Rouen : Entre bonnes actions et accusations : pourquoi la Relève de Coluche dérange

De plus en plus visible dans le paysage rouennais, la Relève de Coluche crée un sentiment mitigé, entre bonnes actions et accusations en cascade contre son fondateur.

Mouvement solidaire à Rouen, la Relève de Coluche mène des actions solidaires, mais les critiques fusent contre certaines pratiques et son fondateur. (©MN/76actu)

Depuis la fin de l’année 2020 à Rouen (Seine-Maritime), la Relève de Coluche, un mouvement solidaire, fait l’objet de critiques et de questionnements. Malgré les bonnes actions réalisées, son fonctionnement hors cadre déroute les associations déjà en place, et son fondateur Mansour N’Diaye fait l’objet de nombreuses accusations par d’anciens bénévoles : vol, menaces, arnaques, plagiat, récupération de l’image de Coluche… Ils n’y vont pas de main morte pour dresser un portrait sulfureux du Coluche noir, son surnom sur les réseaux sociaux.

Ses détracteurs, dont plusieurs ont contacté la rédaction de 76actu, se basent, outre les témoignages, sur une série de six plaintes remontant à 2018, et un lot d’articles de presse après une enquête de Genève Télévision sur des soupçons d’escroquerie. « Même Al Capone n’a pas un portrait dépeint comme le mien, ironise Mansour N’Diaye. Alors, pourquoi je n’ai jamais été inquiété par la justice et pourquoi le mouvement continue à prendre de l’ampleur ? Ça crée forcément des jalousies. »

Ce qu’il décrit comme une cabale continue à Rouen, avec le dépôt d’une plainte, contre X cette fois, fin février 2021 pour menace de mort par une Rouennaise ayant reçu des messages d’un compte anonyme après s’être attaqué au fondateur du collectif sur les réseaux sociaux. Selon nos informations, un dossier a par ailleurs été constitué et envoyé au procureur de la République de Rouen.

« Un don de soi total »

Présent depuis 2017 dans la capitale normande, « la Relève » a réellement pris de l’ampleur depuis que Mansour N’Diaye s’y est installé « au début du deuxième confinement », après être passé par l’Espagne. Dans ce mouvement, tout part d’une promesse : aider son prochain en difficulté et « que plus personne ne paie pour manger ». Le tout avec les propres moyens des bénévoles, hors de tout cadre associatif. « Quand Coluche a créé les Restos du cœur, n’importe qui avait droit à obtenir ce dont il avait besoin, raconte-t-il. Aujourd’hui, on doit justifier de sa pauvreté, en quelques sortes, pour devenir bénéficiaire. Ce n’est pas le cas avec nous. »

Le discours a séduit de généreuses personnes, surnommées « les gens biens » (en opposition aux « gens mauvais »), dans « 80 villes à travers le monde », selon Mansour N’Diaye. À Rouen, des maraudes ont lieu trois fois par semaines le mardi, le vendredi et le dimanche. À ces rendez-vous hebdomadaires s’ajoutent deux permanences dédiées à la collecte et au tri des dons dans les deux garages. On retrouve souvent un noyau dur en maraude autour duquel gravitent quelques personnes à l’engagement plus sporadique. « Ce soir, on a des pâtes bolo, des raviolis et de la soupe, décrit Sophie au départ de l’une d’elle mardi 9 mars. On a aussi des vêtements. Les sacs étiquetés sont pour les bénéficiaires ayant fait des commandes. » Tout ce qui concerne ces commandes est consigné dans un petit carnet.

Elle porte un T-shirt la Relève de Coluche, illustré avec la tête du fondateur des Restos du cœur, un cadeau du « boss » pour son investissement ces derniers mois, tout comme Eva aussi présente ce soir-là. « On a toujours au moins deux anciens qui encadrent les sorties. On a l’habitude et ça rassure certaines personnes. » Dans le petit groupe de ce soir, majoritairement composé de femmes, on trouve des actifs, des retraitées, des étudiantes. L’ambiance est bonne. Les blagues fusent. Le groupe se déplace en bloc pour partir à la rencontre des bénéficiaires. Ces derniers les identifient et viennent pour la plupart volontiers à leur rencontre pour discuter, prendre un café ou un repas chaud.

La plupart des bénévoles présents ce soir-là ont choisi ce mouvement solidaire pour ses actions, mais aussi pour la facilité à y entrer. « Ca fait longtemps que je voulais m’engager, indique Corinne. Je me suis décidée en une après-midi. J’ai envoyé un message et le soir j’étais dans la maraude. Je suis repartie avec le cœur gros et je suis toujours là. » Il n’y pas de règle stricte, si ce n’est « le respect des personnes ». Chacun donne de son temps comme il peut. Pour Michèle, le fait de tout faire avec ses propres moyens relève du « don de soi total », une idée qui l’a fait pencher pour ce mouvement plus que pour « les associations subventionnées ».

« Il adore quand on parle de lui »

Outre ces maraudes, ce mouvement a également aidé à la rénovation de logement ou au relogement temporaire de personnes à la rue. « La Relève, on en tire du bon et du mauvais, assure une ancienne bénévole, qui en est partie pour fonder sa propre association. L’idée est belle et les bénévoles sont investis. Ce qui est dommage, c’est la personne à sa tête, qui gâche tout. » Pour bâtir la Relève de Coluche en 2016, Mansour N’Diaye, âgé de 33 ans aujourd’hui, a quitté son travail et parcouru 54 villes de France, montant des antennes avec des volontaires qui voulaient bien l’héberger. Certains d’entre eux lui reprochent d’avoir vécu à leur crochet grâce au mouvement, ou l’ont même accusé d’avoir détourné des dons, puis de déménager quand les choses s’enveniment.

Pour l’intéressé, l’hébergement faisait parti du deal. « J’ai utilisé mes économies pour voyager entre les villes et les personnes souhaitant monter des antennes locales m’hébergeaient le temps de mettre les choses en place, indique-t-il. Comment expliquez-vous que des gens se portant volontaire disent après : ‘Il squatte chez moi’ ? Normalement, quand on aide, on n’attend rien en retour. »  Cette façon de procéder n’a plus court selon lui. « Je n’ai plus besoin de me déplacer. Les autres antennes tournent indépendamment, assure-t-il. Je me suis posé ici. J’ai retrouvé du travail. »

Il assure également ne plus accepter de dons numéraires « depuis 2017 » et avoir mis en place une charte éthique. Il reste administrateur d’une multitude de pages Facebook privées pour chaque ville ou une antenne existe ou a existé, mais aussi de plusieurs pages publiques où il se fait le relai d’actions exclusivement rouennaises via des appels aux dons ou des vidéos, souvent en live, face caméra. Il assure faire cela par un souci de « transparence totale ». Pour Mélanie, ancienne bénévole déçue du mouvement à Rouen, la raison est autre : « Il adore quand on parle de lui. »

Comme d’autres qui « avertissent sur son cas » sur les réseaux sociaux, elle avait décidé de se faire sa propre idée, malgré les accusations sur internet, puis s’était investie avec un groupe de personnes en juin dernier à Rouen. Outre quelques écarts au niveau sanitaire, par exemple sur la chaîne du froid ou les gestes barrières, qui dérangent cette habituée de l’aide sociale, elle se dit surtout déçue de la personne. « C’est un manipulateur », assure-t-elle.

Une médiation prochaine avec les autres maraudes

« On a vite cerné le personnage, raconte de son côté Elisabeth qui a participé à une maraude avec des amis. Il a beaucoup de bagout, mais dès qu’on ne va pas dans son sens, il change radicalement d’attitude jusqu’à devenir menaçant. » Clivant, le fondateur de la Relève a aussi ses défenseurs. « Mansour est quelqu’un d’investi et de généreux, assure Sophie. Je ne sais pas ce qui a pu arriver ou pas par le passé, mais la Relève a évolué avec le temps. Ce qu’il fait ici est carré. Il a un fort caractère, et cela ne passe parfois pas avec certaines personnes. »

Les raids contre la Relève ont mis fin à certaines initiatives, comme à Dieppe, où l’antenne locale s’est arrêtée juste après le commencement. S’estimant « calomnié et diffamé », le fondateur de la Relève de Coluche poursuit ce qu’il a amorcé. « Je ne me cache pas. Si ces gens ont un problème avec moi, ils savent où me trouver. Et bizarrement, personne ne vient. Si les gens ont des preuves, qu’ils aillent à la police. » Reste que les signalements, notamment ceux concernant certains aspects comme la vidéo en live ou l’organisation du mouvement, qui se télescope parfois avec le travail des associations locales, sont remontés aux oreilles de la Ville.

« J’ai été interpellée, confirme la première adjointe en charge des solidarités, Caroline Dutartre. Il y a un souci de positionnement effectivement. Il y a besoin d’une meilleure coordination et de recadrage concernant les mouvements citoyens, principalement la Relève. Cela est le rôle de l’État, mais j’ai effectué une demande auprès du directeur de la cohésion sociale ». La préfecture confirme : « Certaines pratiques de ces bénévoles, en particulier l’utilisation de la vidéo pour diffuser, sans leur accord, sur les réseaux sociaux des images de SDF a été plusieurs fois signalé. Une rencontre organisée conjointement par les services de l’État et la ville de Rouen va être programmée avec la Relève de Coluche afin d’opérer une médiation avec les autres maraudes. »

Mansour N’Diaye se dit d’accord pour les rencontrer : « Maintenant qu’on est bien structuré, nous sommes prêts à échanger avec les associations. Nous nous rendrons à la prochaine réunion. » Les bénévoles, eux, assurent que ce qui a été construit à Rouen ne peut que perdurer.

76 actu