Rome : Les périlleuses nuits de la capitale antique

Ier siècle av. J.-C.- Ve siècle – Rome. Patrouilles de vigiles, cortèges funéraires et grondement incessant des chars, la vie nocturne n’était pas de tout repos dans la capitale de l’Empire romain.

Au Ier siècle avant Jésus-Christ, à l’époque de Jules César, la Rome antique était une ville d’un million d’habitants où, à la tombée de la nuit, le moindre bruit présageait une menace : une bande de malfrats prêts à rosser et à détrousser le premier venu, des ivrognes en goguette, ou quelque indélicat profitant de l’obscurité pour déverser sur la chaussée son seau hygiénique bien rempli.

À ce fond sonore s’ajoutait le pas cadencé des patrouilles de vigiles urbains, un corps créé en l’an 6 [par l’empereur Auguste] et recruté parmi les esclaves affranchis, dont l’une des missions principales consistait à éteindre les incendies nocturnes provoqués par les fourneaux, les bougies et les torches.

Des équipes anti-incendie très spécialisées

Composée de quelque 3.000 hommes, cette troupe organisée de façon militaire était répartie en sept cohortes stationnées dans autant de casernes, couvrant chacune une zone urbaine. Chaque cohorte était subdivisée en équipes spécialisées dans des tâches précises : les aquarii, par exemple, puisaient l’eau dans le réseau de fontaines dont la ville s’était équipée très tôt, et formaient en des temps records des chaînes de seaux.

Les siphonarii transportaient et actionnaient de puissantes pompes, proches des pompes à haute pression modernes, qui projetaient l’eau très loin. Les centonarii étouffaient les flammes à l’aide de couvertures imprégnées de vinaigre.

Des auxiliaires, les sebaciarii, éclaireurs publics, guidaient de leurs torches les soldats du feu vers le lieu du sinistre. Les vigiles urbains étaient également une police municipale chargée d’assurer le maintien de l’ordre la nuit. Leur devise était “Ubi dolor, ibi vigiles” (où est la douleur, là sont les vigiles).

La première grande brigade de sapeurs-pompiers romaine avait en réalité été mise en place des années auparavant, par Marcus Licinius Crassus [115 av. J.-C. – 53 av. J.-C.] que Plutarque décrit dans ses Vies parallèles comme un spéculateur notoire qui rachetait à des prix dérisoires des maisons incendiées pour les reconstruire et les revendre beaucoup plus cher. Le pire était toutefois l’incessant grondement des chars aux roues cerclées de fer cahotant sur les pavés des rues de Rome.

Selon l’historien Karl-Wilhelm Weeber, l’intense trafic nocturne découlait d’une loi promulguée sous Jules César, la lex Iulia municipalis, interdisant la circulation des véhicules à roues de l’aube jusqu’à 14 heures en hiver et 16 heures en été, afin que, durant la journée, tous les citoyens – et non uniquement les commerçants – puissent profiter des rues. C’était également la nuit que se faisait le ramassage des ordures, ensuite rassemblées à l’extérieur de la ville. De même, si les funérailles des personnes de haute condition étaient célébrées en plein jour, les petites gens étaient enterrés nuitamment, en périphérie de l’urbs.

Le mot “funérailles” viendrait d’ailleurs de “funalia”, les torches qui ouvraient les cortèges funèbres. Les esclaves travaillaient aussi la nuit, soit pour aider leurs maîtres éméchés à retrouver le chemin de la maison après une soirée bien arrosée, soit pour effectuer toutes sortes de tâches, puisqu’ils étaient réputés taillables et corvéables vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Plaintes pour tapage nocturne

Les sources anciennes regorgent d’exemples de plaintes pour nuisances sonores nocturnes dans la capitale. Le poète satirique Juvénal soutenait ainsi qu’après la tombée du jour il était plus sûr de se promener dans la forêt Gallinaire [une forêt de Campanie infestée de brigands, à quelques kilomètres de Rome] ou même dans les marais Pontins [d’anciens marécages au sud-est de Rome] que dans les rues du centre de la capitale.

Depuis la fin du XXe siècle, plusieurs historiens ont tenté de jeter un éclairage sur ce qui se passait dans le noir dans le monde antique, et plus particulièrement lors des très longues nuits romaines, qui duraient entre neuf heures en juillet et plus de quatorze heures entre décembre et janvier. Comme l’explique l’historien Roger Ekirch dans son étude révolutionnaire sur le sommeil, La Grande Transformation du sommeil. Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits [éd. Amsterdam, 2021], certains indices laissent à penser qu’il y a deux mille ans il était courant de dormir en deux phases de quatre heures, et de se réveiller entre 1 heure et 3 heures du matin.

Des ragots pour dénigrer la famille impériale Les nuits de la Rome antique étaient-elles aussi dangereuses que le suggèrent certaines recherches actuelles ? C’est ce que tend à penser l’historienne britannique Mary Beard, spécialiste de l’époque classique.

Bien que l’on raconte que Néron se dissimulait sous une capuche pour se mêler à la plèbe au crépuscule, ou que Messaline, troisième épouse de l’empereur Claude, s’éclipsait du palais pour aller assouvir ses appétits lubriques et ceux de ses clients dans un lupanar, l’historien américain Jason Linn soutient dans sa thèse de doctorat, The Dark Side of Rome. A Social History of Nighttime in Ancien Rome [“La Face sombre de Rome : une histoire sociale de la nuit dans la Rome antique”, inédit en français] que ces récits n’étaient sans doute que des ragots que l’on faisait circuler sur le compte de la famille impériale. Toujours est-il que la sécurité nocturne inquiétait beaucoup les Romains.

C’est pourquoi des lois avaient été promulguées qui punissaient plus sévèrement les délits commis pendant la nuit. Au début du IIIe siècle de notre ère, Iulius Paulus, l’un des plus éminents juristes romains, écrivait que de tous les malfaiteurs, ceux qui opéraient à la faveur de la nuit passaient pour les plus abjects, en conséquence de quoi, après avoir été fouettés, ils étaient souvent condamnés aux travaux forcés dans les mines.

La Vanguardia