Savigny-lès-Beaune (21) : des Japonais tentent-ils de voler une technologie française ?

Mercredi 15 septembre 2021, des huissiers se sont rendus dans les locaux et au domicile des dirigeants de la société Angel (ex-GPI) pour récupérer des preuves, vraisemblablement dans le cadre d’un conflit avec une startup française. Celle-ci craindrait que ce leader mondial des jetons de casino ne lui subtilise sa technologie.

Le modeste bâtiment de “GPI”, comme l’appellent encore les habitants de la région, en bordure de la D18. Des locaux qui cachent des secrets industriels très sensibles. Photo LBP/Manuel DESBOI

Courriels, devis, factures, livres de comptes, messages textes et vocaux échangés via WhatsApp… les huissiers qui se sont activés à Savigny-lès-Beaune et peut-être ailleurs ce matin du 15 septembre seraient à la recherche de tout document qui contienne des mots précis qui résument les liens de l’entreprise savignienne avec Online gaming, du nom de la startup française qui serait à l’origine de l’ordonnance sur requête (une procédure non contradictoire notamment utilisée lors d’affaires de concurrence déloyale, ndlr) délivrée par le tribunal de commerce de Dijon, qui ne laisse pas d’autre choix aux personnes visées : il faut coopérer. Comme un point d’orgue de deux ans de conflit entre le propriétaire japonais d’Angel France, fleuron international du jeu, et un duo d’ingénieurs français.


Un partenariat très étroit


L’histoire avait pourtant commencé comme un conte de fées technologique. La société Onlive gaming, créée en 2013 par Frédéric Duchêne et Cyril Bros, deux ingénieurs installés dans les Bouches-du-Rhône, propose une technologie RFID (lire par ailleurs) qui promet aux propriétaires de casinos de connaître en temps réel les mises de tous les joueurs des jeux de table.
« Nous avons rencontré Emmanuel Gelinotte (alors dirigeant de Gaming partners international (GPI), basé à Savigny-lès-Beaune, ndlr) lors d’un salon du jeu à Londres. Nous avons développé la solution avec eux, puis avons signé un contrat de partenariat le 17 février 2016 », relate Frédéric Duchêne. GPI prend même une participation de 26,5 % du capital d’Onlive gaming, après une phase d’essais réalisée notamment au casino de Pechanga, en Californie.


Angel coupe les vivres après quelques mois


C’est à partir d’avril 2019, lors du rachat de GPI par Angel, société japonaise spécialisée dans les cartes de jeu, que les choses vont se gâter assez rapidement. La société dirigée par Yasushi Shigeta stoppe tous les tests en cours et impose une renégociation des termes du contrat passé trois ans plus tôt.
La transmission d’une offre en 2019 aurait fait bondir les deux Français. Le travail se serait tout de même poursuivi, mais les Japonais auraient cessé les paiements, prétextant des dysfonctionnements dans les techniques françaises. Début janvier 2020, Frédéric Duchêne et Cyril Bros se rendent à Kyoto pour rassurer leur partenaire, mais après une journée de travail technique, les choses auraient dérapé.


« Une pression incroyable »


« On leur a dit qu’ils devraient rembourser tous les frais engagés par la société si ils ne cédaient pas, soit une somme estimée à 10 millions de dollars », s’emporte un proche des deux hommes, évoquant «une pression incroyable. Entre le fait d’être à l’autre bout du monde et l’impossibilité d’appeler un avocat, ils se sont sentis comme des irréductibles Gaulois face à l’envahisseur ».
Mais ils ne cèdent pas et dès le lendemain, les Japonais auraient invoqué l’existence d’un brevet américain qui constituerait un obstacle à l’exploitation de la technologie d’Onlive gaming… tout en demandant au duo de sudistes de continuer à travailler pour eux !
« Nous avons très peur d’une contrefaçon »
Après deux ans de troubles, les Français craindraient fortement pour leur avenir : « Angel attend doucement qu’ils meurent. La société est complètement verrouillée par les Japonais, qui sont aussi leurs actionnaires. Tous les produits et tout ce qui avait été développé pour GPI, Angel a tout emporté au Japon», évoque leur proche. Les deux hommes, peu disserts sur la procédure en cours, le concèdent : «Nous avons très peur d’une contrefaçon », alors que la société Angel a licencié une grande partie du personnel français employé à Savigny (lire par ailleurs), en profitant pour emporter des machines uniques au monde au Japon.


Des menaces mises à exécution ?


Une attitude couplée à une cyberattaque tombée presque exactement au même moment, qui interpelle tous les acteurs du dossier : « On a l’impression que tout a été orchestré depuis le départ », spécule un de leurs conseillers qui s’appuie, selon lui, sur « des annonces relayées par Emmanuel Gelinotte lors du rachat […], indiquant qu’Angel envisageait de rapatrier l’intégralité des travaux de recherche et de développement au sein de ses propres équipes ».
Pour éviter cela, les “petits” Français espèrent que la pêche des huissiers sera bonne et prouvera leurs soupçons de prédation d’une société japonaise qui semble sur le point de faire disparaître de l’Hexagone un savoir-faire unique, dans un secteur des casinos très surveillé au niveau diplomatique. Contacté par Le Bien Public, Emmanuel Gelinotte s’est refusé tout commentaire.

Une méthode déjà utilisée par le groupe Angel

Le 7 février 2021, Angel et sa filiale GPI ont fait procéder, selon les Français et leur conseil, à des opérations de saisies de document sur autorisation du président du tribunal de commerce d’Aix-en-Provence, au sein de la société Onlive gaming (OLG) et au domicile de ses dirigeants, dans le cadre, là aussi, d’une ordonnance sur requête. Selon une source proche du dossier, la volonté d’Angel était de trouver « des éléments leur permettant de démontrer la dissimulation par Onlive gaming du brevet américain (lire par ailleurs) évoqué par Angel pour retenir des sommes dues ».

Il sème les huissiers et la police sans faire exprès
Cyril Bros, l’un des deux fondateurs d’OLG, a d’abord été appelé par un huissier, qui s’était rendu chez lui en son absence. « Ils sont venus le lendemain dans une maison que nous étions en train de construire. Toute la nuit, j’ai pensé que c’était une histoire de conflit de voisinage. Une voiture de police est arrivée un peu plus tôt, puis d’autres véhicules avec l’huissière. Quand j’ai vu écrit « GPI » sur les papiers, cela m’a presque soulagé. Ils m’ont demandé mon ordinateur, qui était dans mon domicile actuel. Je leur ai proposé de m’accompagner sur place. En y allant, ils me suivaient avec leurs voitures. Sur la route, j’ai appelé mon avocat ainsi que Frédéric Duchêne, et je les ai semés sans m’en rendre compte. Ils m’ont rattrapé avec les sirènes à fond », se souvient-il comme si c’était hier.
« C’est David contre Goliath »
Pendant les saisies, le quadragénaire coopère sans mal, à tel point qu’il prête un graveur à l’expert, qui avait oublié son propre matériel. « J’ai donné toute ma version des faits, qui est bien différente de celle d’Angel. C’est David contre Goliath, nous n’avons rien ni à perdre ni à cacher », conclut Cyril Bros, alors qu’aucune suite n’a été donnée à cet épisode étonnant. Pour son associé Frédéric Duchêne, « ils n’ont jamais franchi le pas car ils n’ont rien de tangible. C’était, je pense, un coup de pression supplémentaire ».

Une cyberattaque en octobre 2020 fait planer le doute

Pendant plus d’un mois, il a été impossible de joindre les employés d’Angel France, par mail ou par téléphone. Et pour cause, Gaming partners international (GPI), dont le siège originel est à Las Vegas (États-Unis), mais dont la partie production est notamment assurée en France, sur le site de Savigny-lès-Beaune, aurait été la cible d’une cyberattaque, baptisée ransomware : un groupe de pirates russes, baptisé REvil, a révélé (comme l’ont écrit plusieurs médias anglophones spécialisés et le Daily Mail), dans un communiqué diffusé samedi 31 octobre, le vol de 540 Gb de données hautement sensibles à GPI : documents financiers, contrats et documentations techniques.


Les ordinateurs remplacés les uns après les autres


À l’époque, ils annonçaient donner 72 heures à l’entreprise pour payer une rançon pour éviter que ces informations soient révélées. Une manière de procéder qui gagne du terrain chez les pirates internationaux d’Internet.
Chez Angel France, les conséquences étaient bien visibles. « Il n’y a plus aucun ordinateur », expliquait une employée lors du mouvement de grève du 15 décembre 2020, alors que son directeur, Emmanuel Gelinotte, expliquait que la société en rachetait « progressivement ». Une enquête était en cours par le biais d’un groupe d’experts en cybersécurité.
« Nous payons cher la mise en place du télétravail en mars, qui a créé des trous dans notre réseau sécurisé, observait avec fatalisme le dirigeant. Six mois plus tard, tout le matériel avait été remplacé, et rien n’avait filtré sur le résultat des investigations. « Cela a été géré au Japon et à Las Vegas, qui était la cible principale. Angel ne souhaite pas communiquer plus que ça, dans un secteur sensible comme le nôtre », concluait en mai dernier Emmanuel Gelinotte.


Des soupçons d’attaque planifiée


Tombée à un moment bien particulier, cette cyberattaque alimentait la paranoïa des employés du site français : « Je n’ai pas accès aux fichiers sans l’aval des Japonais. Ce hacking tombe quand même bien. Nous avons été privés d’ordinateurs pendant un mois et, désormais, il n’y a plus de ligne téléphonique. J’ai récupéré un PC, mais j’ai juste des logiciels de base, plus de facturation ni de calcul des prix ».
Pour Cyril Bros, l’un des deux ingénieurs créateurs d’Onlive gaming, en conflit avec la société Angel, le timing de l’attaque est « étonnant ».

Cyril Bros et Frédéric Duchêne ont travaillé plusieurs années pour créer une technologie qui permette de détecter les mises des joueurs sur les tables de jeux, à des endroits parfois très proches. Photo LBP/OLG

Onlive gaming, un savoir-faire précieux venu  de deux ingénieurs français

La lumière de la technologie de pointe RFID (Radio Frequency Identification), qui semble intéresser au plus haut point les Japonais (lire par ailleurs), vient de deux ingénieurs du sud de la France.
Frédéric Duchêne, 37 ans, et Cyril Bros, 40 ans, basés à Aix-en-Provence et Marseille, ont créé Onlive Gaming en 2013. « J’étais consultant pour Airbus hélicoptère, et nous nous sommes rencontrés dans cet univers. Cyril avait déjà travaillé sur la radio identification pour les tables de poker », se souvient Frédéric Duchêne.
Les deux sudistes ont créé « des matrices d’antenne de haute qualité de lecture et de discernement. Grâce à leur technologie, chaque zone de mise sur une table de jeu de blackjack ou de baccarat peut-être enregistrée en temps réel. Chaque jeton est équipé d’une puce. Grâce à celle-ci, lorsque le jeton est placé sur une zone de détection sous le tapis, il communique avec la table et cela permet de le localiser, de connaître son montant, à quel joueur il appartient, etc.
Aux États-Unis, cela intéresse les casinos pour le big data ou player tracking : savoir ce que les joueurs jouent pour leur offrir des chambres, repas ou bonus. En Asie, cela permet aux casinos de surveiller la triche et les mauvais calculs lors des paiements des gains qui font perdre des dizaines de millions d’euros aux casinos », détaille Pierre Sellier, un conseiller en stratégie fondateur de la société Salamandre.

GPI : plus d’un siècle d’histoire, d’une structure familiale à un groupe coté en bourse

La société Bourgogne & Grasset a été créée en 1911 à Beaune, mais son activité dédiée au jeu a commencé en 1925. Les deux fondateurs, qui avaient mis au point une technique d’impression sur feuille de celluloïd, démarchent alors le casino de Monte-Carlo, victime d’un important cas de contrefaçon, avec un préjudice de 600 000 francs Poincaré. Les plaques et jetons de jeu en plastique laminé de la société beaunoise font vite recette.


Daniel Senard, emblématique dirigeant dès 1945


C’est le début d’une success story qui est prolongée, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, par Daniel Senard. Le viticulteur d’Aloxe-Corton, qui sera maire de son village, Grand maître de la confrérie des chevaliers du Tastevin et président de la chambre de commerce et d’industrie de Beaune, reprend la société après cinq ans de captivité dans un camp d’officiers prisonniers de guerre en Allemagne.
Cet entrepreneur pousse la société à améliorer ses techniques et développe un réseau de contacts dans le monde entier, avec une prédilection pour les pays orientaux comme la Malaisie ou Macao.
En 1980, Bertrand Naegelen, gendre de Daniel Senard, prend les rênes de la société. Il participe, en 1990, à l’entrée de Bourgogne & Grasset sur le segment des jetons de casino dits “américains”, fabriqués non pas par lamination, mais par injection plastique.


Des rachats à Las Vegas  et une présence au Nasdaq


En 1992, Gérard P. Charlier, autre gendre du viticulteur d’Aloxe-Corton, reprend les commandes. Il est  acteur de grands bouleversements pour Bourgogne & Grasset, qui rachète, en 2000 et 2002, les sociétés américaines Bud Jones et Paulson, situées à Las Vegas. Cette dernière étant cotée au Nasdaq, la société est rebaptisée Paulson gaming corporation, avant de changer de nom en 2004 et de devenir Gaming partners international  corporation. Bourgogne & Grasset adopte, elle, le nom de GPI SAS. Les marques (Bourgogne & Grasset, Paulson, Bud Jones…), avalées par cette grande société, ne disparaissent pas.
En 2009, Gérard P. Charlier part à la retraite. Un Américain, Gregory S. Gronau, lui succède. Deux ans plus tard, GPI SAS reprend le fonds de commerce de la société OMC, à Vignoles. L’acquisition de ce fabricant de moules d’injection plastique assure à la branche française un plus grand contrôle de son processus de fabrication, ainsi qu’une meilleure sécurité. Un bureau ouvre à Macao et une société américaine qui fabrique des cartes à jouer vient rejoindre les actifs du groupe.
En mai 2019, l’entreprise est passée, dans des conditions troubles selon certaines sources (lire par ailleurs), sous le contrôle de la société japonaise Angel, dont le siège international se situe à Kyoto. Son président-directeur général est Yasushi Shigeta.

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