Science-fiction : “Tous à Zanzibar”, un classique dystopique qui fait peur

Le XXième siècle comme si vous y étiez. Ses villes où les gens dorment – légalement – dans les rues, où le terrorisme est un sport et les émeutes urbaines un spectacle. Surpeuplé, démentiel, tout proche. Fulgurant roman, écrit en 1968 par John Brunner qui est un véritable univers où les intrigues se multiplient dans un fourre-tout apparent, d’une redoutable cohérence.

Surpopulation, violence aveugle, terrorisme meurtrier, pollution, des thèmes classiques de l’anticipation mais décrit avec une force stupéfiante par un Brunner qui use et abuse d’une écriture sophistiquée, parfois déroutante et chaotique, qui mêle les descriptions, les portraits et les événements, afin de constituer un ensemble percutant, brossant le tableau prophétique d’une société en pleine déliquescence. Une œuvre phare de la science-fiction, la dystopie (anti-utopie) la plus rêche et la plus criante de vérité écrite depuis des lustres.

En 2010, le nombre d’êtres humains est tel que, s’ils se tenaient au coude à coude sur l’île de Zanzibar, ils la recouvriraient en entier. La surpopulation entraîne la disparition de toute sphère privée, un contrôle génétique draconien et une anarchie urbaine généralisée.

La pollution fait qu’à New York, des distributeurs d’oxygène sont à la disposition de ceux qui ont besoin de faire le plein avant de traverser les rues. La consommation de tranquillisants, pour limiter les nécessaires tensions sociales dues à la promiscuité et les velléités révolutionnaires, s’est généralisée. Les radiations ont entrainé l’augmentation du taux des maladies héréditaires à un tel point que des mesures draconiennes sont prises: les individus porteurs sont automatiquement stérilisés et seuls se reproduisent ceux qui ont des caryotypes sains.

L’eugénisme est développé. Évidemment, la liberté individuelle est résolument refusée. À New York, Norman, un jeune Afro-Américain, travaille pour la toute-puissante General Technic Corporation dont le superordinateur Shalmaneser organise l’achat pur et simple d’un pays africain. Son compagnon d’appartement, Donald, apparemment un simple étudiant, est en fait recruté par les services secrets qui l’envoient s’emparer de la découverte d’un généticien d’un pays du tiers monde qui ferait de tous les nouveau-nés des génies prédéterminés. 

Un monde où l’on s’interroge sur la conscience de Shalmeneser, l’oracle électronique, et où un sociologue brillant, Chad Mulligan, prêche dans le désert. Avec ce livre-univers, John Brunner a battu sur leur propre terrain les meilleurs spécialistes de la futurologie. “Tous à Zanzibar” a obtenu aux États-Unis le prix Hugo, en France le prix Apollo, et en Grande-Bretagne le prix de l’Association britannique de science-fiction.

Le début du roman justifie pleinement la peur qu’il inspire. Catapulté dans un monde futuriste qui lui est présenté à coup de flashs de quelques lignes à peine, dans des chapitres passant du coq à l’âne, le lecteur a toutes les peines du monde à suivre et il faut s’accrocher pour ne pas être perdu. D’ailleurs, pas la peine de s’accrocher, on est forcément perdu. Et c’est sans doute l’effet voulu par John Brunner qui nous place dans le monde des années 2000 (le roman a été écrit en 1968).

Le roman est structuré de manière étonnante. Constitué de chapitres “thématiques” (“Le monde en marche” et son zapping ultrarapide sur de nombreux éléments constitutifs de cet univers, “Jalons et portraits” qui s’intéresse à différents personnages, “Contexte” qui s’attarde sur des éléments particuliers de ce futur, et enfin “Continuité” qui constitue l’intrigue véritable du roman), il déstabilise là aussi. Mais plus on avance plus on s’aperçoit que rien n’est là par hasard, que la construction du roman fait sens, et que les liens sont nombreux entre tous les éléments et les personnages présentés.

L’auteur fait donc dans l’anticipation, en imaginant les années 2000 à l’aune de son époque d’écriture. Violences raciales, eugénisme, surpopulation, intelligence artificielle (on peut y déceler les premiers éléments de ce qui deviendra quelques années plus tard un courant à part entière : le cyberpunk), espionnage et prépondérance des mégasociétés sur les États (là encore, les prémices du cyberpunk), l’avenir n’est pas rose. E

Si John Brunner ne pourra être qualifié de devin, il faut tout de même lui accorder un certain nombre de points qui sonnent étonnamment justes. Par exemple, le grand rival économique et politique des USA n’est pas la Russie mais la Chine, les nations européennes se sont regroupées dans ce qui ressemble fort à une Union Européenne, sans parler de nombreux petits détails technologiques tout à fait actuels.

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