Saint-Ouen (93) : La vie dans une cité prise au piège du trafic de drogue

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La résidence Charles-Schmidt est l’un des points de deal les plus importants de la région parisienne. Ses habitants doivent composer avec les dealers, dans une cité qui ressemble chaque jour davantage à un «bunker».

Parmi les 350 personnes rassemblées ce vendredi soir de septembre, Farida* et Latifa* viennent de Charles-Schmidt. Fatima est une jeune mère de famille, elle ne veut plus des trafics de drogue quotidiens dans son hall d’immeuble.

«C’est tous les jours, tout le temps», commente-t-elle. Dans le silence de la procession, elle peine à cacher sa colère. «Comment voulez vous élever des enfants dans ces conditions ? J’ai obligé mon fils à venir aujourd’hui, pour qu’il se rende compte». Au cours de la procession, l’assemblée est passée devant l’entrée de la cité, sous le regard indifférent des guetteurs, le visage caché derrière leurs masques chirurgicaux.

Un point de drogue parmi les plus importants de la région parisienne

«Tu veux pécho?» Pour franchir le portail qui marque l’entrée de la cité, il faut montrer patte blanche. «Pécho» veut dire acheter de la drogue. Assis sur une chaise ou adossé au mur, les «choufs» (du verbe «regarder», en arabe), ou guetteurs ne viennent pas de la cité, et changent chaque jour.

Ils sont seuls ou plusieurs, souvent très jeunes, et montent la garde nuit et jour. Les petites mains sont nombreuses, elles tournent et se remplacent au rythme des arrestations et des départs. Beaucoup sont des mineurs isolés, parfois en situation irrégulière qui travaillent pour seulement 40 ou 50 euros par jour quand les tarifs habituels sont de l’ordre de 100 euros. Une tendance nouvelle selon la police.

«Ils sont exploités par les trafiquants, ils coûtent moins cher et sont interchangeables», explique un policier bon connaisseur des trafics de drogue à Saint-Ouen. Le fonctionnaire s’en inquiète : «ces mineurs sont dans des situations très précaires, parlent trois mots de français et n’ont peur de rien.

Le risque, c’est le coup de couteau», explique-t-il encore. Charles-Schmidt est un des gros points de deal de la région parisienne. «Un vrai supermarché. Le chiffre d’affaires avoisine les 20.000 euros par jour», avance une source policière qui connaît bien la cité. Selon Seine-Saint-Denis Habitat, le bailleur social propriétaire des bâtiments, la résidence caracole en tête de son classement d’occupation des halls d’immeuble par les trafiquants.

«Charles-Schmidt présente les halls les plus difficiles parmi les halls les plus difficiles», résume ainsi son directeur, Patrice Roques. Ici, les ventes se passent à l’intérieur des bâtiments, à l’abri des regards extérieurs, mais pas de celui des habitants. «Ils font ça partout, dans les halls, les escaliers, sur le pas des portes, explique Hamza*, un habitant fatigué de ces trafics. Quand on sort de chez nous, on peut tomber en pleine transaction».

La cité ne paie pourtant pas de mine. Ce tout petit ensemble subsiste entre les magasins bios et les cavistes d’un quartier qui se gentrifie. C’est là tout l’avantage de ce point de deal : il est proche de Paris et de sa clientèle aisée, et accessible en transport en commun. L’endroit est aussi rassurant, le bâti alentour est plutôt bas, loin des grandes barres d’immeubles que l’imaginaire collectif assimile aux cités de la drogue.

Ici les vols sont rares, et la violence limitée aux règlements de comptes. «Ils ont tout intérêt à ne pas faire parler d’eux, c’est mauvais pour les affaires», explique-t-on à la Police.

Bruit, ordures et panne de gaz

Une fois le portail de la résidence passé, le décor change. Dans les cages d’escalier, les ordures jonchent le sol, la peinture s’écaille et sur les murs sont tagués les prix de la marchandise. Dans les étages du haut, les ventilateurs ont été cassés pour frayer des passages vers les toits, et la moisissure gagne alors les appartements. «Les locataires ont baissé les bras, constate Farida.

Ils ont réparé l’ascenseur du bâtiment 2. Une semaine plus tard, il était à nouveau en panne! Imaginez pour les locataires qui habitent au dixième étage!» À ces nuisances s’ajoutent les va-et-vient incessants dans les cages d’escalier, les files d’attente et les «choufs» qui contrôlent les entrées. Pourtant les interventions de police sont fréquentes. «On y interpelle une personne par jour quasiment», avance un policier. Mais s’attaquer à Charles-Schmidt, c’est le supplice de Sisyphe : «le rocher que vous montez chaque jour en haut de la montagne redescend chaque nuit», explique un autre fonctionnaire.

Il précise: «Les jeunes se débrouillent pour n’avoir que des petites quantités sur eux, ce qui implique de se recharger régulièrement. Résultat, quand on les interpelle, ils n’ont que 30 ou 40 grammes. Pour la Seine-Saint-Denis, ce n’est rien, alors on les relâche». Voir les trafiquants arrêtés revenir à leur poste dès le lendemain entame sérieusement la confiance des habitants dans la police et la justice.

«Chez nous, les lois ne sont pas les mêmes», se désole Hamza. Pire, ce dysfonctionnement empêche toute possibilité d’action des locataires, terrifiés à l’idée de représailles. «Comment voulez-vous qu’on appelle la police? On sait qu’ils reviendront demain! On a peur!» s’exclame Zeineb*. Alors la loi du silence règne. On ne dit rien, ou bien on se contente de quelques remarques sur la saleté, le bruit.

Entre «pacte» et peur

«Farid! Ça se passe bien ici avec les résidents, on est d’accord?» A l’entrée de la cité, l’un des dealers apostrophe un habitant. Bilal* ne veut pas dire quel rôle il occupe dans le trafic, mais il est plus qu’un simple exécutant. C’est lui que le guetteur a appelé quand nous nous sommes rendus sur place. «Les habitants font les malins devant les journalistes, mais ça se passe très bien ici. On fait attention, on nettoie, on aide à monter les courses…», assure le jeune homme, âgé d’une vingtaine d’années. Les habitants de la résidence sont d’accord sur la politesse individuelle des «jeunes».

«Ils s’excusent, ils comprennent, mais ils recommencent», résume Hamza. Mais, à défaut de vivre normalement, les habitants composent quand même avec eux. Au mois de juillet 2020, Le Parisien mentionnait même un «pacte» passé entre les habitants et les dealers, pour nettoyer les espaces communs, et faire respecter le silence, une fois la nuit tombée. «On discute avec eux, approuve Hamza. Mais il n’y a pas eu de “pacte” au sens d’accord officiel.

On leur donne des sacs-poubelles. Quand ils font trop de bruit on leur demande de baisser d’un ton», résume-t-il. Sur les murs d’une cage d’escalier, les chefs dealers ont tagué des injonctions au silence et au respect des gestes barrières à côté des prix de la marchandise. Quand les habitants se réunissent pour nettoyer les résidences, les trafiquants donnent un coup de main.

Les dealers savent que de bonnes relations de voisinage profitent au business. «Mais la question, ce n’est pas ça, tempère Hamza. La question, c’est que c’est invivable. On vit au milieu de trafic, et on a peur de se retrouver dans une fusillade». Charles-Schmidt a été le théâtre de plusieurs affrontements armés récemment.

La dernière en date a eu lieu le 24 août dernier, en pleine rue vers 22 heures. «Il y a un an le chef des territoires de Charles-Schmidt et du 8 mai [un autre point de deal de la ville, ndlr] a été abattu dans un parking, explique un policier de Saint-Ouen. Depuis, c’est la cité des Boute-en-Train qui a récupéré Charles-Schmidt.

Mais il y a toujours des récalcitrants». Selon le fonctionnaire, la situation s’envenime. «Avant, ils mettaient une balle dans la jambe. Pour marquer le coup. Maintenant ils tuent», constate-t-il. Sauf que ces jeunes-là ne sont pas des professionnels du tir. Ce qu’on craint, c’est une balle perdue», conclut le fonctionnaire.

«Bunkerisation»

Latifa est une ancienne de la résidence. Elle y est arrivée peu après la construction de l’ensemble dans les années 1970. «Ça a bien changé depuis le temps. Au début c’était beau, et c’était mixte! Maintenant, tout le monde veut partir», explique-t-elle, désabusée. Les travaux du bailleur, Seine-Saint-Denis Habitat, se font attendre, et certains s’impatientent. «Ça n’est pas normal de laisser les gens vivre comme ça! s’exclame Hassan*.

On ne fait rien pour nous, on est oubliés!» Patrice Roques, qui dirige le bailleur social, se défend. «C’est très compliqué de faire des travaux à Charles-Schmidt. Les entreprises que nous missionnons sont intimidées, parfois agressées. On doit engager des sociétés de protection privées pour intervenir!». Depuis quelques années, la cité s’enferme sur elle-même. Elle était auparavant reliée au reste de la ville par la rue Charles-Schmidt, mais aussi par l’avenue Gabriel-Péri, de l’autre côté.

Aujourd’hui, le passage est condamné : un mur de quatre mètres de haut, blindé, ceint la résidence pour empêcher la fuite des trafiquants. Sur le toit de la crèche Ottino, attenante, des «glissières» empêchant d’escalader, ont même été installées. Seulement, ces murs ne parviennent pas à arrêter les dealers.

«Tout ça, c’est du vent, explique Bilal en désignant les hautes clôtures. Ils font ce qu’ils veulent, nous, on fait nos affaires». Seine-Saint-Denis Habitat prévoit des travaux pour 2021. Pour Patrice Roques, «la réhabilitation devra passer par une forme de “bunkerisation”. Ce n’est pas ce qu’on fait habituellement, se désole-t-il, mais le premier impératif est la reconquête de la tranquillité».

Un avis que partage Hamza. «La première des libertés, c’est la sécurité», explique-t-il. Latifa, elle, ne distingue pas d’espoir d’amélioration. Elle est bien venue à la marche du 25 septembre, mais elle n’est pas convaincue : «combien de marches blanches ai-je vues depuis quarante ans? Qu’est-ce que ça a changé ?» Interrogée par Le Figaro, la mairie de Saint-Ouen n’a pas donné suite.

* Les prénoms ont été modifiés

Le Figaro

1 Commentaire

  1. beaucoup sont des mineurs isolés… qui travaillent pour seulement 40 ou 50 euros par jour quand les tarifs habituels sont de l’ordre de 100 euros.

    Elles ont bien raison de râler Farida et Latifa, qu’est ce que c’est que ces envahisseurs qui viennent piquer le boulot de leur progéniture fronçaise 100% élevée à la CAF de France.
    C’est un scandale!

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