Saint-Bélec (29) : L’histoire rocambolesque d’une carte de géographie, gravée il y a 4.000 ans

Une lourde dalle, découverte en 1900, perdue puis retrouvée, comporte des gravures que des chercheurs interprètent comme des éléments de la géographie environnante.

L’histoire des sciences compte bien des Belle au bois dormant, des astres saisis sur la plaque photographique d’un observatoire mais repérés des décennies après, ou des spécimens attendant patiemment, dans les réserves plus ou moins poussiéreuses de quelque muséum, d’être identifiés comme représentants d’une espèce nouvelle.

L’archéologie aussi a son lot de découvertes à retardement, ainsi qu’en témoigne une étude publiée mardi 6 avril dans le Bulletin de la Société préhistorique française. Selon ses auteurs, une dalle gravée datant de l’âge du bronze, mise au jour il y a plus d’un siècle, tombée dans l’oubli, perdue puis retrouvée, pourrait bien être la plus ancienne représentation cartographique faite en Europe.

Ne nous laissons pas égarer par la fantaisie, laissant le soin à un Champollion, qui se trouvera peut-être un jour, de nous en donner la lecture » – Paul du Chatellier

Retournons en arrière dans le labyrinthe du temps, en cette année 1900 où le préhistorien breton Paul du Chatellier (1833-1911) fouille, dans la campagne finistérienne, sur la commune de Leuhan, le tumulus dit de Saint-Bélec. Remontant à l’âge du bronze ancien (entre 1900 et 1650 av. J.-C.), ce vaste tertre funéraire de 40 mètres de diamètre et de 2 mètres de haut était resté inviolé.

En son cœur, le tombeau prend la forme d’un imposant coffre en pierre dont une étrange dalle gravée constitue une des parois sans que ce soit vraisemblablement sa destination première. Ce bloc de schiste de 2,20 mètres de long, 1,53 mètre de large et 16 centimètres d’épaisseur pèse une tonne et demie mais Paul du Chatellier le fait extraire du tumulus avec des méthodes préhistoriques – rampe, rondins et une quinzaine de paires de bras pour la tracter – et installer dans son manoir à Pont-l’Abbé en août 1900.

Perplexité

L’année suivante, il évoque sa découverte dans deux publications et ne cache pas sa perplexité devant les curieuses gravures de la dalle de Saint-Bélec, ses droites et ses courbes, ses cercles, ses motifs en forme de poire ou de pomme de terre ainsi que ses multiples cupules, de petites dépressions circulaires ou ovales creusées dans la pierre. Il termine sa description ainsi : « Ne nous laissons pas égarer par la fantaisie, laissant le soin à un Champollion, qui se trouvera peut-être un jour, de nous en donner la lecture. »

L’archéologie d’aujourd’hui étant par essence pluridisciplinaire, il n’y aura pas un Champollion, mais plusieurs, en l’occurrence l’équipe qu’ont rassemblée autour d’eux Yvan Pailler et Clément Nicolas. Le premier est titulaire de la chaire Archéologie maritime et recherche interdisciplinaire environnementale (université de Bretagne occidentale / Institut national de recherches archéologiques préventives) et le second, postdoctorant à l’université de Bournemouth (Royaume-Uni). « Nous avons fait nos thèses à dix ans d’intervalle, raconte Yvan Pailler. Nous avons tous les deux vu la reproduction de la dalle de Saint-Bélec et nous nous sommes fait la même réflexion : cela semble être une carte. »

Cachée dans une cave

Mais une interprétation, forcément subjective, ne fait pas une preuve, surtout quand quatre millénaires nous séparent des auteurs des gravures et de leur univers symbolique. Pour affirmer qu’il s’agit bien d’une carte, il faut étudier à fond la dalle de Saint-Bélec.

Problème : elle a disparu. Après la mort de Paul du Chatellier, sa collection a, en 1924, été vendue par son fils au Musée d’archéologie nationale (MAN), qui occupe le château de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). Jusque dans les années 1990 la dalle est installée dans une niche d’une des douves du château. Puis sa trace se perd… « On savait qu’elle était dans la collection du MAN, explique Clément Nicolas. On a donc fait le tour de tous les endroits du château où elle pouvait se cacher. Grâce à la bonne mémoire d’un gardien, on l’a retrouvée dans une cave sombre et humide, entreposée face gravée contre le mur, sur une armature en bois qui commençait à pourrir et menaçait de s’écrouler. » C’était en 2014.

« Il a fallu trois ans pour convaincre que c’était un document exceptionnel et obtenir quelques subsides afin de faire venir une entreprise spécialisée pour soulever cette lourde dalle et la poser à plat », ajoute Yvan Pailler. L’étude peut commencer.

Les deux archéologues exposent leur intuition à quelques collègues : « Les géographes ont commencé à nous suivre quand, sur le terrain, on a vu des correspondances entre les gravures et le paysage environnant » le site du tumulus. La grande ligne horizontale qui coupe la dalle en deux fait songer à la vallée de l’Odet qui suit les Montagnes noires, la plupart des traits aux rivières qui coulent dans le coin. « Quand on a superposé les cartes topographiques et le relevé 3D de la dalle, cela nous est apparu comme une évidence », poursuit Yvan Pailler.

Forts degrés de similarité

Une évidence à confirmer. C’est la géographe Julie Pierson qui effectue les calculs statistiques pour « évaluer le degré de correspondance entre ce document et les cartes actuelles », précise Clément Nicolas. A quel point le réseau complexe qui apparaît sur la dalle coïncide-t-il vraiment avec les grandes lignes du relief et le réseau hydrographique de ce bout de Finistère ? « On arrive à des degrés de similarité compris entre 65 % et 80 %. C’est supérieur aux résultats qu’obtiennent les cartes mentales que les ethnologues recueillent auprès de peuples comme les Papous ou les Touaregs », complète Clément Nicolas.

La dalle de Saint-Bélec serait donc la plus vieille représentation cartographique d’Europe. Les deux archéologues espèrent que leur méthode sera reprise pour les autres gravures du même genre que l’on retrouve dans plusieurs pays européens et qui ont été interprétées comme des cartes sans autre forme de démonstration.

Ils s’attendent aussi à un vif débat sur leurs résultats, certains chercheurs n’étant pas prêts à accepter que nos ancêtres de l’âge du bronze avaient une capacité cartographique. Yvan Pailler et Clément Nicolas reconnaissent d’ailleurs que le travail n’est pas fini : « Le décodage n’est pas complet, concède Yvan Pailler. Que veulent dire les patates, les différents types de cupules, les traits pour lesquels on n’a pas encore de légende ? Il nous faut rechausser nos bottes, retourner sur le terrain. »

Ultime question : à quoi servait cette carte ? Une tonne et demie, pas question de la transporter dans sa poche pour se repérer en promenade. Pour répondre, il faut se replacer dans le contexte. L’âge du bronze ancien dans la région voit l’apogée d’une société très hiérarchisée et d’élites, les « petits princes de l’Armorique », qui contrôlent la terre. « La carte est aussi, pour un pouvoir politique, un moyen d’affirmer son autorité sur un territoire », conclut Clément Nicolas. Une manière de dire « ceci est à moi ».

Le Monde