Réseau franc-maçon : Les barbouzes, le général congolais miraculé et l’espion assassiné

L’enquête sur les agissements de la cellule de tueurs à gages démantelée en région parisienne a mis en évidence un possible lien avec une ténébreuse affaire de tentatives d’assassinats d’un opposant congolais en France. Un dossier à tiroirs où plane également l’exécution d’un ex-agent de la DGSE en Haute-Savoie.

C’est un nom glissé au détour d’un procès-verbal et qui ouvre encore un nouveau volet dans une affaire déjà vertigineuse. Le 6 avril dernier, Sébastien L., le bras armé de l’officine barbouzarde démantelée l’an dernier mêlant policiers des services de renseignements, agents de la DGSE et professionnels de la sécurité privée liés par la franc-maçonnerie, est à nouveau entendu par les juges qui instruisent ce dossier tentaculaire.

Déjà interrogé le 2 avril, ce spécialiste de la sécurité rapprochée de 31 ans avait confessé son implication dans la tentative d’assassinat d’une coach en entreprise, Marie-Hélène Dini, l’été dernier et l’exécution d’un pilote de course, Laurent Pasquali, fin 2018.Au cours de ce premier interrogatoire, le jeune barbouzard avait également expliqué avoir « participé à la surveillance d’un Africain qui était situé dans le nord de Paris ».

Quatre jours plus tard, il donne cette fois une identité : le général Mbaou. Or ce farouche opposant au président congolais Denis Sassou Nguesso réfugié en France a déjà fait l’objet de deux tentatives d’assassinat non résolues. Dont l’une, particulièrement intrigante, mêle déjà un ex-agent de la DGSE mystérieusement exécuté sur un parking en 2019.

Des agents de la DGSE, des francs-maçons, enquête sur une improbable officine du crime

Le 10 novembre 2015, vers 15 heures, le général Ferdinand Mbaou quitte son pavillon de Bessancourt (Val-d’Oise). L’ancien patron de la sécurité présidentielle au temps de Pascal Lissouba, le prédécesseur de Sassou-Nguesso, s’apprête à rejoindre la gare. Un agresseur lui tire une balle par-derrière.

Le militaire s’en sort mais vit, depuis, avec ce projectile fiché dans le dos. Les investigations ne donnent rien et, faute de suspect, l’enquête est classée en 2018. Suite à la plainte avec constitution de partie civile déposée par l’opposant, une nouvelle information judiciaire a été ouverte l’été dernier par le parquet de Pontoise. Sans avoir permis jusqu’ici d’identifier le tireur.

Il raconte avoir surveillé l’officier congolais «très certainement début 2015»

Lors de son interrogatoire, Sébastien L. ne dit pas qu’il est cet agresseur. Mais il raconte avoir surveillé l’officier congolais « très certainement début 2015 ». Une des nombreuses missions que lui avait confiées celui qu’il appelle son « agent traitant », Daniel B. Cet ancien commandant de police à la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI devenue DGSI), mis en examen et écroué dans ce dossier, lui faisait croire que ces contrats occultes servaient les intérêts supérieurs du pays. En réalité, l’enquête a démontré que le policier à la retraite était à la solde d’un réseau de francs-maçons dévoyés reconvertis en groupuscule criminel.

Les surveillances de Sébastien L. ont-elles un lien avec la tentative d’assassinat de novembre 2015 ? « J’imagine oui », avance l’exécutant. « Vous aviez le nom de Mbaou lorsque cette mission vous a été confiée ? », questionnent les magistrats. « Non, juste la ville. Et c’est comme ça que j’ai fait le rapprochement, également quand j’ai vu la photo de profil de ce général, j’ai tout de suite reconnu la personne. »

Si le jeune homme a revu la photo de l’opposant congolais, c’est que son nom a ressurgi dans l’actualité. A la faveur d’une histoire toute aussi mystérieuse, et encore plus sanglante. Le 12 septembre 2018, un ancien agent de la DGSE, Daniel Forestier et l’un de ses proches spécialisé dans la sécurité privée et les missions occultes, Bruno Susini, sont mis en examen à Lyon pour « participation à une association de malfaiteurs » et « détention d’explosifs ».

La justice leur reproche d’avoir projeté l’assassinat de Ferdinand Mbaou. Quelques jours plus tôt, Daniel Forestier, quatorze années au compteur au sein du service action du contre-espionnage, avait reconnu être le responsable de cette mission lors d’un entretien réalisé avec des policiers de la DGSI à Annemasse (Haute-Savoie).Lors de ces rencontres des 31 août et 1er septembre, il avait également mis en cause son ami Bruno Susini comme étant l’apporteur de cette affaire qui aurait dû être rémunérée 400.000 euros.

Le contrat, qui avait uniquement donné lieu à des surveillances, aurait été téléguidé par la présidence congolaise. Mais lorsqu’il est placé en garde à vue à la PJ de Lyon, l’ancien espion dément tout projet d’assassinat puis se mure dans le silence. A l’époque, contre l’avis du parquet, Forestier et Susini, qui lui aussi conteste son implication, sont remis en liberté sous contrôle judiciaire.

«Je ne savais pas du tout que c’était une mission DGSE»

Daniel Forestier ne sera jamais jugé pour cette nébuleuse affaire. Le 21 mars, l’ancien spécialiste des opérations clandestines de la DGSE est froidement abattu sur un parking isolé de Ballaison (Haute-Savoie), à une vingtaine de kilomètres de son domicile de Lucinges. Cinq balles tirées à bout portant, dont une dans le cœur et l’autre à la tête. Du travail de professionnel.Depuis, l’enquête sur cette exécution patine. Compte tenu du passé professionnel de la victime, plusieurs pistes ont été exploitées. Le lien avec le projet visant le général Mbaou en fait naturellement partie mais ce n’est pas la seule.

A ce jour, aucune jonction n’a été faite entre l’agression de Bessancourt en 2015 et le projet avorté de 2018 qui font l’objet de deux informations judiciaires distinctes, l’une à Pontoise, l’autre à Lyon. Sébastien L. permettra-t-il de faire avancer toutes ces enquêtes ? Il ne le prétend pas.

« Je ne savais pas du tout que c’était une mission DGSE, visiblement un agent de la DGSE a été assassiné en Haute-Savoie qui était rattaché à cette mission », indique-t-il juste après avoir évoqué sa surveillance de Ferdinand Mbaou en 2015. Et de préciser dans la foulée : « Tout ça je l’ai découvert dans la presse ».

«Il y a effectivement un possible rapprochement entre les affaires»

Ses aveux ont cependant été considérés suffisamment sérieux pour que les magistrats parisiens alertent leurs homologues lyonnais chargés des investigations sur la mort de Daniel Forestier. Des réunions de travail entre les enquêteurs de la brigade criminelle de Paris, de la PJ de Lyon et de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) ont eu lieu. « Il y a effectivement un possible rapprochement entre les affaires, indique une source proche de l’enquête, mais on est encore loin d’une vérité judiciaire. »

« Si ces liens étaient confirmés, ce serait une avancée significative pour l’enquête sur la tentative d’assassinat contre notre client, réagissent les conseils du général Mbaou, Mes Vincent Brengarth et Henri Thulliez. On attend du magistrat instructeur qu’il tire très rapidement les conséquences qui s’imposent. Notre client a pleine confiance dans la justice. » Contacté, Me Antoine Ory, l’avocat de Sébastien L., n’a de son côté pas souhaité s’exprimer.

Le Parisien