Royaume-Uni : Le business du cannabis médical est en plein essor

Sous une immense serre, GW Pharmaceutical cultive des centaines de milliers de pieds de chanvre à usage médical. Une manne pour le pays, plus gros producteur de cannabis légal au monde.

Les plantes vertes au feuillage luxuriant s’étirent à perte de vue. Rangée après rangée, amoureusement entretenues sous une verrière couvrant une surface à peu près équivalente à 34 terrains de football. La serre de 17 hectares, l’une des plus grandes du Royaume-Uni, se trouve à Wissington, au cœur du Norfolk [dans le sud-est de l’Angleterre], une région réputée pour ses cultures de petits pois, haricots, tomates et fraises.

Mais cette plantation est légèrement différente. Propriété du sucrier British Sugar, la verrière sous laquelle poussaient naguère des tomates accueille aujourd’hui des centaines de milliers de pieds de cannabis cultivés pour le laboratoire biopharmaceutique britannique GW Pharmaceutical.

Soigneusement développés dans les pépinières du centre de recherche de GW dans le Kent, les plants sont produits à échelle industrielle à Wissington, et ont pour caractéristiques une forte concentration en cannabidiol (CBD) et très peu de THC (tétrahydrocannabinol), le composé psychoactif couramment associé à la marijuana. Pareilles propriétés destinent tout particulièrement ces plants à entrer dans la composition de médicaments autorisés et réglementés dans le cadre du traitement de l’épilepsie.

Un système de contrôle climatique en continu

GW n’aime pas que l’on parle de ce lieu comme d’une ferme, lui préférant le terme de “serre high-tech”. Cette installation ultramoderne est dotée d’un système de contrôle climatique en continu et de dispositifs permettant de régler précisément les apports en lumière et en nutriments. Les protocoles et les calendriers de croissance, établis et gérés par une équipe de scientifiques et d’horticulteurs, visent à produire des plantes strictement calibrées et de la meilleure qualité afin de fabriquer des médicaments homologués.

En 2018, un rapport des Nations unies révélait que le Royaume-Uni était le premier producteur de cannabis légal au monde – avec 95 tonnes de marijuana à usage médical et scientifique en 2016, soit 44,9 % de la production mondiale. C’était également le plus grand exportateur, qui contrôlait 70 % du marché international.

Outre Wissington et son centre de recherche du Kent Science Park, GW possède d’autres sites au Royaume-Uni et n’est pas le seul cultivateur industriel. L’un de ses concurrents, Satvia Investments, a annoncé en 2019 qu’il envisageait de consacrer 10 millions de livres [11,5 millions d’euros] à la construction d’une serre de 3 hectares dans la campagne du Wiltshire [dans le sud-ouest de l’Angleterre].

Plusieurs entreprises ont également investi dans des fermes et des ateliers de transformation du cannabis dans d’autres pays d’Europe – au Danemark, en Espagne, au Portugal et en Allemagne notamment.

La multiplication des exploitations de ce type est une conséquence directe de l’explosion des ventes de produits à base de cannabis. La mise sur le marché de molécules autorisées et réglementées pour traiter des maladies telles que l’épilepsie associée à l’assouplissement de la législation sur les usages thérapeutiques (introduite en novembre2018 au Royaume-Uni) et récréatifs dans plusieurs pays ont dopé la demande de plants de bonne qualité, cultivés dans les règles de l’art.C’est un gros business.

Selon les projections du cabinet de conseil londonien Prohibition Partners, les revenus générés en Europe par le cannabis atteindront 106 milliards de livres[120 milliards d’euros] en 2028 ; la revue Health Europa prévoit quant à elle que le marché mondial du cannabis médical passe de 13,4 milliards de dollars en 2018 à 148 milliards de dollars [122 milliards d’euros] d’ici 2026.

En Europe, les principaux investisseurs sont surtout des sociétés canadiennes, tels le géant Aurora Cannabis et sa filiale danoise Aurora Nordic, le groupe Cronos (également présent en Allemagne, en Israël et en Australie) et Canopy Growth, implanté dans huit pays, lesquels sont répartis sur cinq continents.Techniciens en blouse blanche GW figure parmi les acteurs les plus expérimentés.

Quand GW s’est installé au Kent Science Park il y a plus de vingt ans, son premier bâtiment était la serre de recherche,explique Chris Tovey, le directeur d’exploitation. Une poignée de gens apprenaient à cultiver le cannabis et à produire des plantes de qualité constante.”

Aujourd’hui, l’entreprise emploie près de 400 personnes – des horticulteurs en bottes de caoutchouc qui se salissent les mains et des techniciens en blouse blanche qui analysent les plantes pour vérifier qu’elles présentent le profil génétique adapté à l’usage auquel elles sont destinées.“Tout cela peut paraître très high-tech,mais la culture contrôlée des plants n’est en réalité guère différente de l’art de sélectionner des roses pour obtenir les plus belles fleurs possible, assure Chris Tovey.

Il s’agit de cultiver les pieds, d’observer les différents phénotypes, puis de sélectionner ceux qui présentent les caractères recherchés. On obtient alors un certain nombre de plantes qui seront les ‘mères’ des générations suivantes.

Ces plantes-mères sont ensuite exploitées pour créer des clones, multipliés à échelle industrielle. Les boutures prélevées sur ces plantes et repiquées dans de petits pots sont baignées de lumière afin d’accélérer leur croissance. Après quelques semaines d’exposition à la lumière naturelle, on passe à la partie la plus passionnante.

La verrière de la serre est équipée de stores que l’on peut tirer pour créer une obscurité presque totale, poursuit-il. Les plants de cannabis réglant leur horloge biologique sur la durée de la lumière du jour, nous les plongeons artificiellement dans une longue nuit afin de forcer leur floraison.

Lorsque le leurre a opéré, les fleurs – la partie des plantes la plus concentrée en CBD –sont prêtes à être récoltées. Une petite armée de 30 à 40 saisonniers rejoint alors l’équipe.On coupe les tiges et on les laisse sécher naturellement avant de les faire passer dans une machine qui sépare les fleurs des tiges et des feuilles, puis les prépare au séchage et au façonnage en boulettes prêtes à expédier. Pour avoir trois récoltes par an, il faut relancer un cycle avant même que le précédent ne soit achevé.

Huiles, chewing-gum et biscuits pour chiens

Le Cannabis sativa L. décline toute une gamme de sous-espèces plus ou moins riches en CBD, et d’autres – souvent cultivées illégalement – à forte teneur en THC. Le CBD est utilisé pour fabriquer des médicaments réglementés, et, à plus faibles doses, il a conquis un créneau du marché du bien-être. Présentés sous formes d’huiles, de cachets, d’arômes de vapotage, de chewing-gum, de liqueurs ou de biscuits pour chiens, ces produits sont commercialisés dans les boutiques grand public ou en ligne. Ils auraient des effets bénéfiques, agissant comme analgésiques, mais aussi pour apaiser le stress ou l’angoisse.

En février 2020, [le cabinet d’études] Savills évaluait le marché britannique du CBD à 300 millions de livres [342 millions d’euros] et estimait qu’il devait plus que tripler au cours des cinq prochaines années – pour atteindre 1 milliard de livres [1,15 milliard d’euros] à l’horizon 2025.

Spectre autistique et malformations congénitales

Ces produits de consommation courante sont moins strictement réglementés que leurs cousins à usage médical, ce que Chris Tovey s’empresse de souligner : “Nos médicaments sont rigoureusement soumis au même processus de validation qu’une molécule oncologique ou hématologique ou qu’un antibiotique.

Mais le cannabis a aussi ses détracteurs, qui doutent de l’efficacité et de l’innocuité du CBD. David Raynes, porte-parole de l’Alliance [britannique] de prévention de la toxicomanie, cite les recherches d’Albert Stuart Reece, professeur de médecine à l’université d’Australie-Occidentale ainsi qu’à l’université Edith-Cowan (toutes deux situées à Perth), qui évoque des liens possibles entre le cannabis et certaines pathologies comme les troubles du spectre autistique ou des malformations congénitales.

Est-ce un produit utile ? Oui. Quelques molécules ont été homologuées pour certains types d’épilepsie infantile, entre autres. Mais est-ce pour autant une panacée ? Non. Parce qu’il y a toute une série d’autres effets.

Certains s’inquiètent davantage de l’impact environnemental de la culture industrielle du cannabis, les grandes exploitations sous serre étant extrêmement gourmandes en eau et en électricité. Dans une étude de 2018, le cabinet d’analyse New Frontier Data évaluait la consommation annuelle d’électricité de la cannabiculture légale aux États-Unis à 1,1 million de mégawatts/heure (MWh) – de quoi alimenter 92.500 foyers pendant un an– et prévoyait que ce chiffre augmente de 162 % entre 2017 et 2022.

D’autres jugent que c’est là le prix à payer pour cultiver un produit dont les propriétés thérapeutiques sont aussi prometteuses que le sont les retombées financières. Mais David Raynes n’est pas si sûr que les sommes gigantesques investies dans la culture du cannabis ne débouchent véritablement sur les fortunes que d’aucuns prédisent. “Ils ne s’enrichiront sans doute pas autant qu’ils le pensent. Le secteur a englouti beaucoup d’argent, mais c’est du capital-espoir, du capital-rêve.”

7,2 milliards de dollars

C’est la somme que le groupe pharmaceutique Jazz déboursera pour acheter GW Pharmaceutical, le plus gros producteur et exportateur de produits dérivés de la marijuana au Royaume-Uni, soit 6 milliards d’euros. L’accord, annoncé le 3 février,permettra au laboratoire irlandais qui fabrique des médicaments contre des maladies rares de mettre la main sur le pionnier des traitements à base de cannabis. Et notamment son produit phare, l’Epidiolex, prescrit pour traiter l’épilepsie chez les enfants, “le premier médicament dérivé du cannabis à avoir été approuvé aux États-Unis et au Royaume-Uni en 2018”.

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