Saint-Maur (94) : Depuis plus d’un an, le clandestin Madgid, sous contrôle judiciaire et sursis probatoire, poursuit Béatrice de ses assiduités

Malgré une peine de prison avec sursis et une nouvelle garde à vue pour les mêmes faits, un homme de 33 ans poursuit toujours sa victime… qu’il veut épouser. La raison pour laquelle il continue d’agir en toute impunité ? Un retard de la justice dans le traitement de son dossier.  

Depuis plus d’un an, Béatrice subit des séries de textos frénétiques ou d’appels en pleine nuit de la part de son «soupirant». «Je ne comprends pas, je n’en peux plus, souffle-t-elle. Pourquoi est-il toujours en liberté ?»

Costume du dimanche et bouquet de fleurs, Madgid, 33 ans, est convaincu d’avoir toutes les cartes en main pour enfin faire craquer l’élue de son cœur, une habitante de Saint-Maur (Val-de-Marne) chez qui il avait fait des travaux pendant deux semaines. « Qu’est-ce que tu fais là ? », l’accueille Béatrice, 59 ans, sur le pas de sa porte. « Je veux me marier avec toi », ne se démonte pas cet ouvrier en situation irrégulière. Il est minuit et c’est la deuxième nuit de suite qu’il tente sa chance.

Encore raté. La mère de famille prend les fleurs, les jette par terre et Madgid rentre chez lui à Paris (XIXe). L’histoire de ce « râteau » aurait pu faire sourire s’il n’était un exemple, depuis plus d’un an, de ce harcèlement à coups de textos frénétiques, d’appels en pleine nuit et même de violation de domicile chez le voisin pour savoir « où est Béatrice ».

Un exemple du manque de moyens des magistrats

Un exemple aussi du manque de moyens de la justice. Car malgré une garde à vue, une condamnation le 12 avril dernier à quatorze mois de prison avec sursis avec interdiction d’approcher la victime, et une nouvelle garde à vue après une récidive quelques jours plus tard, Madgid continue de poursuivre sa victime de ses assiduités. Dans la nuit de dimanche à ce lundi, entre 2 heures et 6h20, sept coups de fil auxquels Béatrice ne répond évidemment pas. « Je ne comprends pas, je n’en peux plus, souffle-t-elle. Pourquoi est-il toujours en liberté ? »

Selon nos informations, cette condamnation pour harcèlement est toujours sur la pile de décisions judiciaires que le greffier, débordé, doit faire signer au juge. Une fois que le magistrat l’aura signée, il faudra l’envoyer au bureau d’exécution des peines qui la traitera quand il sera en mesure de le faire. Et c’est à ce moment-là que le juge d’application des peines pourra se pencher sur le dossier. Bref, Madgid sévit toujours non pas à cause d’une négligence ou d’une erreur mais d’un embouteillage judiciaire.

« Je me suis barricadée chez moi, je ne sors plus »

En attendant que vienne le tour de son harceleur, Béatrice enchaîne les cigarettes et les nuits sans sommeil. « Je me suis barricadée chez moi. Je ne sors plus. Quand je reviens du travail, je rentre ma voiture alors que je ne le faisais pas avant. J’ai tout le temps la crainte qu’il apparaisse. Le pire, ce n’est même pas le harcèlement. C’est qu’il est malade. S’il vient avec un couteau, je fais quoi ? Et s’il va en prison, il va m’en vouloir à mort. Je ne sais plus quoi faire. On croit que cela n’arrive qu’aux autres mais quand ça vous tombe dessus, vous ne comprenez rien. »

« L’histoire de ma cliente est caractéristique des situations qui nourrissent malheureusement la défiance envers le système judiciaire, analyse son avocate, Caroline Roulin. La réponse pénale échoue à protéger la victime qui se sent seule, en insécurité, face à l’impunité de son agresseur se permettant de violer son contrôle judiciaire puis son sursis probatoire. »

« Vous n’imaginez pas le retard que l’on a faute de moyens, dénonce un juge de correctionnelle à Créteil. J’ai des décisions judiciaires de plus d’un an que je n’ai toujours pas signées alors nous avons l’obligation de le faire sous trois jours. C’est toute la chaîne qui est grippée. Un condamné peut attendre deux ou trois ans avant qu’un policier vienne le chercher pour qu’il exécute sa peine. »

Contraints de traiter les affaires par ordre de priorité

Du coup, il faut évidemment prioriser les dossiers. « Les atteintes aux personnes sont [une priorité], précise un autre magistrat. C’est le cas pour du harcèlement. Mais c’est moins urgent qu’en cas de violences physiques. » « Nous avons aussi les dossiers criminels où des peines sont bien plus lourdes comme dans les affaires de stupéfiants, complète un de ses collègues. Cette priorisation peut sembler choquante de l’extérieur mais nous faisons avec les moyens dont nous disposons. »

Un embouteillage judiciaire loin d’être propre à la juridiction de Créteil. « Oui il y a du retard et il peut y avoir des circuits prioritaires, reconnaît le président du tribunal. Nous travaillons au maximum pour que les décisions puissent être respectées le plus rapidement possible. » Le parquet n’a pas donné suite à notre sollicitation.

Dans le cas du harceleur de Saint-Maur, la situation pouvait également se régler avec un placement en centre de rétention avec une obligation de quitter le territoire français (OQTF). « Il suffisait d’appeler la préfecture, observe une source judiciaire. Mais c’est discutable car on pourrait nous reprocher de laisser s’échapper les auteurs de délits. »

Le Parisien