« Retraites, dette, travail… Les boomers ont ruiné la France »

Dans son essai choc “La Parenthèse boomers”, l’essayiste François de Closets fustige une génération qui n’aurait pensé qu’à ses propres intérêts, au détriment de l’avenir du pays.

OK boomer ! ” – traduit parfois par “Plaît-il, fossile” ou “OK vieux con” -, telle est la phrase devenue populaire pour tourner en dérision la génération des baby-boomers. Une formule un tantinet agressive qui en dit long sur l’époque, mais qui souligne de fait une cassure entre les seniors et les plus jeunes. En cause, la prédominance économique, politique et culturelle des boomers dans les pays occidentaux au détriment des plus jeunes.

“Nous avons détruit l’héritage de nos enfants et petits-enfants, en s’en fichant royalement”, déplore François de Closets

C’est cette domination, et la possible “guerre des générations” qu’elle prépare, que l’essayiste et journaliste François de Closets passe au crible avec brio dans son nouvel essai choc, La Parenthèse boomers (Fayard, parution le 25 mai), offrant une charge argumentée contre cette génération d'”enfants gâtés” qui aurait selon lui provoqué le déclin de la France. Devenus retraités après avoir profité de la parenthèse enchantée, ils bénéficient désormais de politiques publiques plus favorables à eux qu’aux jeunes.”

Peu soupçonnable de gérontophobie du haut de ses 88 ans, l’auteur de Toujours plus ! (Grasset) propose aussi une réflexion stimulante sur la prise en charge du grand âge, cette “terrifiante vague d’octogénaires et de nonagénaires” à venir à laquelle nous ne sommes pas préparés du fait du court-termisme boomer.  

Retraite à 60 ans, dette, Mélenchon, Macron, jeunesse… Membre de la “génération silencieuse”, François de Closets fait mentir l’adjectif et, fidèle à lui-même, montre dans un grand entretien accordé à L’Express qu’il n’a rien perdu de son audace, de sa verve et de son sens de la formule. Il propose aussi des solutions originales, comme une retraite à taux plein à partir de 67 ans, ou la possibilité de partir plus tôt, mais à condition d’effectuer un “service social” à destination des plus âgés… 

Votre essai est une charge contre les boomers, qui auraient ruiné la France et hypothéqué l’avenir. Pourquoi êtes-vous si sévère avec eux ? 

François de Closets : Depuis trente ans, je n’ai, à travers mes livres, cessé de faire savoir à quel point j’étais épouvanté de voir ce qu’on faisait de la France. C’était quand même le plus beau pays du monde. Nous avions la solidité financière, des budgets excédentaires, une industrie qui en imposait, sans parler de la qualité de vie. En 1973, le Hudson Institute du futurologue Herman Kahn prédisait que la France deviendrait à la fin du siècle “l’un des très riches pays du monde” et que l’Allemagne “passerait au second plan”. Mais, peu à peu, j’ai vu la France s’installer dans les accommodements et les déficits. Une sorte de fatalité a fait que les dettes se sont accumulées, et que nous avons détruit l’avenir de nos enfants. 

Je suis devenu européen car j’étais convaincu que la France ne pouvait plus se gouverner et contrôler seule ses finances. Mais je n’avais pas imaginé que l’Europe, plutôt que de signifier le respect des équilibres financiers, allait représenter une possibilité supplémentaire de s’en affranchir, puisqu’on a remplacé les marchés par les comptables de Bruxelles, bien plus accommodants. Quand je m’insurgeais, on me rétorquait que “les Etats ne paient jamais leurs dettes”. Aujourd’hui, nous en sommes à 115 % du PIB de dette publique. Nous avons détruit l’héritage de nos enfants et petits-enfants, en s’en fichant royalement. J’ai alors réalisé qu’il ne s’agissait pas d’un problème de gauche ou de droite, mais de génération. 

N’attribuez-vous pas trop de responsabilités à cette génération dans le déclin français ? Il y a bien d’autres facteurs… 

Les boomers ont hérité de la France dans le contexte d’une parenthèse enchantée. Cinquante ans sans guerre ni famine, cela n’était jamais arrivé dans l’histoire de notre nation. Rien ! Le pays s’est ruiné alors que c’était pourtant la période la plus heureuse de son histoire.  “Il y a eu un transfert de richesse vers les plus âgés”

Ensuite, il faut faire des comparaisons internationales. En 1970, la France caracolait avec les Etats scandinaves et germaniques en tête des puissances européennes ; aujourd’hui, elle se retrouve avec les pays méditerranéens. Le déficit de notre balance commerciale atteint le total monstrueux de 100 milliards de dollars. La France ne sait même plus produire. Or ce déficit se fait principalement avec nos partenaires européens. Quand on se compare avec des pays similaires au nôtre, nous avons dégringolé. Il faut tout de même se dire qu’il y a des personnes responsables de ce déclin. Longtemps, j’ai raisonné en fonction des acteurs habituels du jeu républicain, les partis politiques, les syndicats, les catégories socio-professionnelles… Mais il y a un acteur qu’on ne remarque pas tout de suite : la génération. Nous avons subi le fait générationnel sans en avoir conscience. 

Ce déclin national s’est selon vous accompagné d’un spectaculaire enrichissement personnel pour cette classe d’âge… 

Il y a eu un renversement des générations. Quand ma mère, qui avait huit enfants, a vieilli, il a fallu que nous soyons là pour elle. Elle n’avait jamais exercé de travail salarié et n’aurait pas pu vivre sans nous. A l’époque, la pire chose qui pouvait arriver à des vieux, c’était de ne pas avoir d’enfants pour les aider. Aujourd’hui, dans des situations équivalentes, ce sont les grands-parents qui aident les jeunes. Le flux s’est inversé. 

Mais c’est en France que l’effort a été le plus conséquent pour les seniors. En Allemagne, le salaire moyen est de 16 % supérieur à la pension moyenne. Chez nous, les retraités sont désormais mieux traités que les actifs. Au niveau des revenus, les 60-69 ans arrivent en tête, avec 2 276 euros mensuels, soit 34 % de plus que les 20-29 ans. Mais ce n’est pas tout. Dans trois quarts des cas, les retraités sont propriétaires, ce qui fait qu’ils n’ont pas à payer de loyer. Et ils ont beaucoup plus d’épargne que les actifs. Les moins de 30 ans ne possèdent à peu près rien, 7.200 euros, et les 30-39 ans guère plus, avec 47.000 euros. Les 40-49 ans ne sont encore qu’à 132.000. La rupture intervient après la cinquantaine : 203.000 euros entre 50 et 59 ans, 211.000 de 60 à 69 ans et l’on redescend à 148.000 pour les plus âgés. Ajoutons que les retraités ont beaucoup moins de charges. Il y a donc eu un transfert de la richesse vers les plus âgés. Il y a trois fois plus de pauvres chez les moins de 30 ans que chez les plus de 70 ans. 

Ne généralisez-vous pas trop en englobant des catégories fort différentes sous la dénomination “boomers” ? 

Une génération, ce n’est pas organisé, il n’y a pas de représentants, pas de syndicats. On a fait comme si ce n’était qu’une donnée statistique. Mais c’est un élément central pour analyser l’évolution de ce pays. Quand j’ai écrit ce livre, je ne savais pas que cette élection présidentielle allait être totalement générationnelle. C’est simple, les jeunes ont voté Mélenchon, les vieux Macron, et au milieu, ils ont opté pour Le Pen.  “Le vieillissement de la France est une catastrophe, car nous n’avons rien prévu”

Vous voyez d’ailleurs bien à quel point les préoccupations sont différentes en fonction de votre date de naissance. Les âgés s’inquiètent de la montée de l’identitarisme et du communautarisme. Les jeunes se fichent complètement de l’identité française. En revanche, le sort de la planète leur noue la gorge. Les gens de mon âge, eux, se disent qu’ils ne seront plus là très longtemps. Chaque génération ressent les choses différemment. 

La lutte des générations a-t-elle remplacé la lutte des classes ? 

Les classes sociales existent, bien sûr. Mais on a nié le rôle prépondérant des générations. Quand, après la première vague du Covid j’ai publié une tribune dans Le Monde pour m’indigner du fait qu’on demandait aux jeunes de se sacrifier pour les boomers, les réactions furent générationnelles. Des sexagénaires de gauche, qui ont pourtant une conscience sociale, étaient furieux. Les jeunes, eux, m’ont remercié. La génération est une réalité. Il y a des gens très riches et d’autres très pauvres au sein d’une même classe d’âge, mais il y a bien un état d’esprit boomer partagé. 

A vous lire, les boomers auraient fait passer la France du culte de l’effort collectif à celui de l’individualisme hédoniste… 

Ce nouvel état d’esprit a éclaté au moment de Mai 68. Mais les jeunes de l’époque ont simplement exprimé une évolution des mentalités en cours dans le pays. Pour de Gaulle, il fallait mettre les Français au service de la France. Les boomers ont au contraire estimé qu’il fallait mettre la France au service des Français.  

L’apparition des boomers est commune à de nombreux pays occidentaux. Pourquoi la France semble-t-elle à part dans sa propension à l’imprévision et la gabegie ? 

La parenthèse anhistorique, celle des “enfants gâtés” de l’Histoire que sont les boomers, a en effet concerné beaucoup de pays. Mais en l’absence de grande menace, le patriotisme s’étiole. L’augmentation des conditions de vie induit un égocentrisme et une distanciation vis-à-vis du collectif. La France a été plus abîmée par les boomers parce qu’elle partait de plus haut. 

L’explosion de Mai 1968 a compté. Pompidou, à l’époque, est hanté par le caractère explosif de la société française. Sa rengaine est qu'”il ne faut pas emmerder les Français”. Il veut faire de la croissance, ce qui permet de redistribuer. Soit. Mais arrive le choc pétrolier. A qui faire payer ce prix ? Selon la logique de De Gaulle, ce serait tout simplement aux Français ; Pompidou, qui a peur de la révolte, décide de faire payer les entreprises. En raison du choc pétrolier, la nouvelle mentalité née de 1968 s’est imposée au plus haut niveau de la République. Giscard et Chirac, qui n’auront que cela en tête, vont inaugurer le déficit public qui deviendra dès lors chronique.  

Vous êtes presque un boomer. N’est-ce pas trop facile de dénoncer cette génération alors que vous avez peut-être bénéficié d’opportunités similaires à celle-ci ? N’est-ce pas une forme de supériorité morale à peu de frais que de se placer du côté des plus jeunes quand on est vieux ? 

J’ai bien sûr participé à la croisière enchantée qu’a représentée cette parenthèse boomer. J’ai acheté des appartements en remboursant plus facilement mes crédits grâce à l’inflation. Dans les années 1980 les taux d’inflation étaient à 12 % et les taux d’intérêt autour de 13 %. Ensuite, ces biens ont pris de la valeur grâce à la flambée des prix de l’immobilier. Mais je vous signale que, tout au long de ces années, j’ai dénoncé cet état d’esprit. Peut-être aurais-je dû renoncer à tout et vivre tout seul dans la désolation (rires). En tout cas, l’âge offre une liberté extraordinaire. Si j’avais 40 ans, on s’indignerait de mon propos. Mais là, on ne m’accusera pas de gérontophobie et je peux dire ce que je veux. Que risque-t-il de m’arriver ? 

Au milieu des années 2010, la part des plus de 60 ans a, pour la première fois de notre histoire, dépassé celle des moins de 20 ans. Cette évolution démographique n’a guère intéressé les médias… 

Cela s’est fait dans l’indifférence totale ! Parce que la démographie a un côté scientifique et froid. On peut manifester pour le Smic, mais on ne se mobilisera pas pour augmenter le taux de fécondité. La démographie, c’est un fleuve qui fait avancer en profondeur les générations. L’eau est bien plus traîtresse que le feu, qu’on craint et qu’on attend. Pourtant, quand l’eau déferle, rien ne l’arrête. Nous en sommes là. Le vieillissement, c’est une montée des eaux. La génération des baby-boomers a franchi les décennies sans qu’on n’y ait trop prêté attention. Tout à coup, nous réalisons que nous allons faire face à une terrifiante vague d’octogénaires et de nonagénaires.  

Je distingue les enfants, les adolescents, les adultes, les seniors et les vieillards. Les boomers sont en train d’entrer dans ce cinquième âge. Dans les vingt prochaines années, la progression du nombre d’octo-nonagénaires sera de 70 %. Quant au nombre des centenaires, il augmentera de 314 % ! La vague grise des seniors qui s’est manifestée à partir de 2010 va se transformer en vague blanche. C’est une catastrophe, car nous n’avons rien prévu. 

Pourquoi ? 

Les boomers sont partis à la retraite à 60 ans. Au début des années 1950, c’était encore un cap effrayant car vous saviez qu’il vous restait très peu d’années à vivre et qu’elles seraient à la charge de vos enfants. Aujourd’hui, la retraite, ce sont de longues vacances. Les boomers sexagénaires et septuagénaires en ont fait la période la plus heureuse de leur vie. Mais ils n’ont pas vu qu’après, il y avait le cinquième âge. 

L’une des caractéristiques de l’esprit boomer, c’est l’individualisme et l’instantanéité. De Gaulle était obsédé par l’avenir de la France. Mais pour les boomers, ce qui compte, c’est maintenant. On a donc vécu sous le règne de la procrastination. Rien n’a été prévu pour ce qui était pourtant inévitable. Quand 800 000 bébés naissent en 1948, on peut s’attendre à ce que 80 ans plus tard, vous ayez de nombreux vieillards. Mais on a privilégié le chacun pour soi en refilant les vieux au secteur privé. Comme l’a montré le scandale des Ehpad révélé par Les Fossoyeurs (Fayard), cela nous revient en pleine figure. 

Notre Etat-providence et la sécurité sociale, fondés sur la solidarité intergénérationnelle, ont été pensés pour la France de l’après-guerre. Le modèle serait-il obsolète ? 

Comment peut-on imaginer pouvoir maintenir ce système social ? Il a été conçu pour une espérance de vie ne dépassant guère les soixante ans, ainsi que pour une forte natalité avec un taux de fécondité qui atteignait les trois enfants par femme. Aujourd’hui, nous vivons jusqu’à 80-90 ans, avec un taux de fécondité tombé à 1,8 enfant par femme. Il est évident qu’il faut tout reconstruire. Aucune société au monde n’a connu un tel vieillissement. Dans le monde d’avant, les enfants du baby-boom seraient morts à 60 ans. Mais là, ils ont vingt ans de plus. Croire qu’on va pouvoir continuer sans réforme en profondeur, c’est une chimère. 

Pourquoi les Français sont-ils si récalcitrants à faire reculer l’âge de la retraite ? 

Une faute majeure dans notre raisonnement, c’est que nous avons mis deux générations en une. On parle des retraités comme d’une seule catégorie. Tous touchent effectivement une pension, mais il n’y a rien de semblable entre une personne de 60 ans, un “jeune homme” ou une “jeune femme” parfaitement en état d’exercer des activités, et une personne de 95 ans qui a besoin d’être aidée en permanence. Comprendre le problème des retraites, c’est d’abord distinguer ces deux générations, les seniors et les vieux. Tant qu’on maintiendra cette confusion, nous ne trouverons pas de solution.  “Mélenchon explique qu’à 60 ans, on ne peut plus travailler, mais prétend qu’il peut gouverner le pays à l’âge de 70 ans”

Ensuite, nous nous sommes mis dans la tête que la retraite était un problème social. Social, cela signifie qu’on fait payer les riches pour les pauvres au nom de la solidarité. Mais dans notre système de retraites, c’est une génération qui paie pour une autre. Et si l’on est objectif, il faut bien voir que la génération qui paie aujourd’hui les retraites est nettement moins lotie que celle qui les reçoit. Ça, c’est réellement antisocial !  

Mais la gauche française s’est aujourd’hui rassemblée au sein de la Nupes sur la base d’un retour à un départ à la retraite à 60 ans… 

Jean-Luc Mélenchon fait semblant d’être un prophète social. En réalité, quand il affirme qu’il offrira deux années de retraite supplémentaires, cela signifie qu’il mettra la charge sur ceux qui sont déjà les plus taxés au monde, c’est-à-dire les actifs français. Le financement des retraites, c’est 14 % de notre PIB. Soit quatre points de plus que la moyenne européenne, ce qui représente 100 milliards d’euros. Et voilà que la gauche compte demander à des générations qui sont déjà moins bien loties que les seniors – phénomène qui n’existe pas dans les autres pays – de se sacrifier encore un peu plus. Tout en présentant cela comme un progrès social ! 

Pourquoi Mélenchon recueille-t-il le soutien des jeunes alors que sa politique, “antisociale”, finira par leur nuire ?  

On a bien vu des lycéens bloquer leur établissement contre une réforme des retraites ! Il n’y a que la France pour se comporter ainsi. Mais il est clair que dans notre pays, personne ne comprend ce qu’est la retraite : un système de répartition entre générations à l’horizontale et non à la verticale.  

Pour critiquer le recul de l’âge de la retraite, les syndicats mettent constamment en avant l’existence de très petites retraites, à 600 ou 800 euros. Ils ont raison de dire que c’est aberrant mais ils oublient que la moyenne des pensions en France est à un niveau bien supérieur à celui des autres pays occidentaux. L’existence de petites retraites fait en réalité baisser cette moyenne ! Nous nous complaisons dans l’idée que les vieux sont pauvres alors que la pauvreté généralisée de la vieillesse appartient au passé. J’ajoute que le même Mélenchon, qui explique qu’à 60 ans on n’en peut plus, qu’on est usé, qu’on ne peut plus travailler, prétend qu’il peut gouverner le pays à l’âge de 70 ans. Tout le monde devrait lui rire au nez – mais personne, malheureusement, ne le fait.   “La France ne sait plus travailler”

Le noeud du problème vient en réalité de la mesure extrêmement démagogique prise par les socialistes en 1982 d’instaurer la retraite à 60 ans pour tous. Il aurait fallu à la place une retraite à 60 ans pour les ouvriers et les travailleurs aux métiers pénibles. Si les socialistes avaient fait de la politique sociale, ils auraient fait ce choix. Cette retraite ouvrière s’imposait et était financièrement soutenable. Mais pas la retraite pour tous ! On voit bien aujourd’hui que tous les pays en avance socialement sur nous – notamment les pays nordiques et germaniques – ont un âge de départ à la retraite plus tardif que le nôtre. 

Emmanuel Macron, supposément libéral, fait à chaque fois machine arrière quand il s’agit de réformer les retraites. Est-il prisonnier de son électorat ?  

Un gouvernement qui ne peut pas prendre des mesures impopulaires est un administrateur judiciaire. Certaines réformes ne vont pas recueillir l’assentiment de toute la population, c’est inévitable. Quand on a supprimé la peine de mort en France, la majorité des Français restaient favorables à celle-ci ; aujourd’hui, ils sont majoritairement contre. De nombreux sujets provoquent le refus immédiat puis l’assentiment dans un second temps. Si un gouvernement ne peut faire que ce qui est instantanément accepté par le peuple, il fera Munich tous les six mois – c’est toute l’ambiguïté de la démocratie directe. En 1958, quand la France était au bord de la faillite et que Jean Monnet suppliait Washington pour que le pays ne soit pas mis en cessation de paiements, de Gaulle a imposé un plan de redressement tel qu’aucun ministre n’acceptait de le cautionner. Les Français n’accepteront jamais, pensait-on. De Gaulle n’en a eu que faire, et c’est ce qui a lancé les dix années de forte croissance qui ont suivi. 

On a oublié cette leçon quand on a donné l’illusion aux Français qu’on pouvait financer la retraite à 60 ans. En fait, on peut la financer comme on le fait pour tout le reste : en faisant des dettes sur le dos de nos enfants. D’autant que la retraite à 60 ans est une aberration quand l’espérance de vie ne cesse d’augmenter. 

C’est en France, écrivez-vous, que l’écart entre l’âge de la retraite et celui du décès est le plus grand comparé aux autres pays.  

Nous dépensons en France 100 milliards d’euros de plus pour la vieillesse que nos voisins : c’est le pays où il y a le plus de retraités, et le plus longtemps en retraite. Or, les pays qui se sont attaqués à ce problème en mettant sur pied toute la société pour accompagner les gens jusqu’à la fin de leur vie sont aussi ceux où l’on s’arrête de travailler après 65 ans. Nous, nous cessons de travailler à 60 ans et envoyons les vieux dans des Ehpad. 

Vous notez que paradoxalement, la jeunesse, radicale, peut aussi être la première force conservatrice du pays puisqu’elle veut préserver le statu quo des retraites. 

La jeunesse a toujours été entraînée par les syndicats et les partis extrêmes dans l’opposition aux réformes. Le pire, c’est que la plupart de ces réformes ne visaient pas à lui nuire ! Par exemple, le projet de loi Devaquet de 1986 était très bon et Devaquet était un honnête scientifique. Il est facile de tromper la jeunesse, et ceux qui étaient à la tête de ces mouvements – Jean-Christophe Cambadélis, David Assouline, Julien Dray – s’en sont fort bien sortis ensuite… 

Les seniors et les vieux ne sont-ils pas le rempart au populisme ? C’est leur vote qui permet aujourd’hui au centrisme de se maintenir.  

Les boomers ont beaucoup à perdre et donc à conserver, d’où leur effroi face aux extrêmes. Alors que les jeunes n’ont pas d’avenir ou en tout cas ont ce sentiment. Face à la dette, au chômage, au changement climatique, pour eux, il faut tout changer, que cela vienne de la gauche ou de la droite.  

La jeunesse est-elle si admirable ? N’est-elle pas trop exigeante comparée aux boomers au même âge ? Le refus d’emplois considérés comme contraignants n’a jamais aussi été aussi important.  

Les générations post-boomers ont repris pour l’essentiel la mentalité de leurs parents en la poussant encore plus loin. De fait, de nombreux emplois ne trouvent pas de main-d’œuvre. Or il semble entendu en France qu’on ne doit pas en parler. Car le faire, ce serait sous-entendre que les chômeurs sont des fainéants. Quand madame Aubry était ministre du travail, je l’avais conviée à une émission de télévision sur la pénurie de main-d’œuvre mais elle avait décliné car, prétendait-elle, depuis son arrivée au ministère, toutes les offres d’emploi étaient satisfaites dans les quinze jours ! De plus, nous n’avons pas de données assez précises sur le nombre d’emplois non pourvus. On a donc purement et simplement nié la réalité de l’inadéquation entre offre et demande sur le marché du travail. Depuis des années, nous avons persisté à former les jeunes sans tenir compte du marché de l’emploi, et en particulier, il ne fallait surtout pas que les futurs employeurs mettent un pied dans les établissements d’enseignement !  

De surcroît, les 35 heures et la retraite à 60 ans ont accentué un sentiment déjà présent, celui que le travail serait une aliénation et que le progrès consisterait à travailler le moins possible. S’est ajouté à cela le Covid, qui a forcé certains à rester parfois un an sans activité tout en étant payés. Quand il a fallu reprendre le travail, ils ne voulaient pas le faire dans n’importe quelles conditions. Et bien évidemment, cela a touché les emplois lourds de servitudes, comme la restauration. Dans l’ensemble, la France ne sait plus travailler et elle accumule 100 milliards de déficit commercial dans l’indifférence générale, quand en 2000, nous étions à l’équilibre. C’est effrayant. Cette nouvelle mentalité post-boomer n’accepte plus les contraintes du travail : désormais, il n’est plus le centre de la vie, il doit offrir des conditions agréables, et il ne doit pas influer sur la vie de famille – y compris dans le cas de métiers considérés comme intéressants. 

Pouvez-vous détailler les solutions que vous proposez pour sortir de la nasse ? Certaines, comme la pension complète à 67 ans, risquent de déplaire ! 

Au fondement de ma réflexion se trouve l’idée suivante : c’est aux seniors de prendre en charge pour l’essentiel les vieillards. Car nous ne trouverons pas suffisamment de personnes pour s’occuper de nos personnes âgées de façon professionnelle : la famille n’est plus capable de le faire tant elle est éclatée, et nous manquons d’argent et de main-d’œuvre – ces métiers n’attirent pas. Si les vieillards veulent rester chez eux, et c’est le cas, et si nous voulons leur éviter ce trou noir porteur d’affections physiques et intellectuelles qu’est la solitude, nous n’avons pas d’autre choix que de faire appel à ces sexagénaires en pleine santé – je ne parle pas de ceux qui sont malades – et qui ont devant eux quinze ans de vie en pleine santé.  

Selon mes propositions, il faut que les gens aient le choix : attendre la retraite à taux plein à 67 ans ou partir à la retraite à 60 ans. Ces derniers devront accepter une retraite réduite. S’ils souhaitent y apporter un complément, ils pourront faire des formations puis exercer une activité de “service social”. Prenez le cas des pompiers : 200 000 volontaires peuvent, en cas de besoin, prêter main-forte aux professionnels. Il ne s’agit pas de bénévolat mais d’une activité rémunérée. De nos jours, beaucoup de personnes exercent déjà des activités sociales entre 60 ans et 75 ans. Or les études sur le sujet montrent que contrairement à ce que prétendent les syndicalistes, ces gens se portent mieux que s’ils sont oisifs, inutiles et solitaires, et se contentent de toucher leur pension. Concrètement, dans le cadre d’un tel service organisé à l’échelon municipal, certains seniors pourraient rendre visite chaque jour à des vieux pour leur apprendre et réapprendre à faire les gestes simples du quotidien comme la cuisine. Mais on pourrait aussi imaginer d’autres types de service, comme l’aide aux enfants en difficulté. 

En parallèle, il faut évidemment repenser le contenu du travail de ceux qui continuent leur activité plus longtemps, ce qui peut s’accompagner de la mise en place d’un système de retraite progressive, à la manière de ce qui est expérimenté dans d’autres pays. Il faut inventer le travail après 65 ans. Il est absurde que les entreprises fassent partir les gens âgés sous prétexte qu’ils sont gâteux et inutiles, tout en étant trop chers ! Il faudrait que les salaires atteignent leur plus haut niveau lorsque les salariés ont 40 ans, l’âge auquel on a le plus besoin d’argent, et diminuent ensuite. A l’heure actuelle, notre courbe des salaires est folle.   “Les vieillards malheureux nous ruinent”

Il faut organiser ces choix lorsque les salariés ont 50 ans, en leur exposant les options possibles. C’est pourquoi je parle d’un Conseil de prévision… allusion, vous l’avez peut-être saisie, au Conseil de révision. A partir de 50 ans, tout le monde devra également souscrire à une assurance dépendance pour mutualiser ce risque. Enfin, il faut organiser la gestion du patrimoine pour que les vieux propriétaires sans le sou puissent mieux vivre. Sans cela, on ne pourra pas s’en sortir. Ce ne sont pas des élucubrations, c’est ce que disent les spécialistes comme Jean-Hervé Lorenzi, que j’ai beaucoup consulté, et les experts des pays scandinaves qui se trouvent à l’avant-garde de ces réflexions. Tous concluent que les vieillards les moins chers sont les vieillards heureux, et que les vieillards malheureux nous ruinent. 

C’est ce que vous appelez le “bien vieillir” ? 

Un Suédois, aujourd’hui, a devant lui dix années de vie en bonne santé de plus qu’un Français ! La clé est la médecine préventive, le mode de vie, l’alimentation, la pratique d’une activité physique. Non seulement la France a beaucoup de vieux, mais ils sont en mauvaise santé. Et on ne leur apprend pas à vieillir ! Je l’ai compris à mes dépens en tombant dans un escalier à 84 ans parce que je portais deux valises vides sans tenir la rampe ! Or à mon âge, il faut toujours tenir la rampe ! Personne ne me l’avait dit ! Plutôt que de découvrir la vieillesse dans la douleur, il vaut mieux l’anticiper, et pour ce faire concevoir des conseils pour la vie quotidienne adaptés à chaque personne, à sa situation et à son entourage. A tous les âges, on peut arriver à lutter contre le vieillissement.  

On pourrait rétorquer que cela est plus simple quand on a une vie privilégiée… 

Je ne suis pas en train de faire la leçon aux vieux en leur disant que “regardez-moi comme je travaille” ! Je suis un extraordinaire privilégié : j’ai été payé toute ma vie à faire ce qui me passionnait. Si j’avais éventré toute ma vie des volailles dans un abattoir, à 60 ans, je n’aurais eu qu’une idée, partir. Mais je veux espérer que dans ce cas, j’aurais souhaité faire autre chose que de rester chez moi toute la journée à regarder la télévision. C’est pourquoi je propose que les seniors conservent des activités de services aux autres une fois partis à la retraite. D’autant que le service social que je préconise sera probablement plus riche de sens que le métier qu’ils auront exercé pendant leur vie “active”… 

L’Express