République dominicaine : 500.000 migrants haïtiens victimes de racisme et rejetés dans l’apatridie

Depuis le début de la pandémie de Covid-19 en mars 2020, le poste-frontière de la ville de Dajabón, au nord-ouest de la République dominicaine, n’est ouvert qu’au flux de marchandises. Pourtant, ce matin, comme des dizaines d’autres migrants haïtiens, Armand Louis, 22 ans, cherche à se faufiler entre les camions pour tromper la vigilance des militaires en faction. « Je n’ai pas le choix, explique ce jeune homme longiligne. Il faut que je passe la frontière et trouve du travail. Ma famille compte sur moi pour survivre. »

Rusé, Armand finit par se jouer des hommes en uniforme. Mais, comme la plupart de ses compatriotes, il sait que bien d’autres épreuves l’attendent dans ce pays de 11 millions d’habitants. Racisme, discrimination, exploitation, violences…

Les menaces sont en effet nombreuses pour les quelque 496.770 migrants haïtiens officiellement recensés en 2017 par le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP). Des migrants auxquels il faut ajouter 277.000 descendants d’Haïtiens, nés en République dominicaine, mais dont une bonne partie ne possède pas de papiers et sont considérés comme des apatrides. « Le début de l’immigration haïtienne en République dominicaine remonte aux années 1920, explique Ruddy Berihuete, coordinateur de projets au Centro Montalvo, partenaire du CCFD-Terre Solidaire. Des hommes étaient embauchés pour travailler dans les champs de canne à sucre. Ces braceros restaient confinés au sein même des plantations dans des baraques appelées bateyes. »

Mais avec la baisse mondiale du prix du sucre au milieu des années 1980, la demande de travailleurs dans les plantations a lourdement chuté. « Les migrants haïtiens qui ont continué à venir ont été employés dans le secteur agricole en pleine diversification, le bâtiment ou le tourisme », poursuit Ruddy Berihuete. Certains groupes nationalistes ont alors commencé à se servir de ces nouveaux mouvements migratoires pour attiser la peur d’une « invasion pacifique ». « Cette rhétorique s’est progressivement généralisée au sein du débat public et politique. »

[…] « 70 % de la population de Mara est haïtienne ou d’origine haïtienne et 80 % n’a pas de papiers, confirme Emmanuel Lecler, travailleur social au sein du Centro Montalvo et avocat de formation. Notre travail consiste donc à recenser ces familles et à les accompagner dans leurs démarches administratives. »

Le centre intervient aussi en cas d’urgence, comme en 2019, lorsque le niveau du rio Masacre a monté de plus de dix mètres et a lourdement impacté les habitations déjà précaires. « Nous avons fourni de l’aide alimentaire et aidé pour la reconstruction. Mais notre mission principale reste l’accueil et l’accompagnement des migrants. Y compris les Dominicains d’ascendance haïtienne, qui ont perdu la nationalité dominicaine en quelques heures seulement le 23 septembre 2013 ».

Beneco Enecia, directeur de la plateforme « Dominicains de Droit », qui regroupe toutes les ONG et organisations de la société civile travaillant sur le thème des apatrides précise : « La décision prise par la cour constitutionnelle, en septembre 2013, a brutalement privé de la nationalité dominicaine plus de 200 000 personnes, descendants de migrants haïtiens nés dans le pays depuis 1929. Car ces personnes ne pouvaient pas prouver que leurs ascendants étaient en situation régulière au moment de leur naissance. »

Sous la pression internationale, le Congrès a certes adopté en 2014 une loi rectificative. « Mais elle a surtout confirmé la position de la cour constitutionnelle selon laquelle des enfants nés en République dominicaine de parents étrangers devaient être considérés comme des étrangers », rappelle Beneco Enecia. Une loi qui complique singulièrement l’obtention de papiers d’identité, pourtant indispensables pour vivre dignement.

C’est le cas de Merida Yanlou, 30 ans, qui vit dans le Batey 9, rattaché à la municipalité de Cristobal. Ses parents haïtiens, pauvres et illettrés, n’ont jamais enregistré sa naissance. « La loi de 2014 m’a placée dans le groupe B (personne dont la naissance n’a jamais été enregistrée). L’administration m’a délivré une pièce d’identité, explique-t-elle. À la rubrique “nationalité”, il est écrit Haïti, alors que je suis dominicaine et ne suis jamais sortie du pays. »

Autre détail inquiétant, la date d’expiration, le 22 novembre 2019. « Si elle veut renouveler sa carte, précise Beneco Enecia, elle devra payer 4 000 pesos (60 euros), plus 1 000 pesos par mois de retard. C’est une somme inaccessible pour des gens extrêmement pauvres, dans une région où le salaire minimum d’un ouvrier de la canne à sucre ne dépasse pas les 8 000 pesos par mois. Et encore, quand l’ouvrier possède une pièce d’identité valide pour pouvoir prétendre à un emploi formel. » Mais il y a pire.

« L’absence de papiers d’identité entrave la mobilité et expose à des arrestations arbitraires, des tentatives de rackets ou des expulsions du pays », indique Arcenio Santana, du Centre de développement durable (Cedeso), une ONG qui accompagne les apatrides. Sans papiers, pas d’accès non plus à la santé – hormis aux services d’urgences – ni à la justice. « Il est impossible de se marier légalement et de déclarer la naissance des enfants. Ils deviennent donc eux aussi des apatrides, ce qui les empêche d’étudier au-delà de la 6e. »

Melissa, 12 ans, l’aînée des sept enfants de Merida Yanlou en fait l’amère expérience. « Comme maman n’a pas pu déclarer ma naissance, je n’ai pas de papiers. Je vais donc devoir abandonner l’école », souffle la gamine dont le sourire et le regard lumineux se voilent en prononçant ces mots. « Cette situation est hélas commune, conclut Beneco Enecia. On dirait que tout est fait pour empêcher les migrants haïtiens et leurs descendants d’avoir aujourd’hui leur place, pourtant légitime, en République dominicaine. »

CCFD