Saintes (17) : Exemple d’intégration, le Malien Habib Diakité doit quitter la France, alors qu’il rêve d’y rester pour travailler sur les lignes à haute tension

Arrivé en France en 2018, Habib Diakité, 19 ans, est parvenu à poursuivre des études en Saintonge. Depuis mars 2022, il est sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français. Ceux qui le côtoient dénoncent une injustice. Il a fait appel de cette décision.

Mercredi 31 août, Habib Diakité sera fixé sur son sort. Ce jour-là, il saura s’il doit quitter la France après quatre années passées ici. Sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF) depuis le 23 mars 2022, il lui est reproché d’être entré sur le sol français de manière irrégulière. Il a fait appel de cette décision auprès du tribunal administratif de Poitiers. Habib n’est pas un cas isolé. Malheureusement. Cette mesure d’expulsion interroge celles et ceux qui l’ont côtoyé ces dernières années, que cela soit son éducateur, son employeur, ses logeurs…

Titulaire d’un bac professionnel, Habib Diakité, 19 ans, a été recruté par Enedis en alternance pour travailler sur les lignes à haute tension, son rêve.

La Ligue de Droits de l’Homme s’inquiète d’une hausse ressentie des refus de titre de séjour aux jeunes étrangers arrivés mineurs. Les employeurs qui les ont formés veulent les embaucher. Ils sont dépités

Les mineurs étrangers non accompagnés sont protégés, suivis, formés jusqu’à leur majorité. À 18 ans, leur statut ne garantit pas l’octroi automatique de l’autorisation de rester en France

Difficultés financières

Retour en arrière. Quatrième enfant d’une fratrie de cinq, Habib est né à Bamako (Mali) en mars 2003. Fin 2017, à 14 ans, il est contraint d’arrêter l’école à cause des difficultés financières de ses parents. « C’était dur pour moi de laisser l’école. » Il décide de suivre Oumar, « une connaissance du village », en Algérie. « Une opportunité de quitter mon pays pour gagner ma vie. » D’autant plus que dans son village les jeunes partent plutôt dans le djihad et tentent de le convertir. « Je ne voulais pas faire de mal à quelqu’un. »

Je me suis demandé si je n’avais pas fait une erreur de partir. »

Fin 2017, il embarque avec Oumar dans un camion « plein de monde ». À la frontière, les forces armées djihadistes les dépouillent. Un homme refusant d’obéir est exécuté sur place. « J’ai vomi dans le camion et me suis demandé si je n’avais pas fait une erreur de partir. »

Le voyage continue jusqu’à Tamanrasset, au sud de l’Algérie, avant de se rendre à Ghardaïa, à 1.300 km plus au nord. « La police attrapait beaucoup les Noirs, on devait se cacher. » C’est là qu’Oumar abandonne son idée de s’installer en Algérie.

Direction le Maroc via le Sahara… Trois jours de marche, « avec des serpents partout ». Ils parviennent à monter en Zodiac, avec la côte espagnole comme destination. Ils sont secourus après deux jours en mer. Recueillis par la Croix-Rouge, ils sont 55 à être envoyés de Motril vers Grenade. « On était huit par cellule, trois toilettes pour 55. » Comme il n’y avait plus de place dans les ONG, ils sont « libérés dans la rue ».

Avec Oumar, il remonte jusqu’à Barcelone. Son compagnon décide de rester en Catalogne, le jeune Diakité, lui, veut aller en France « pour être un bon élève, passer le baccalauréat et avoir une maîtrise ». Bilbao, Bayonne – « vers le 18 juin » 2018, Bordeaux, des nuits dehors, avant La Rochelle, « par hasard », et finalement être dirigé vers Saintes.

Embauché par Enedis

Pris en charge par le Département dans le cadre de l’aide pour les mineurs isolés étrangers, il intègre le lycée Émile-Combes de Pons où il vient d’obtenir son bac pro Métiers de l’électricité et de ses environnements. « Je rêve de travailler sur les lignes à haute tension. J’ai été embauché par Enedis en alternance à Confolens et au Centre de formation continue des travaux publics des Égletons en Corrèze. »

Sauf que depuis juillet 2021, année de sa majorité, il n’a pas eu le récépissé de sa première demande de titre de séjour. Tous ses projets sont remis en cause. « Le passeport malien qu’il a reçu de sa famille est un faux », explique Lionel Pavillot, éducateur spécialisé, révolté par la situation de Habib. Entendu une première fois par la direction zonale de la police aux frontières (DZPAF) comme victime d’un trafic en juillet 2021, Habib est de nouveau convoqué six mois plus tard, en tant que présumé coupable. Le parquet de Saintes classe sans suite, tandis que, en mars 2022, la préfecture lui notifie une OQTF. En même temps, la DZPAF a reconnu la véracité de l’extrait de naissance de Habib… Depuis le jeune homme est démoralisé avec la peur de devoir tout quitter. Et puis sans récépissé, pas de Sécu, « je ne peux même pas me soigner, pourquoi ? »

« Soif d’apprendre »

Ceux qui l’ont côtoyé ont tenu à témoigner pour le défendre. Thomas Chabaneix, son employeur durant l’alternance en bac pro, « déplore cette situation où l’on décourage des jeunes que l’on a d’abord accompagnés. » Malvina Chabaneix, la compagne de Thomas, ajoute : « Habib n’attend que de pouvoir rester légalement en France, poursuivre sa formation et participer à la vie économique et culturelle de ce pays. » Des clients ont aussi témoigné évoquant « sa bonne humeur, sa soif d’apprendre et sa rigueur ».

Comment peut-on investir sur des jeunes d’un côté et à leur majorité, tout mettre à la poubelle de l’autre ?”

Lionel Pavillot constate depuis près d’un an que les titres de séjour pour les Maliens aboutissent très peu. « L’État dépense de l’argent pour ces jeunes via les associations, via la formation dans les CFA. Ils peuvent prétendre à des postes dans des secteurs déficitaires comme la restauration, l’hôtellerie, les services… Et on empêche des jeunes comme Habib à cause de cette histoire de faux passeport, alors qu’il n’avait aucune idée de sa nature frauduleuse. Comment peut-on investir sur des jeunes d’un côté et à leur majorité, tout mettre à la poubelle ?, dénonce l’éducateur spécialisé. Mon métier est absurde… »

Sud-Ouest