Roubaix (59) : “Cette fraternité, il faut la cultiver”, soutient l’hôtelier sénégalais qui offre l’asile à ceux qui le demandent

El Hadji Gora Diop, à la tête d’un hôtel Formule 1 depuis vingt ans, a décidé de mettre 80% de son établissement à disposition des migrants et des sans-abri le temps de la trêve hivernale.

Dans l’hôtel qu’il gère depuis 2000, El Hadji Gora Diop, ancien sans papiers et journaliste de formation, tient un hôtel à Roubaix où il héberge en grande partie des SDF, des réfugiés et des demandeurs d’asile.

En pleine crise sanitaire, c’est un hôtel qui ne désemplit pas. Pas de quoi se réjouir pour autant, même si le gérant du Formule 1 de Roubaix garde le sourire. El Hadji Gora Diop y héberge essentiellement des personnes à la rue et des demandeurs d’asile. « Monsieur Diop », « Hadj » ou « Hadji » comme l’appellent les clients, a accepté que son établissement soit réquisitionné à 80 % par la préfecture du Nord : « La vocation d’un hôtel, c’est bien l’accueil », rappelle celui qui, à 64 ans, se dépense sans compter pour ses résidents.

Vingt ans d’accueil d’urgence

Gérant de ce Formule 1 depuis 2000, El Hadji Gora Diop ne manque ni de générosité ni de détermination. Étudiant boursier arrivé de Dakar en décembre 1980, il sort diplômé de Sciences-Po Grenoble, obtient un DESS à l’université de Toulouse et intègre l’ESJ de Lille, tout en enchaînant les petits boulots en hôtellerie. Mais en 1986, il perd son titre de séjour. S’ensuivent trois ans de galère, durant lesquels il passe même par la case prison pour séjour irrégulier avant d’obtenir gain de cause devant le Conseil d’État.

C’est après une formation à l’Accor Academy et un premier poste à l’Ibis de Tourcoing, qu’il reprend l’hôtel Formule 1 de Roubaix. « Personne n’en voulait, à cause du quartier et de la clientèle. Malgré les difficultés et les aléas, j’y ai pris goût. » Il décide même d’y emménager en 2002 avec sa femme et leurs trois enfants. La même année, le Samu social lui demande s’il accepterait d’accueillir quelques personnes pour de l’hébergement d’urgence. « Nous avons démarré par deux chambres, puis un couloir et enfin tout le rez-de-chaussée », raconte ce musulman pratiquant qui se dit guidé par sa foi.

Remettre de l’humanité dans le métier

Accueillir une clientèle sociale est un pari risqué, et pas forcément bien vu de la direction du groupe et des autres hôteliers. Qu’importe. « En tant que gérant mandataire, je fais ma politique tarifaire et je choisis ma clientèle », rétorque le gérant. S’il se montre chaleureux, il ne transige pas avec les règles et le respect. La veille encore, il s’est énervé contre une personne qui avait cuisiné dans sa chambre : « Je me suis démené pour que les repas viennent jusqu’ici, les clients n’ont plus aucune excuse… » Des repas fournis par les Restos du cœur la semaine, le Secours populaire le week-end, auxquels s’ajoutent ceux offerts par les clients du restaurant Baraka.

« Aujourd’hui, des collègues me demandent comment j’ai fait pour être réquisitionné et pour travailler avec les acteurs sociaux. Ils aimeraient que leurs établissements se remplissent, poursuit-il, conscient du tragique de la situation. Un hôtelier m’a félicité d’avoir remis de l’humanité dans notre métier. L’accueil et les relations humaines, c’est payant… »

El Hadji Gora Diop attend la rénovation totale de l’hôtel, dans les prochains mois, pour prendre ensuite sa retraite. Il a encore tant à donner à sa clientèle.

La Croix