Sénégal : Un rappeur s’engage à construire la première des crypto-villes intelligentes africaines, comparable au Wakanda

Connu pour ses chansons à succès, Akon est devenu un homme d’affaires. Au Sénégal, son pays d’origine, il promet  la construction d’Akon City, une ville intelligente de 1.000 hectares. Un chantier pharaonique et un peu fou. Visite dans le village qui doit accueillir sa ville du futur. 

Akon City a été comparée au Wakanda: la ville fictive de “Black Panther” qui a captivé les imaginations, donnant un nouveau souffle aux images de l’Afrique. Mais Akon City n’est pas un symbole. Son succès ou son échec aura des conséquences réelles pour les habitants.

Le silence de Mbodiène est particulièrement profond. Deux énormes kapokiers [des arbres géants] se dressent au milieu de cette petite ville côtière. Leurs longues branches jettent de l’ombre sur la place d’où partent des sentiers poussiéreux qui mènent à des maisons de plain-pied. Il n’y a pas de routes goudronnées ici.

C’est l’après-midi. Une cloche sonne et une école maternelle crache des dizaines d’enfants sur la place. Leurs bavardages excités sont à peine audibles de l’autre côté, les arbres semblent absorber tous les sons.

Ville de pêcheurs et d’agriculteurs, connue uniquement des ornithologues, Mbodiène a toujours été tranquille. Un projet conduit par le chanteur sénégalo-américain Akon va cependant peut-être bientôt changer tout ça. L’humble Mbodiène a en effet été retenue pour accueillir Akon City, une ville futuriste “intelligente” qui devrait coûter des milliards de dollars et dont le chantier prendra dix ans.

On n’a jamais eu un projet aussi grand

Sur les esquisses des architectes, on voit un labyrinthe de métal tordu et de verre, avec des kilomètres de routes bordées de palmiers – une scène de science-fiction. Des tours d’un rose doré se dressent en face de la mer en ondulant vers le ciel, leurs grandes fenêtres et leurs courbes reflétant les flots. Sur ce décor, les observateurs de tout poil projettent toutes sortes de visions avant même qu’un seul bâtiment ne soit sorti de terre.

La ville doit devenir le “début de l’avenir de l’Afrique”. Selon le chanteur, elle dopera l’économie du Sénégal et attirera d’autres investissements étrangers, notamment dans le tourisme. Certains journalistes la comparent au Wakanda du film Black Panther. D’autres jugent le projet irréaliste.

Qu’en est-il des voisins d’Akon à Mbodiène ? En quoi profiteront-ils de l’expérience ? “On n’a jamais eu un projet aussi grand, dont on parle non seulement au Sénégal mais aussi en Afrique et dans le monde”, déclare Joachim Jean-Marc Diouf, 30 ans, un des dirigeants de l’association des jeunes de la ville.

Comme beaucoup de jeunes, M. Diouf est né à Mbodiène mais a dû en partir pour poursuivre ses études. Les universités et les hôpitaux les plus proches se trouvent à Mbour et à Dakar, la capitale, toutes deux à une heure de route au moins. C’est l’une des raisons pour lesquelles nombre d’habitants attendent Akon City avec impatience : le site comprendra une école et un hôpital gratuit pour les autochtones.

Dans les champs de maïs pousseront des grattes-ciel

Le chanteur de R&B Aliaune Damala Badara Akon Thiam est né aux États-Unis mais a passé une grande partie de son enfance au Sénégal avant de s’installer dans le New Jersey à l’âge de 11 ans. Il a ajouté la philanthropie à son arc ces dernières années : il a par exemple monté une organisation pour la jeunesse au Sénégal et une association pour le développement de l’énergie solaire [Lighting Africa] qui est présente sur tout le continent.

L’annonce de son projet, en 2018, a provoqué la stupéfaction des 6.000 habitants de Mbodiène. Akon City sera la première de plusieurs villes intelligentes en Afrique et sera destinée en partie aux membres de la diaspora africaine, a-t-il précisé.

Si vous venez d’Amérique ou d’Europe ou d’ailleurs et que vous avez envie de visiter l’Afrique, on veut que le Sénégal soit votre première escale”, déclarait Akon l’année dernière.

Comme Wakanda, Akon City sera technologiquement avancée. Ses résidences de luxe,ses gratte-ciel, ses studios d’enregistrement, son stade et son héliport seront à la pointe de l’innovation. Elle s’étendra sur 1 000 hectares, fonctionnera avec une cryptomonnaie appelée “akoin” et produira son électricité grâce à Lighting Africa.

Du travail pour les gens du village

Le budget se monte à 6 milliards de dollars [5 milliards d’euros], dont les deux tiers sont déjà assurés, selon KE International, l’entreprise chargée du chantier. Mais le seul investisseur dont le nom est connu est Julius Mwale – un entrepreneur du numérique quia créé sa “ville intelligente” au Kenya.Akon a posé la première pierre [le 31 août 2020] lors d’une cérémonie qui a attiré une foule de journalistes.

Les travaux commenceront en 2021, a-t-il annoncé. Le terrain qui sera transformé n’est encore qu’un simple champ de maïs.Quelques jours avant cette réunion d’information publique, Akon s’était rendu auprès des habitants de Mbodiène pour recevoir leur bénédiction. Vêtue d’un kaftan bleu, la star leur avait déclaré qu’Akon City ne marcherait pas sans leur coopération. Il a ainsi conquis de nombreux cœurs.

M. Diouf reconnaît qu’il est un peu déconcertant de se retrouver soudain au centre de l’attention, mais ce sentiment est désormais remplacé par l’excitation générale.

Comme dans de nombreux petits villages du Sénégal, on a beaucoup de jeunes qui n’ont pas de travail. Quand les travaux commenceront en 2021, on attend d’Akon qu’il propose quelques emplois importants aux jeunes de Mbodiène”,confie-t-il.

Paul Martin, le chef du projet Akon City à KE International, déclare dans un courriel qu’ils feront appel à “des milliers de gens du coin. Nombre de ces emplois seront permanents.”

Louise Sarr, une enseignante à la retraite, souhaite ardemment intégrer les femmes de Mbodiène dans les perspectives qui s’annoncent. Directe mais maternelle, révérée dans la ville, Mme Sarr est consultante pour une association qui propose de petits prêts aux femmes qui veulent lancer une entreprise.

Nous savons qu’Akon ne pourra peut-être pas faire tout ce qu’il a promis, mais nous voulons au moins qu’il finance certains des projets importants pour nous”, confie-t-elle. Il y a environ 500 femmes à Mbodiène qui ont besoin d’un emploi, et elle a présenté quelques projets à Akon, comme une usine de transformation du poisson.Il a promis d’aider et elle espère qu’il tiendra parole.

On a vu qu’il était très actif avec les jeunes hommes, pourquoi pas les femmes aussi ?” ajoute-t-elle.

Grandes promesses et scepticisme

Akon City suscite aussi des critiques. Certains considèrent que c’est de la folie et d’autres ne voient pas comment la ville pourrait symboliser “l’avenir de l’Afrique” alors qu’elle a été dessinée par un architecte d’Abou Dhabi et sera construite par une entreprise américaine.

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Pour certains, la vision d’Akon ne profitera qu’aux riches et aux touristes. Quelques habitants ont perdu des terres agricoles : le terrain sur lequel sera construite la ville a été acheté par le gouvernement en 1990 pour être affecté au tourisme parce que la salinité avait tellement augmenté qu’il était difficile d’y faire pousser quoi que ce soit, expliquent les habitants. Mais certains attendent toujours de toucher le prix de la vente.

Si certains sont sceptiques vis-à-vis du projet d’Akon, c’est parce qu’ils ont l’habitude devoir les grands politiciens promettre mais ne rien faire”, déclare Az Momar Lo, un journaliste de Dakar qui travaille pour Africa Check. Ses multiples demandes de voir les modalités des accords passés entre le gouvernement et l’équipe d’Akon sont restées sans réponse.Et puis, il y a le mystère du choix du site, même si certains font remarquer que Mbodiène est proche d’un aéroport international construit récemment.

Mbodiène elle-même est un village hors des sentiers battus. Quand on prend un petit village en disant qu’on veut y construire une ville futuriste, il y a de quoi se poser des questions. Si c’était une ville connue comme Dakar, peut-être que personne ne s’inquiéterait, mais Mbodiène ? Pourquoi là ?

La plupart des gens de la ville optent cependant pour l’optimisme. “On raconte que ce projet ne profitera pas directement aux habitants de Mbodiène mais peut-être qu’à Akon et aux capitalistes. Mais nous, on reste calmes, confie M. Diouf. Un projet aussi énorme qu’une ville futuriste, c’est normal qu’il y ait un village futuriste à côté.

The Christian Science Monitor