Seine-Saint-Denis : « Les jeunes se retrouvent en fauteuil roulant à cause de leur consommation de gaz hilarant »

Les soignants voient arriver de plus en plus de jeunes d’une vingtaine d’années incapables de marcher ou de sentir leurs extrémités, à cause de leur consommation de gaz hilarant. Selon eux, malgré l’arrêt du protoxyde d’azote et la rééducation, la récupération totale n’est pas garantie.

Le 5 janvier 2020, quand ils ont vu arriver aux urgences une patiente souffrant d’une atteinte neurologique atypique pour son jeune âge, les médecins ont eu « une grosse surprise », selon le chef du service neurologie de l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). « Ça fait longtemps que ce service existe. On n’avait pas vu ça avant 2020 », témoigne le docteur Thomas de Broucker.

Puis, les soignants ont compris qu’ils assistaient à « l’émergence d’une nouvelle pathologie ». Car depuis ce 5 janvier 2020, 26 autres personnes se sont présentées dans son hôpital avec ce même tableau clinique.

Rien ne les distingue, si ce n’est leur jeunesse — 23 ans en moyenne — et les symptômes dont ils souffrent. « Les patients présentent des fourmillements des quatre membres, surtout des jambes qui, progressivement, vont s’accompagner d’un déséquilibre. À force de ne plus sentir leurs membres inférieurs, ils ne peuvent plus marcher. Ils arrivent en fauteuil roulant », décrit le docteur de Broucker.

À cela peuvent s’ajouter « des troubles moteurs, avec déficit de la force musculaire, mais aussi des troubles sphinctériens, comme une rétention d’urine, et des troubles de l’érection, car il y a atteinte de la moelle épinière », poursuit le chef de service. Les médecins ont rapidement compris ce qui rassemblait ces patients : à des degrés divers, « tous ont une consommation de protoxyde d’azote monstrueuse, jusqu’à six bonbonnes par jour ».

Le gaz hilarant inactive la vitamine B12

Depuis longtemps, ce gaz hilarant, traditionnellement utilisé en anesthésie ou en cuisine, fait l’objet d’un usage détourné à vocation festive : lorsqu’il est inhalé, il provoque euphorie et hallucinations. Mais aussi asphyxie, perte de connaissance, brûlures et troubles neurologiques sévères, surtout lorsque l’intoxication est importante et répétée.

« Le principe de la neurotoxicité du N2O est que l’atome de cobalt qui est au centre de la molécule de cobalamine (ou vitamine B12) est neutralisé par le protoxyde d’azote, résume le docteur de Broucker. La vitamine B12 est totalement inactivée et n’effectue plus son rôle essentiel au fonctionnement du système nerveux central et périphérique. »

Ce phénomène récent de consommer de très grosses doses peut laisser les soignants démunis. « On a des malades paraplégiques, qui récupèrent très vite et d’autres bien moins atteints, pour qui ce n’est pas le cas », soupire le neurologue de l’hôpital Delafontaine.

Les patients restent en moyenne huit jours dans son service, le temps de voir un psychiatre s’ils le souhaitent, de recevoir de la vitamine B12 et de faire des examens complémentaires (IRM, ponction lombaire, bilan sanguin). « On maintient un diagnostic différentiel car d’autres maladies, comme la sclérose en plaques ou la neuromyélite, surviennent au même jeune âge », poursuit-il.

« Certains ont une perte de sensibilité, ils peuvent se brûler sans s’en rendre compte »

« Ce qui est alarmant, c’est cette jeunesse, ils sortent à peine de l’adolescence », constate aussi le docteur Chérifa Chambaz, médecin coordonnateur au centre de rééducation fonctionnelle de Livry-Gargan (Seine-Saint-Denis). Là-bas, les soignants, davantage habitués à la prise en charge de personnes âgées victimes d’un accident vasculaire cérébral (AVC), ont également vu des patients jeunes affluer en fauteuil roulant depuis deux ans. Il y en a eu un sur toute l’année 2019 et jusqu’à six en même temps, au mois de décembre dernier. « Six sur 52 places, c’est énorme. »

Les médecins de l’établissement effectuent d’abord un bilan et établissent une prise en charge de kinésithérapie, d’ergothérapie, parfois de psychothérapie et d’orthophonie. Puis, commence la rééducation proprement dite. « Il y a des étapes : si le patient ne s’assoit pas, on va travailler l’équilibre en étant assis puis en station debout, puis la marche, explique le docteur Chambaz. On va le mettre dans la piscine car la marche sera plus facile et l’eau a un aspect décontractant. Le plus important, c’est de lui rendre son autonomie le plus rapidement possible. »

« On travaille beaucoup les troubles de l’équilibre, car ils ont un impact sur les déplacements et les activités en station debout. Quand il s’agit d’enfiler un pantalon, de mettre ses chaussures, de prendre une douche, c’est compliqué, détaille Coralie Demenais, ergothérapeute. Certains ont aussi des paresthésies, c’est-à-dire une perte de sensibilité. Ils peuvent se brûler sans s’en rendre compte, ça peut mener à des accidents domestiques. »

Gaz hilarant : pourquoi le protoxyde d’azote ne fait plus rire

Alors, l’équipe repart parfois de zéro : apprendre à tenir un stylo, à se brosser les cheveux… Un appartement témoin, dans lequel se trouvent les équipements et objets du quotidien, permet cette rééducation.

Parfois, des liens de confiance se nouent, encouragés par la durée des séjours au centre, entre trois et quatre semaines. « On a ceux qui ont compris la leçon et ne vont pas recommencer, ceux qui ne le faisaient pas régulièrement et qui, avec le Covid, se sont ennuyés et ont multiplié les consommations. Et puis, on a ceux qui n’ont pas compris et qui vont recommencer », énumère Julien, professeur de sport adapté, lui aussi surpris par l’afflux de patients : « En quinze ans, je n’ai jamais vu un seul cas et en deux ans, on en a vu plusieurs. Mais plusieurs jeunes l’ont verbalisé, ils nous ont dit qu’ils s’étaient ennuyés. »

Des jeunes difficiles à suivre à leur sortie

Une fois sortis de l’hôpital ou du centre, les patients retrouvent leur quotidien, leurs habitudes. « Ici, ils sont tout seuls, ils vont nous dire : c’est chaud ce qui m’arrive. Mais quand ils vont ressortir, ils vont retrouver leurs amis qui consomment. L’environnement familial et amical est essentiel », estime Inès Ponthoreau, ergothérapeute à Livry-Gargan. « Comme ils sont jeunes, parfois, il y a une prise de conscience, constate le docteur Chambaz. Ce qui serait intéressant, ce serait de les revoir six ou sept mois plus tard pour voir où ils en sont. »

Dans le service de neurologie de l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis, une consultation est systématiquement proposée trois mois après la sortie du patient. « Sur 27, on en a eu quatre, en vrai ou par téléphone, détaille le docteur de Broucker. C’est frappant comme on a du mal à les suivre. »

Le Parisien