Rennes (35) : Tamim a enfin retrouvé sa femme Naheed au sein d’une nouvelle famille

L’Afghan de 26 ans est en France depuis cinq ans. Samedi 28 novembre, il a enfin été rejoint par sa femme, Naheed. Ils attendent leur premier enfant. Un épilogue heureux rendu possible grâce à Jackie Aubrée et Thierry Edet, un couple de Rennais.

C’est une belle histoire. Une petite goutte d’humanité dans un océan de douleurs. La crise des migrants a mis sur la route de Tamim, candidat forcé à l’exil, le couple formé par Jackie Aubrée et Thierry Edet. Elle: 54 ans, coach en entreprise. Lui: 59 ans, directeur de l’école Villeneuve, à Rennes. La première rencontre est provoquée à l’automne 2016, dans la capitale bretonne. […]

Certaines rencontres marquent au fer rouge

Le jeune Afghan a fui son pays en 2015, à peine âgé de 21 ans. Quand d’autres étudient,voyagent, flânent ou tombent amoureux, Tamim, lui, sauve sa peau. «Mon père travaillait pour l’armée afghane. Il était une cible pour les talibans et nous nous sommes fait agresser. Mon père a été blessé. J’ai fait le choix de partir. Si tu te retournes, tu meurs.»

Automne 2020. Le jeune homme de 26 ans retrouve Jackie et Thierry. Juste avant l’arrivée de Naheed, la femme de Tamim, qui doit accoucher en janvier de leur premier enfant. L’épilogue d’un long combat. Car en février, juste avant le premier confinement, le jeune Afghan avait rejoint sa femme pour un séjour au Pakistan. « Je suis resté bloqué jusqu’à fin mai là-bas. Et ma carte de séjour expirait en août… » À Rennes, le couple s’est démené. « Dès qu’on a trouvé un vol, on lui a pris un billet pour revenir en France. »

Dans cette séquence, Naheed apprend qu’elle est enceinte. « Un bébé du confinement », sourit pudiquement Tamim. Le trio met alors tout en œuvre pour accélérer son arrivée en France. Coups de fil répétés au consulat, courriers à l’administration, aux magistrats. « Avec la pandémie, tout est plus compliqué. » La ténacité a payé. Samedi, Naheed a foulé le sol français à Roissy. Tamim l’attendait. Thierry était là lui aussi, pour le conduire. Depuis quatre ans, un lien familial s’est tissé entre ces trois-là.

« J’ai vite compris qu’avant d’apprendre à parler français, Tamim avait besoin d’être accompagné dans toutes ses démarches, explique Jackie, alors fraîchement diplômée en français langue étrangère (FLE). Il a seulement deux ans de plus que notre fils, forcément, ça résonne. »

Pour le jeune migrant, le laborieux tunnel administratif succède au parcours du combattant. « Je ne voulais pas rester en France au début, je voulais rejoindre le Royaume-Uni, car je parle anglais. » Le jeune réfugié évoque cet itinéraire non maîtrisé. Le deuil d’une vie. L’instinct de survie. Il raconte comment il a grimpé à la sauvette dans des camions et des trains. Les retours dans la jungle de Calais. « On était pas si mal. Il y avait des tentes pour dormir. Et même une sorte de petite épicerie à l’intérieur du camp. »

Tamim est pudique. Il ne se plaint jamais. Accompagné par de nombreuses associations, il a quitté Calais, direction Guidel (Morbihan) et un centre pour réfugiés. Puis le jeune homme est conduit dans la région rennaise, où il loge à Saint-Jacques-de-la-Lande. Dès lors, Jackie et Thierry deviennent ses rocs.

« Un jour, il a débarqué avec des sacs plastique remplis de papiers. Il fallait tout remettre en ordre. Qu’on l’aide à ranger ses affaires, comme pour ranger sa vie », se remémore Thierry. Le couple entame un travail de fourmi. Le directeur d’école a même mis ses élèves dans la confidence. « Son histoire me permet d’aborder l’ouverture sur le monde. Les enfants réclament de ses nouvelles. »

La confiance se tisse

« Il venait avec nous à la campagne, à Campel (Ille-et-Vilaine). C’était une façon de lui proposer de changer d’air. » Chacun trouve sa place. « Nous sommes plutôt comme des parrains. » C’est aussi le temps des premières confidences. Tamim évoque son histoire. Sans se positionner en victime. L’au revoir à ses parents. À la ville de Khost. Le vol qui le mène de Kaboul à l’Iran. Puis la Turquie. Trouver un passeur. Celui-là même qui le conduira à la frontière bulgare, faisant demi-tour illico et le laissant là, avec une poignée d’autres migrants.

« Je me suis fait pourchasser par des milices dans les forêts. Cinq jours et cinq nuits sans manger ni boire, juste de l’eau de pluie. » Puis l’Autriche, l’Allemagne, la France… Son épopée est tantôt tragique, tantôt nourrie d’espoirs. Grâce aux relais qu’ont été Thierry et Jackie.

Tamim a connu l’horreur

Il se tourne plus que jamais vers l’avenir. « Ma fille s’appellera Zoya », dit-il. « Nous serons comme des grands-parents pour elle », promettent Thierry et Jackie. La solidarité du couple a quelque chose d’admirable, mais il reste d’une grande humilité. Et pour Tamim, la perspective, enfin, de jours meilleurs. Toucher du doigt la sérénité. « Après, je demanderai la double nationalité. Je serais fier de devenir français. »

Naheed, 25 ans, et enceinte de trente-trois semaines, vient de rejoindre Tamim, son époux, à Rennes. La fin a tout du conte de Noël. Cela fait des années que le jeune homme bataille, épaulé par Jackie et Thierry. Le 10 novembre, la jeune Afghane se rend à Islamabad, au Pakistan, pour un relevé d’empreintes. Vient la longue attente avant la délivrance du visa.

« Elle a attendu quinze jours, seule, enceinte, d’avoir des nouvelles », détaille avec émotion Jackie. Puis c’est la course contre-la-montre. « À trente-six semaines, elle ne pouvait plus prendre l’avion, il fallait faire vite. » Le test de dépistage du Covid-19 étant négatif, la jeune femme a pu enfin embarquer, le 28 novembre.

« Un immense soulagement »

Tamin voulait être médecin. « J’ai dû faire le deuil de ma vocation. J’avais validé trois ans et demi, en Afghanistan, mais il n’y a pas d’équivalence possible. » Après avoir obtenu un titre de séjour en 2017, il a effectué des petits boulots […]

Des livres pour Kaboul

Une chose l’a frappé : l’accès aux livres. « Vous avez une chance incroyable. Dans les universités afghanes, ce n’est pas le cas. J’aimerais envoyer là-bas des manuels universitaires, en anglais. » Pour la collecte, il a créé l’adresse kabul.books@yahoo.com.

Sensibles à la cause des migrants, Jackie et Thierry font partie de ceux qui l’embrassent humblement. « Nous n’avons jamais été engagés dans des structures associatives, mais nous avons toujours été militants. » À 54 et 59 ans, Jackie et Thierry mettent à profit leur temps libre. « Ça nous apporte beaucoup. Plutôt que de jardiner, notre fil rouge a été d’accompagner Tamim. » Pour eux, « si on peut faciliter les choses,on le fait. Chacun doit avoir la possibilité de choisir sa vie. » Ils ont choisi quel sens donner à la leur.

Ouest France