Rentrée scolaire : Léa, 25 ans, démissionne après 5 mois d’enseignement en collège

Léa, une Rémoise (Marne) de 25 ans, jette l’éponge au bout de cinq mois d’enseignement en collège. Titulaire de son poste en Seine-et-Marne à la rentrée 2021-2022, elle n’imaginait pas que ce métier, qu’elle avait tant voulu pratiquer, la ronge à ne plus pouvoir le supporter.

Elle en rêve dès son plus jeune âge. “Une vocation, explique Léa. Le métier idéal. J’ai voulu devenir professeure toute petite. J’ai idéalisé cette profession en me disant : un prof, c’est charismatique avec ses élèves, cela détient des savoirs pour les transmettre. Mais je n’ai pas vu cet “à côté” qui ternit le personnage.”

Un parcours sans faute 

Léa est une de ces élèves que tous les enseignants rêvent d’avoir. Son parcours scolaire est brillant. Après le bac, elle est obtient une licence de lettres classiques à l‘université de Reims. Elle se lance ensuite dans un master de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (MEEF) avec une deuxième année intensive et “très difficile”, où elle est à la fois étudiante et professeure stagiaire : “Je devais valider, en fin d’année, mon master et mon stage. Je me souviens, tous les vendredis j’étais en classe avec une prof titulaire. Je la voyais, épuisée, face à ses élèves et déjà, à ce moment-là, je me suis dit : est-ce que tu as vraiment envie de faire ça ? Quand je rentrais chez moi certains vendredis soirs, j’étais désespérée.”

Durant cette année 2020, la charge de travail est déjà énorme. Le confinement arrive… comme un soulagement. “Cet isolement a permis de stopper mon emploi du temps de malade. Avec tout ce qu’il fallait rendre comme travaux pour le master… On nous en demandait tellement.”

Exil et surcharge

Finalement, la pandémie l’empêche, cette fois-ci, d’arrêter. Elle va au bout, valide son master et son stage et se retrouve propulsée en Seine-et-Marne… comme souvent les jeunes enseignants sans expérience. Léa devient alors ce qu’elle rêve d’être depuis tant d’années : professeur de français, latin et grec. Et elle s’en sort. Charismatique malgré son jeune âge, 23 ans, elle réussit à “tenir” ses classes. Elle aime transmettre et ses élèves font fi de son inexpérience et de sa jeunesse. Elle enseigne en français pour des collégiens de 5e et 3e, elle a aussi trois niveaux de classe en latin et un niveau en grec.

“Tout semblait merveilleux”, reprend Léa. Pourtant le 15 janvier 2021, elle demande un rendez-vous au principal de son collège et lui apporte sa démission. Elle finit la semaine et rentre à Reims… soulagée. Que s’est-il passé pour que cette professeure motivée, douée, s’arrête après cinq mois d’enseignement ?

“L’éloignement de Reims et de ma vie privée est une des raisons”, explique Léa. Et puis la surcharge de travail, la pression d’une première année de titularisation ont eu raison de son énergie. “Il y a bien sûr une pression personnelle. On veut être le meilleur prof quand on commence et on fait face à des élèves ultra stressés. C’est très difficile.” Et puis Léa débute, elle doit donc préparer tous ses cours. Impossible de s’appuyer, comme le font ses collègues, sur des cours déjà écrits, à modifier en fonction des niveaux ou de l’évolution des programmes. “J’avais deux niveaux en français, trois en latin, un en grec. Une heure de cours à préparer peut prendre jusqu’à 5 heures. Un travail que l’on fait en rentrant chez soi le soir. Et c’est sans compter les corrections de copies, les réunions administratives au sein du collège.”

Léa était aussi professeure principale. “Etre professeur, ce n’est pas seulement transmettre un savoir. C’est aussi répondre aux questions de l’infirmière sur une élève en grande difficulté familiale. Rencontrer la CPE (conseillère principale d’éducation) concernant l’orientation d’un élève sans papier. C’est passer du temps avec des élèves qui apportent des documents administratifs confiés par leurs parents. Dès le départ, ma vie privée fut totalement sacrifiée. Le week-end était, pour moi, le moment privilégié pour préparer mes cours.”

Léa, avec son caractère perfectionniste, se rend très vite compte qu’elle ne tiendra pas. “J’ai essayé de me dire : prend moins de temps dans ta préparation. Mais quand on débute, on a pas forcément l’aisance pour improviser.”

“Si je pouvais faire comme toi”

Les premières vacances, celles de la Toussaint, approchent et Léa pense qu’elle va rattraper son retard. Et puis, Samuel Paty, professeur au collège Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine dans les Yvelines, est assassiné le 16 octobre. Sa mort provoque un séisme dans le monde de l’Education nationale… et bien sûr dans la tête de la toute jeune enseignante qu’est Léa. “Toutes mes convictions ont explosé en plein vol. Au retour des vacances, il a fallu aborder, expliquer aux élèves. C’est la seule fois où j’ai été confrontée à des réactions vives. Une de mes élèves a même quitté ma classe.”

Léa tient jusqu’aux vacances de Noël où elle revient à Reims avec 100 copies à corriger. “Et là j’ai commencé à couler. Je ne dormais plus la nuit et les crises d’angoisse étaient régulières.” Le 14 janvier 2021, Léa envoie le préavis pour son appartement. Le lendemain, elle remet sa démission au principal du collège. “Ils ont été bienveillants, vraiment. Ils se sont demandé si le problème venait d’eux et ont évité tous les discours culpabilisants. Certains de mes collègues m’ont dit : si je pouvais faire comme toi…”

Le lendemain de sa démission, un des responsables du collège écrit à Léa. “Je voulais vous dire combien je vous trouve du courage, madame. Nombreux sont les collègues qui, rongés par ces tensions, persistent et s’aigrissent avec le temps, faisant payer aux élèves le prix de leurs incertitudes et de leurs hésitations. Je voulais vous remercier, madame, et vous dire combien ces quelques mois de collaboration ont été plaisants. Vous avez été en réussite avec vos classes, une professeure principale attentive et fédératrice, une professeure passionnée et stimulante, une enseignante rigoureuse et bienveillante. Vous avez su mettre les cailloux qu’il fallait dans nos chaussures et cela portera ses fruits. Je vous dirais volontiers que l’Education nationale ne vous méritait pas mais cela ferait ampoulé. Je me contente de regretter que nous n’ayons pas été à la hauteur de vous garder.”

Cette lettre, Léa l’a accrochée chez elle, au-dessus de son bureau.

Pas un échec, le début d’autre chose

“Si on m’avait donné des classes, des élèves et laissé simplement faire mon métier d’enseignante…” Léa rentre à Reims convaincue qu’elle a pris la bonne décision. Mais il y a le regard des autres. “Au début, c’est difficile tout de même de ne pas me dire que je ne suis pas dans l’erreur. Il faut prouver aux autres que ce n’est pas un échec. Parce qu’après tout, être professeur, c’est être fonctionnaire, avoir des vacances, tous ces week-ends. Alors pourquoi démissionné ?” Pour “s’écouter, se respecter, prendre du temps pour soi. Pour moi, vis-à-vis de mes élèves, de ma pratique, ce n’est pas une désillusion. Et je me dis que mon rêve d’enseigner va peut-être se nourrir autrement. Et puis, toute cette année, j’ai fait du soutien scolaire dans une entreprise privée. J’ai continué à enseigner.”

Après avoir envisagé de changer totalement, voire radicalement de profession, Léa revient très vite à ses amours. Les lettres, les textes, la beauté des mots et surtout leur transmission, c’est sa vocation. Alors, elle reprend ses études. En septembre 2021, elle entre en master Recherche en lettres et Humanité et continue le soutien scolaire. Léa valide sa première année et elle se lance dans un mémoire avec pour thème : “Traduction latine d’un jésuite sur les sofistes”. Mémoire qu’elle poursuit dès la rentrée de septembre 2022 où elle intègre la 2e année de son master. “C’est une rentrée très sereine et une année vraiment rien que pour moi. Je vais m’éclater à fond pour profiter de la recherche.” Son objectif : réaliser une thèse sous contrat avec l’université de Reims pour devenir enseignante-chercheuse et ainsi retrouver les étudiants et la transmission.

Des professeurs qui font leur rentrée dans quelques jours, elle dit : “Je n’imagine même pas le nombre de collègues qui appréhendent et même qui en sont déjà malades. L’Education nationale est un éternel recommencement, sclérosé et sclérosant. Je suis très heureuse de ne plus être de ce côté-là.”

Alors que 4000 postes d’enseignants n’ont pas été pourvus au concours enseignants cette année, le ministère de l’Education nationale embauche des vacataires. Bac + 3 en poche, un entretien d’embauche et 4 jours de formation. De quoi faire frémir Léa. “L’Education nationale récolte ce qu’elle sème, dit-elle. Mais le chiffre commence à faire peur. De toute façon, je me dis qu’on ne peut jamais être bien formé pour être prof. C’est aussi une question de personnalité et de naturel. Tu l’as ou tu ne l’as pas. J’espère que les profs vacataires auront cette personnalité suffisante. Après, auront-ils le savoir pour enseigner ?…”

Léa, elle, est à la poursuite de sa meilleure façon de transmettre.

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