatre couleurs et le calendrier vierge de mon psy, j’en ai fait des cases de jeu. » De l’ennui naîtra « RPS » (NDLR : à retrouver sur https://rps-lejeu.fr – 64,90 euros, de 2 à 6 joueurs, 1 heure la partie) pour remise de peine supplémentaire, un jeu de société basé sur le système carcéral français.

Une fois n’est pas coutume, le jeu commence sur la case prison. Chaque joueur se met dans la peau d’un détenu, tire une carte « délit » et reçoit la peine correspondante, qui fixe sa date de sortie. En avançant sur le plateau, il vit au rythme carcéral : promenade, musculation, rendez-vous psy… Si tout se passe bien, il obtient des remises de peine. En revanche, s’il commet des fautes (détention de téléphone, de stupéfiants…) il l’allonge.

« Le joueur se retrouve face à ses responsabilités », explique Arbi. En liberté conditionnelle jusqu’en septembre 2021, Arbi fait de son concept un projet de réinsertion. Au bout de quelques mois, le jeu cartonne : les structures de protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), qui accueillent des jeunes délinquants, le réclament. Arbi fait la tournée des quartiers prioritaires de Rennes, qu’il connaît bien, pour le vendre à des associations.

Le jeu s’exporte en Suisse, au Luxembourg et en Belgique « Il a réussi à garder concentrés les mômes pendant cinq heures, ce qui est un exploit, raconte une éducatrice de PJJ. Ils se sont pris au jeu, il y en a même un qui a essayé de tricher pour sortir de prison plus tôt ! D’habitude, ces gamins de 16, 17 ans n’arrivent pas à tenir en place sur une chaise. Là, le jeu les a fait lire, compter, et même écrire. »

Arbi échange aussi sur son parcours, ce qui l’a mené en détention et comment il en est sorti. « Je leur dis : Vous allez faire de la prison et après ? Monter dans la hiérarchie du stup et prendre neuf ans, comme moi, et ne pas voir vos enfants grandir ? » Mi-novembre, via Florian Bachelier, son député d’Ille-et-Villaine (LREM), le Rennais a été reçu au ministère de la Justice. Il offre même une boîte en mains propres à Eric Dupond-Moretti, croisé au détour d’un couloir.

« Maintenant on m’offre des jeux de prévention en plein ministère! » aurait maugréé le garde des Sceaux, qu’Arbi était extrêmement fier de rencontrer. Contactée, la Chancellerie salue le « dynamisme, la volonté et l’imagination » du Rennais et la « qualité » du jeu, mais n’envisage pas de le diffuser auprès de structures de PJJ au motif qu’il n’est « pas considéré comme un outil de travail éducatif ».

Pour son créateur, le jeu pourrait aussi servir de point de repère pour les nouveaux détenus au quartier « arrivants ». « Quand tu débarques, on te donne un petit livret de pécule, tu vois ta conseillère d’insertion et de probation 15 minutes et c’est parti, regrette Arbi. Personne ne te parle des remises de peine ou ne te prévient qu’une faute disciplinaire pourra l’allonger. »

Le Rennais a vendu 100 premières boîtes et en a réimprimé 300. « J’ai des commandes de la mairie de Mâcon, de l’école nationale de la PJJ et même en Ehpad, se félicite Arbi. RPS s’exporte en Suisse, au Luxembourg et en Belgique alors que le Code pénal est différent. » Arbi souhaite placer un détenu « ambassadeur » dans chaque région pour promouvoir le jeu. Il espère ainsi en aider d’autres à se réinsérer. […]

« Je suis fier de représenter la Bretagne »

Le concours a apprécié « la qualité de son projet, les premiers retours positifs et son impact sociétal ». Arbi a également décroché le « Coup de cœur » du jury.  « C’est vraiment une belle surprise, se réjouit-il. Je suis fier de représenter la Bretagne. Pourtant, je ne m’y attendais pas du tout, il y avait plein d’autres personnes avec de beaux projets. » Il a reçu son prix à Lorient (Morbihan) le 28 septembre.

Actu.fr & Le Parisien