Russie : L’épidémie de tuberculose n’a jamais été éradiquée

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En 1865, le médecin français Jean-Antoine Villemin a prouvé pour la première fois que la tuberculose est une maladie contagieuse. Cependant, ni ses recherches, ni la découverte de l’agent causal de la tuberculose – le bacille de Koch – n’ont réduit ni la propagation de l’infection ni le nombre de personnes infectées. Ils ont essayé de guérir les malades de diverses manières, y compris les plus monstrueuses et les plus meurtrières. […]

Durant des siècles, le mot “phtisie” a désigné des dizaines de maladies, dont celle que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de “tuberculose pulmonaire”. En 1794, le Dictionnaire de l’Académie russe décrivait ainsi la phtisie : “Consomption lente et progressive, provoquée par une infection au poumon, au foie ou à la rate, qui épuise peu à peu les forces vitales du malade.

La phtisie frappait autant dans les chaumières que dans les palais. Elle emporta ainsi en 1781, à l’âge de 22 ans, l’épouse du comte Grigori Orlov, le favori de Catherine II. En 1819, le ministre de l’Intérieur Ossip Kozodavlev et le métropolite Augustin de Moscou en moururent. Tout comme, en 1844, la duchesse Alexandra Nikolaïevna, fille cadette de l’empereur Nicolas Ier, âgée de 19 ans. La tuberculose n’épargna d’ailleurs pas la famille impériale dans les années qui sui-virent. Le 22 mai 1880, elle emporta l’impératrice Maria Alexandrovna, puis en 1899 le frère de Nicolas II, le grand-duc Gueorgui Alexandrovitch.

À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, nombre de médecins étaient convaincus qu’un mode de vie sain était le seul remède contre la phtisie. Ainsi, le pathologiste et thérapeute Friedrich Uhden, professeur à l’Académie de médecine de Saint-Pétersbourg, soutenait en 1818 que “la fragilité naturelle et la faiblesse physique nécessitent de prendre des forces en mangeant bien, en prenant du repos, en évitant les déplacements, les passions, les mauvaises postures corporelles, les habitudes néfastes, mais aussi la position assise, les activités nocturnes, les danses effrénées, etc. Ces personnes tirent le plus grand profit des promenades en calèche à vitesse modérée ; la marche, l’équitation, la danse et l’escrime n’ont que rarement des effets positifs…

Petit verre de rosée

Bien entendu, on soignait aussi par la médication. À ceux qui crachaient du sang, on prescrivait “0,3 gramme d’opium, 0,6 gramme de camphre et 1 gramme de soufre doré”, ou “une once de nitrate diluée dans de l’eau-de-vie française”, du “sérum physiologique avec de l’acide gallique”, ou encore du “chocolat à base de tubercules d’orchis, de gomme et de grains de riz torréfiés”.

Il était recommandé de sucer des glaçons et de boire de l’eau glacée. On apposait des ventouses sur le torse, le dos, les talons, ainsi qu’un emplâtre vésicant entre les omoplates. Tout cela n’était d’aucune aide et était même néfaste pour l’image de la médecine.

On n’avait plus confiance dans les médecins, témoigne le peintre Nikolaï Matveïev dans ses écrits sur la vie quotidienne en Russie au XIXe siècle. C’est pourquoi, pour les maladies chroniques telles que la tuberculose, on se soignait plutôt auprès de ses amis. Alexandre Chichkov (amiral et ministre de l’Instruction publique) a ainsi guéri une dame en lui prescrivant de boire du charbon moulu dans de l’eau et un petit verre de rosée de camomille. Ce sont ses serfs qui se chargeaient de ramasser la rosée.

Mais il est vrai que la dame en question souffrait sans doute plus d’ennui et de manque d’attention que de la tuberculose.Ne connaissant pas les causes de cette ter-rible maladie, les médecins ont procédé à des expérimentations durant des décennies afin de mettre au point un traitement efficace.

Le comte Alexandre Mecherski raconte dans ses Mémoires comment la première femme du sénateur et général Nikolaï Loukach fut soignée en 1833 à Moscou : “Le pauvre Nikolaï Evguenievitch refusa longtemps l’idée que son épouse ait eu la tuberculose, et il faisait le tour des médecins réputés pour avoir leur avis, mais sans résultat, hélas. Il s’adressa finalement à un docteur étranger fraîchement arrivé en Russie, qui lui promit de la guérir à l’aide d’un nouveau remède uniquement à base d’air pur. La patiente s’accrocha à ce nouveau traitement comme un noyé à un roseau. Malgré l’hiver qui s’annonçait, le docteur s’attela à la tâche.

Nikolaï Evguenievitch vivait alors à Moscou, sur le boulevard Tverskoï, dans une maison qui avait un jardin étonnant avec des grottes, des fontaines, des labyrinthes et une véritable exposition ethnographique de personnages grandeur nature, fort prisé de la société moscovite. C’est dans ce jardin que la femme tuberculeuse vécut tout l’hiver sous une tonnelle ouverte. Elle eut l’impression de mieux respirer au début du traitement, son moral était meilleur, mais cela ne dura pas et elle mourut aux prémices du printemps.

On a longtemps pensé que la tuberculose n’était pas contagieuse. En général, on ne redoutait pas la compagnie des malades. Tant qu’ils tenaient debout, ils travaillaient, avaient une vie sociale et allaient au théâtre. Au milieu des années 1840, un mondain pétersbourgeois invitait assidûment à son salon littéraire le critique Vissarion Belinski, déjà fort malade, qui toussait et montait les escaliers avec difficulté. Mais l’état de santé de Belinski n’effrayait personne.

Dans ses Mémoires, un étudiant de l’université de Moscou, dans les années 1870, évoque un de ses enseignants : “Le professeur DmitriKirillov, qui enseignait la chimie organique, faisait particulièrement peine à voir. Il souffrait d’une phtisie très avancée, toussait sans cesse, s’étouffait ; certains de mes camarades, ne pouvant supporter le spectacle de ce professeur mourant en chaire, cessèrent de fréquenter son cours.” Mais des étudiants aux nerfs plus solides continuaient à venir l’écouter.

Dmitri Kirillov travailla à l’université durant sept années encore.Dans les hôpitaux, les phtisiques partageaient la chambre d’autres patients et crachaient à même le sol, que les employés avaient tendance à balayer plutôt qu’à laver. Ainsi, après avoir respiré cette poussière infestée de bactéries, les patients guéris d’autres maladies quittaient l’hôpital infectés d’un mal terrible : la tuberculose.

C’est ainsi qu’en 1881 la mortalité due à cette dernière avait atteint à Saint-Pétersbourg le nombre effrayant de 59,5 pour 10 000 habitants. Le développement des trans-ports en commun a joué un rôle primordial et funeste dans la propagation de cette maladie. L’omnibus, le tramway hippomobile et le tramway sont devenus des foyers de contagion. Toujours pour les mêmes raisons: les passagers couvraient le sol de crachats, qui séchaient et pénétraient dans les poumons avec la poussière.

Sanatoriums

Ce n’est qu’en 1865 que le médecin français Jean-Antoine Villemin démontra de manière expérimentale que la tuberculose était une maladie contagieuse en inoculant à des lapins et des hamsters par les voies respiratoires des “matières tuberculeuses”, à savoir de la muqueuse et du sang de personnes malades. En 1882, le médecin allemand Robert Koch découvrit l’agent pathogène de la tuberculose, la bactérie appelée “bacille de Koch”.

Lorsqu’on tousse, qu’on parle fort ou qu’on éternue, des gouttelettes de mucosité grouillantes de bactéries s’éparpillent à un mètre cinquante à la ronde et présentent un terrible danger pour les autres.Par la suite, des chercheurs de différentes nationalités établirent que les mucosités des malades étaient dangereuses pour l’homme, même une fois sèches.

À température ambiante, elles restent contagieuses entre deux mois et demi et six mois, et trois semaines à une température négative. Les travaux de la fin des années 1880 ont montré que la poussière grouillait de bacilles de Koch dans les lieux occupés par des phtisiques peu regardants sur l’hygiène. Il en a également été retrouvé dans la poussière des rues et dans les transports.

Tout le monde espérait un médicament contre la tuberculose. Et en 1890, lors du Xe Congrès international de médecine à Berlin, Robert Koch annonça même la mise au point d’un traite-ment ! Le professeur ne révéla pas la méthode de fabrication de la tuberculine, espérant faire fortune grâce à son invention. Mais le miracle n’eut pas lieu. Le remède, mis en vente sans avoir été suffisamment testé, se révéla non seulement inefficace, mais dangereux : les patients mouraient du traitement à la tuberculine.

La tuberculose, pouvait-on lire dans la presse russe en 1900, comme chacun sait, cause rien qu’en Europe près de trois millions de morts par an, soit autant que les guerres en un demi-siècle.” Toute l’Europe se dota de centaines de sanatoriums, installés dans les régions montagneuses. Deux d’entre eux étaient particulièrement reconnus en Russie, l’un au bord d’un lac près de Vyborg [dans le Nord], l’autre à Yalta.

Au début du XXe siècle, l’hôpital pour tuberculeux de Crimée devint le sanatorium de Yalta, nommé en hommage à Alexandre III. Mais il ne pouvait accueillir plus de 100 patients simultanément. La Ligue panrusse contre la tuberculose, créée en 1910, entreprit d’organiser régulièrement des collectes pour la construction d’hôpitaux et de sanatoriums pour les tuberculeux.

Mais les sceptiques protestaient : “Ils devraient plutôt collecter de l’argent pour désinfecter les villes, les trottoirs, les cours, les canaux, les appartements, les tramways.”La situation était toujours aussi catastrophique. En 1912, le docteur en médecine I. V. Sajine écrivait : “En Allemagne, on compte pas moins d’un mil-lion de phtisiques. En France, d’après Bertillon, un dixième de la population des 20 à 25 ans est touché. En Russie, à en croire le docteur Gournitch, il y a presque trois millions de malades.”

À ceux qui critiquaient la science pour son impuissance face à cette terrible maladie, le célèbre chercheur Ilya Ilitch Metchnikov, lauréat du prix Nobel, dont la femme était morte de la tuberculose, rétorquait : “La contagiosité de cette maladie a été établie par Villemin il y a presque cinquante ans. Trente années sont passées depuis la grande découverte de Koch. Malgré cela, pas un traitement n’est capable à ce jour de guérir cette maladie…

Pourtant, à y regarder de plus près, il paraît évident que les données déjà connues pourraient permettre de l’éradiquer tout à fait efficacement. En effet, dès que la contagiosité a été établie, avant même la découverte de Koch, on aurait pu, et on aurait dû, prendre des mesures pour éliminer les éléments porteurs du virus, à savoir en premier lieu les résidus de mucosités des tuberculeux.

Malgré tout ce qui a été dit jusqu’ici à ce sujet, on constate que les gens continuent à cracher par terre dans les lieux publics et les transports. Ce ne sont pas les imperfections de la science qui propagent la tuberculose, mais l’ignorance et la négligence de la population. Afin d’éradiquer cette maladie, et d’autres comme le typhus, le choléra et la dysenterie, il suffirait de respecter les règles élémentaires d’hygiène sans attendre la découverte de traitements médicaux.”

Kommersant