« Rester la plus claire de peau possible » : Le colorisme sévit en Asie, en Afrique et en Occident

Discrimination issue du racisme qui consiste à privilégier les individus aux carnations de peaux claires, le colorisme ne cesse de miner les individus aux peaux les plus foncées.

« Quand j’étais plus jeune, je pensais être forcément plus moche que ma petite sœur, car elle a une peau plus claire que la mienne. Certains de nos amis en commun me disaient que c’était dommage que je ne sois pas aussi claire qu’elle, car j’aurais l’air plus gentille et moins agressive », confie Sarah, jeune femme de 28 ans d’origine franco-camerounaise. Avec sa petite sœur, bien qu’elles soient toutes les deux noires, leurs teints sont différents. Une distinction dont Sarah a pu souffrir tout au long de sa vie.

En cause ? Ce que l’on appelle le colorisme, soit une discrimination inter et intra-communautaire des individus selon leur carnation. Plus une personne racisée est foncée de peau, plus l’imaginaire collectif pétri de biais racistes et classistes sera tenté de l’associer à de la laideur, mais aussi de lui attribuer des traits moraux traditionnellement perçus comme négatifs telle que l’agressivité.

Dans le film Freda de la réalisatrice Gessica Généus qui se passe à Haïti, ces deux sœurs ont une importante différence de carnation qui influe sur leur perception sociale, aussi bien au travail qu’en amour.

Comment la colonisation a propagé le colorisme comme un fruit du racisme

Que ce soit dans les communautés noires ou asiatiques, le colorisme sévit. Il s’imprègne dans toutes les sphères du quotidien des personnes qui en sont victimes : beauté, amitié, amour, travail… D’où le stéréotype de l’angry black woman par exemple : ce préjugé raciste qui veut qu’une femme noire foncée de peau sera plus facilement susceptible d’être perçue comme agressive, toujours en colère, et ce de façon injustifiée ou disproportionnée.

En corollaire, plus une personne est claire de peau, plus on sera susceptible de la trouver belle et de lui prêter des traits moraux positifs. Et ce postulat ne vient pas de nulle part : il est en grande partie un héritage de la colonisation. D’où la prégnance internationale du colorisme, comme le décryptait déjà le psychiatre et intellectuel martiniquais Frantz Fanon, dans son ouvrage clé Peau noire, masques blancs (1952) :

Les peuples colonisés ont fini par intégrer les discours de stigmatisations, le sentiment d’être inférieur, par mépriser leur culture, langue et peuple et souhaitent par résultat ressembler au colonisateur. »

À cause en partie de la colonisation, cette forme de racisme intériorisé qu’est le colorisme sévit donc aussi bien en Afrique qu’en Asie. L’étude « Cinquante nuances de clarté africaine : une revue bio-psychosociale du phénomène mondial des pratiques d’éclaircissement de la peau » publiée en 2016 chiffre ainsi le nombre de femmes qui s’adonnent à l’utilisation de crèmes éclaircissantes dans certains pays : 77% des Nigérianes, 52% des Sénégalaises, et 25% des Maliennes, par exemple.

En Asie, l’intérêt pour le blanchiment de la peau remonte à l’Antiquité (dans un souci de distinction sociale : le bronzage donnant l’impression de travaux pénibles en extérieur), et la colonisation de certains pays par des Occidentaux n’a fait qu’accentuer le phénomène. Comme le relève Public Radio International qui cite la société d’étude de marché Synovate, 4 femmes sur 10 interrogées utiliseraient une crème éclaircissante à Hong Kong, en Malaisie, aux Philippes, ou encore en Corée du Sud. Le marché du blanchiement en Asie pesait ainsi 19 milliards de dollars en 2009.

Le colorisme, une discrimination raciste qui commence dès l’enfance

Outre l’Asie et l’Afrique, le colorisme opère également dans des pays occidentaux à l’encontre des personnes racisées. Car là aussi, des personnes afro-descendantes et asio-descendantes paient encore les frais de tous ces préjugés inventés pour tenter de hiérarchiser et justifier le pire (le racisme ayant été en partie inventé pour tenter de justifier l’esclavage, reconnu comme un crime contre l’humanité en France depuis le 10 mai 2001 grâce à la loi Taubira).

Puisqu’ils perdurent depuis des siècles, les ravages du colorisme commencent hélas dès l’enfance, comme en témoigne Amanda, 32 ans, d’origine cambodgienne, membre du collectif Slashasian, qui lutte en France pour une meilleure représentation des personnes asiatiques.

Alors qu’elle est plutôt claire de peau, elle entend depuis toute jeune des réflexions sur la nécessité de garder le teint le plus pâle possible :

Quand je jouais avec mes potes dehors, ma mère me disait toujours “ne bronze pas”. Quand j’ai commencé à grandir, tout était prétexte à éviter le soleil afin de rester la plus claire possible ».

Selon la docteure en psychologie sociale et psychologue spécialisée sur les questions de racisme Racky Ka-Sy, le colorisme peut certes, venir de la part de personnes blanches, mais aussi de membres de sa propre communauté :

Il peut venir des amis, mais très souvent de la famille. Cela est désolant car le colorisme est présent dès la naissance de l’individu, l’entourage se demandant si oui ou non, il sera clair de peau. »

Par exemple, lorsqu’Amanda est tombée enceinte de son premier enfant, l’une des grandes craintes de sa famille était qu’il grandisse foncé : « Le jour de la naissance de ma fille, ma mère m’a dit “je crois qu’elle va être foncée car ses bouts d’oreilles le sont”. »

Des réflexions qui sont constantes. En conséquence, la jeune mère évite de laisser ses enfants seuls avec leurs grands-parents, afin qu’ils ne subissent pas de remarques coloristes. 

Comment le colorisme profite au juteux marché du blanchiment de la peau

Car le colorisme peut toucher au moral et à l’estime de soi. Cette discrimination peut faire des « ravages sur la confiance en soi » selon la psychologue Racky Ka-Sy. À tel point que certaines, comme Sarah, pensent trouver un remède à ce mal-être social :

J’étais tellement complexée que j’ai cherché par tous les moyens à devenir plus claire de peau. Alors j’ai acheté des crèmes éclaircissantes, qui n’ont fait qu’abîmer mon épiderme. »

Une solution loin d’être anodine. Si depuis 2001, la France interdit à la vente les produits cosmétiques à base d’hydroquinone (composé organique qui favorise le blanchiment de la peau, auparavant utilisé comme vulcanisateur de caoutchouc de gants de protection) à cause de sa toxicité, il est encore possible de s’en procurer via Internet. D’après une enquête de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), 60% des produits blanchissants pour la peau contrôlés en 2018 en France contenaient des ingrédients dangereux pour la santé. C’est deux fois plus qu’en 2009, relève Le Figaro.

En fait, le secteur mondial de la dépigmentation constitue un marché financier énorme, notamment en Afrique centrale ou encore en Asie du sud-est. Selon l’institut Global Industry Analysts, le chiffre d’affaires de ce créneau pourrait atteindre les 31 milliards de dollars d’ici 2024. « À force de se voir répéter que l’on n’est pas beau, de suggérer d’éclaircir sa peau, bien sûr que l’on peut passer par là. Si la société nous renvoie que notre peau n’est pas la bonne, on va tout faire pour avoir la bonne peau », analyse Racky Ka-Sy, qui soutient néanmoins que ce phénomène est loin d’être majoritaire en France.

Bien heureusement des œuvres souhaitent lutter contre le colorisme. À l’image de Le Chemin de Jada (Cambourakis), conte pour enfants publié en janvier 2020 par l’autrice Laura Nsafou, une belle leçon de tolérance et d’estime de soi pour les petites filles foncées, plus précisément noires, qui souffrent du manque de considération à cause de leur carnation.

MadmoiZelle