Roman policier : “Amnistie”, un migrant pris dans la toile du racisme ordinaire

Ce roman noir situé à Sydney nous plonge dans l’envers du décor du rêve australien. Celui d’un sans-papiers indien hésitant à aider la police à mettre la main sur un meurtrier, de peur d’être expulsé. Un suspense étouffant et une plume bien affûtée.

Sur la couverture, on voit un homme seul, un sac à dos pesant sur ses épaules, perdu au centre d’une série de cercles concentriques façon toile d’araignée. L’ensemble est partagé entre l’ombre et la lumière et l’homme figure debout, à l’exacte frontière entre les deux. Piégé.

Cet homme s’appelle Dhananjaya Rajaratnam, mais ici, à Sydney, tout le monde l’appelle Danny. « C’est à Dubaï qu’il avait pour la première fois pressenti la taille du monde, tout au bas de l’échelle de laquelle son instinct lui soufflait qu’il se situait, lui, le Tamoul du Sri Lanka oriental, une minorité au sein de la minorité. » Après moult péripéties il a débarqué en Australie avec un visa d’étudiant, s’est vite aperçu que son père avait mis toutes ses économies dans une arnaque, une école privée dont le motif principal était d’attirer des élèves étrangers pour leur soutirer des frais de scolarité hors de prix, pour des formations sans débouchés véritables. Après les avoir « armés de certificats de troisième cycle joliment encadrés, masters de gestion et masters de technologie, on les lâchait dans la nature pour goudronner les routes, installer des fenêtres ou faire frire des nouilles ».

Aravind Adiga, né à Madras en 1974, élevé en Australie, diplômé d’Oxford et de Columbia, lauréat du Booker Prize 2008 pour son premier roman, Le Tigre blanc, chronique de l’Inde des bas-fonds, réarme l’acuité de son regard, d’une ironie dévastatrice, pour décrire ainsi les efforts de son personnage tendu sur la nécessité de se rendre invisible : « La chose la plus aisée du monde : devenir invisible aux yeux des Blancs qui, de toute façon, ne vous voient pas. Mais devenir invisible aux yeux des gens à la peau foncée qui, de toute façon, vous verront, est la chose la plus difficile. »

La banlieue des gros culs et celle des petits culs

Danny a vite jeté l’éponge, perdu les droits liés à son visa d’étudiant. Aujourd’hui il vit sans papiers, habite un réduit au-dessus d’une épicerie de banlieue, range des boîtes de conserve dans les rayons pour le propriétaire qui le menace sans cesse de le dénoncer à la police de l’immigration. Et le contraint à lui donner la moitié des revenus qu’il gagne en faisant des ménages pour de riches propriétaires d’une banlieue cossue. « Danny divisait Sydney en deux types de banlieues : la banlieue des gros culs où les classes laborieuses habitaient, mangeaient mal et faisaient leur propre ménage, et les banlieues des petits culs, où les jeunes adultes convenables et en bonne santé mangeaient des salades et faisaient beaucoup de jogging mais quasiment jamais leur ménage eux-mêmes. »

Voila quatre ans qu’il vit ainsi à Sydney, toujours aux aguets, les jambes flageolantes à la vue du moindre flic. Le roman dévoile peu à peu son histoire, le mal qu’il s’est donné pour se fondre dans la masse, ne jamais se faire remarquer. Ses cheveux qu’il a teints de mèches dorées, les heures passées devant le miroir pour soigner sa mise et son attitude, les mois d’exercice pour accéder au parfait accent australien. « Éliminer les tics de langage que les Tamouls glissent dans leur anglais : les rythmes ondulants, le yo et le ree ajoutés aux mots, l’usage du non pour souligner quelque chose, d’un silence au milieu d’une phrase. »

Toujours menacés de dénonciation

Le roman s’organise ainsi sur une journée particulière dans la vie de ce jeune homme que l’on suit quasiment minute par minute, jusqu’à l’étouffement. Passant de maison en maison pour faire le ménage, Danny surprend sur l’écran d’un poste de télévision le visage d’une femme qu’il connaît bien pour avoir travaillé longtemps chez elle. Une vieille photo pour illustrer un fait divers. Le corps de cette femme a en effet été retrouvé par un joggeur, sur le rivage d’une crique, enveloppé dans une veste en cuir que Danny reconnaît aussitôt. L’intrigue est nouée. S’il s’adresse à la police pour dire ce qu’il sait, il sera repéré et sans doute expulsé. Que faire ? Danny hésite, décroche son téléphone, le raccroche, imagine mille et une justifications, se voudrait courageux, se résigne, se reprend. De ce dilemme moral, de ce choix impossible, le roman fait un piège effroyable, un suspense psychologique et philosophique en tous points remarquable. Un roman noir d’une formidable intensité.

Roman noir, en effet, qui montre l’envers du décor d’une démocratie parmi les plus riches du monde. Avec une grande finesse, et la puissance d’une plume particulièrement affûtée, Aravind Adiga dit la condition des invisibles, la misère sociale, le mépris de classe, le racisme ordinaire, les multiples hiérarchies entre ethnies, entre couleurs de peaux, et surtout entre statuts, légaux ou illégaux. L’exploitation économique des clandestins, toujours menacés de dénonciation. À Sydney une ligne téléphonique spécifique permet ainsi de signaler tout soupçon d’illégalité à la police de l’immigration : « Nous encourageons la population à fournir des renseignements sur tout individu dont vous pensez qu’il… » suivi d’un inventaire des situations suspectes.

Le fin est glaçante. Elle tranche, par son objectivité brutale, avec la vivacité urgente, la causticité du ton empreint d’humour noir, qui embarquent tout le texte. Et l’on revient à cette image d’un homme pris au piège d’une toile d’araignée, entre l’ombre et la lumière. Victime d’un système hautement délétère où les frontières sont partout.

Amnistie, de Aravind Adiga, traduit de l’anglais (Inde) par Annick Le Goyat, éd. Globe, 272 p., 23 €.

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