«Retourner en France», le souhait d’Emilie König, ex-jihadiste de l’EI (Màj)

«Maintenant je m’habille, déjà pour moi-même, et de façon à me réhabituer à mon retour», assure la jeune femme, casquette noire vissée sur ses cheveux tressés où apparaissent des mèches décolorées, vêtue d’un sweatshirt flottant sur un legging en faux cuir (Photo, AFP).
  • Considérée comme l’une des figures de la mouvance jihadiste de l’Hexagone, la Française de 36 ans est retenue depuis 2017 dans un camp du nord-est de la Syrie
  • Placée par l’ONU sur sa liste noire des combattants les plus dangereux, elle est accusée d’avoir recruté pour l’EI et d’avoir appelé à commettre des attaques en Occident

CAMP DE ROJ: Elle a troqué son voile intégral pour un legging en skaï et ne couvre plus ses cheveux, pour se «réhabituer» à la vie en France après ses années avec le groupe Etat islamique (EI). Dans un camp en Syrie, la jihadiste française Emilie König plaide pour son retour.

Considérée comme l’une des figures de la mouvance jihadiste française, accusée d’avoir recruté pour l’EI et d’avoir appelé à commettre des attaques en Occident, Mme König ne «voit pas pourquoi» elle devrait aller en prison, quand Paris souhaite voir jugés sur place les adultes, hommes et femmes, accusés de complicité avec l’organisation ultraradicale.

Placée par l’ONU sur sa liste noire des combattants les plus dangereux, la Française de 36 ans est retenue depuis 2017 dans un camp du nord-est de la Syrie géré par les forces kurdes.

Après le rapatriement de ses trois enfants en janvier, elle espère toujours rentrer en France. Pour retrouver sa famille, suivre une formation en comptabilité, et pourquoi pas se lancer à son compte et avoir «une revanche un petit peu» sur la vie.

«Maintenant je m’habille, déjà pour moi-même, et de façon à me réhabituer à mon retour», assure la jeune femme, casquette noire vissée sur ses cheveux tressés où apparaissent des mèches décolorées, vêtue d’un sweatshirt flottant sur un legging en faux cuir (pantalon moulant).

«Je veux reprendre une vie professionnelle, et ma vie professionnelle que j’avais avant je pourrais pas porter le foulard», poursuit-elle dans un entretien, dans un des bureaux du camp de Roj.

Partie pour la Syrie en 2012 en pionnière, cette femme originaire de Lorient (ouest de la France), remariée, deux fois veuve et mère de cinq enfants était apparue dans des vidéos de propagande de l’EI.

Dans l’une d’elles, mise en ligne en 2013, elle pose avec un fusil à canon scié, comme si elle s’entraînait au tir.

Les services de renseignements avaient intercepté ses appels récurrents à attaquer les institutions françaises ou à s’en prendre aux femmes de soldats français.

«C’est injuste»

«Bien sûr que je regrette, parce que ça a (détruit) toute ma vie», dit Mme König, interrogée sur son ralliement à l’EI, tout en assurant ne pas vouloir être incarcérée.

«Je vois pas pourquoi j’irai en prison. Je trouve que c’est injuste, parce que j’ai rien fait, j’ai pas de sang sur les mains», insiste-t-elle sans s’épancher les raisons qu’il l’ont poussée à rejoindre les rangs de l’EI.

Elle avait été capturée en 2017 à Chadadi, ville de l’Est de la Syrie, alors que les forces kurdes poursuivaient leur offensive pour reconquérir les secteurs aux mains des jihadistes. Début 2018, elle aparaissait dans deux vidéos diffusées par les forces kurdes, s’exprimant sur ses conditions de détention.

Quelque 800 familles européennes, des femmes et des enfants, vivent à Roj, contre 100 familles syriennes et irakiennes, selon une responsable s’exprimant sous anonymat.

«Nous essayons de transférer (à Roj) les personnes les plus dangereuses et ceux qui ont essayer de se sauver plusieurs fois, pour alléger la pression sur le camp d’al-Hol», explique la responsable.

L’administration «a interdit de se couvrir le visage et de s’habiller en noir», poursuit la responsable.

Elle estime que celles qui ont opté pour des tenues décontractées «essaient de convaincre leurs gouvernements de les rapatrier», doutant de leur sincérité et assurant que seule une minorité a vraiment des «remords».

Outre les soins médicaux limités au camp, les aides alimentaires ne suffisent pas, assurent des résidentes.

Devant la porte qui barre l’entrée du marché, nombre de femmes font la queue, souvent vêtues d’abayas aux couleurs sombres, bleu ou marron, la plupart arborant un ample voile qui recouvre les cheveux et le torse. Quand un gardien ouvre la porte, le groupe se précipite sur les étals.

Ici la sécurité semble plus facile à assurer qu’à Al-Hol, un camp devenu une «poudrière jihadiste», selon des observateurs, véritable cité de tentes où vivent près de 62 000 personnes.

Les forces kurdes ont d’ailleurs lancé dimanche une vaste opération de sécurité pour neutraliser les activités de l’EI à Al-Hol.

Depuis la chute du «califat» jihadiste en mars 2019, les autorités kurdes n’ont de cesse d’appeler au rapatriement des femmes et des enfants étrangers.

Cependant, la plupart des pays, notamment européens, rechignent à reprendre leurs citoyens. Certains, parmi lesquels la France, ont rapatrié un nombre limité d’enfants, parmi lesquels des orphelins.

La France compterait environ 80 femmes et près de 200 enfants toujours retenus dans les camps de Syrie.

«Vive la France»

Pour venir dans le pays en guerre, Mme König avait laissé derrière elle ses deux aînés issus d’un premier mariage, âgés aujourd’hui de 14 et 16 ans.

Remariée deux fois, deux fois veuve, elle a donné naissance à trois autres enfants: un garçon de six ans puis deux jumelles de quatre ans. Ils ont été rapatriés en janvier, alors qu’une des fillettes avait des problèmes respiratoires.

«Il y a une part de moi qui est morte sans mes enfants», lâche Mme König, son propos régulièrement entrecoupé par des sanglots.

«Depuis qu’ils sont partis, il n’y a pas un jour où je ne pense pas à eux», poursuit-elle: «J’espère un jour pouvoir revoir mes enfants, on sera autour d’une table tous les six».

Comme d’autres françaises, la jihadiste assure avoir récemment mené une grève de la faim de huit jours pour obtenir un rapatriement. Avant d’abandonner.

«Je me suis dis ça servait à rien parce que de toute manière que je meure ici ou pas, la France ne vient même pas», ajoute-t-elle.

Evoquant les «conditions de vie difficiles» à Roj – «je peux pas sortir, j’ai pas de téléphone, j’ai pas mes enfants» — elle fournit une longue liste de ses soucis de santé, «des kystes sur le corps», des dents tombées, des «problèmes» à la hanche et au genoux.

«Je veux retourner en France, je veux revoir mes enfants, j’aimerais que la France soit conciliante par rapport à ça. J’ai envie de réparer mes erreurs», martèle-t-elle. 

Elle souhaiterait que les responsables français «fassent un peu plus d’effort à venir nous voir ici». Qu’ils «analysent vraiment tout le monde pour ensuite faire le cas par cas comme ils ont dit».

Sur une avenue du camp, une enfant pousse une trottinette. Ailleurs un autre se balance sur une balançoire improvisée.

Derrière une clôture grillagée, des dizaines de tentes blanches se déploient.

«On veut se faire rapatrier», lance une des femmes, un foulard sombre sur les cheveux, de grosses lunettes de soleil sur le nez.

«On veut rentrer chez nous», lance une autre. «Vive la France» renchérit une troisième.