Serbie : Refoulés de Hongrie, Croatie ou Roumanie, des migrants sont bloqués aux portes de l’Union européenne

En Serbie, des dizaines de milliers de migrants transitent chaque année, espérant entrer dans l’Union européenne voisine. Refoulés de Hongrie, Croatie, ou de Roumanie, violentés, ils retentent leur chance régulièrement avant de réussir à passer. Reportage dans les camps et habitations squattées, près des frontières.

A Majdan, village du Nord de la Serbie, des migrants refoulés de Roumanie assurent y avoir été frappés par la police
A Majdan, village du Nord de la Serbie, des migrants refoulés de Roumanie assurent y avoir été frappés par la police

C’est une sorte de zone tampon, un territoire d’attente et de frustrations. Dans le Nord de la Serbie, les centres d’accueil pour migrants présentent des dortoirs pleins, et des groupes d’hommes y patientent dans l’espoir de réussir bientôt leur entrée dans l’Union européenne toute proche, en Croatie, Hongrie, ou Roumanie. “Je suis en Serbie depuis sept mois”, témoigne ainsi Walid, Tunisien, dans le camp de Sombor, au Nord Ouest de la Serbie, près des frontières croates et hongroises : “Soit je reste ici dans le centre d’accueil, soit à l’hôtel, et tous les trois ou quatre jours, je tente de passer la frontière mais c’est très difficile, car elle est très hermétique en Hongrie.”

Comme lui, plus de 600 migrants vivent en ce mois de juin dans le centre d’accueil de Sombor, où les dortoirs installés dans deux grandes tentes blanches, présentent des conditions de vie sommaires. Leur nombre est moins élevé qu’en hiver, car le beau temps permet davantage de départs. Les migrants viennent s’y reposer entre deux “games“, expression utilisée pour désigner les tentatives de passage. Tous décrivent les échecs à répétition, les refoulements nombreux. “En Hongrie, en Roumanie les polices nous frappent et à chaque fois elles cassent mon téléphone et me renvoient en Serbie, et je dois en racheter un”, assure Walid.

Des migrants blessés quotidiennement en traversant la frontière

50 kilomètres plus au Nord, la même scène se répète dans le camp de Subotica, à une dizaine de kilomètres de la frontière avec la Hongrie et de sa barrière de 4 mètres de haut, surmontée de barbelés. Là aussi, des dortoirs bondés, dans un bâtiment en dur et plusieurs préfabriqués. “La vie est dure, on n’a ni travail, ni rien” témoigne Mohammed, Palestinien qui a quitté Gaza et qui patiente ici dans l’espoir, lui aussi, d’entrer un jour en Hongrie voisine, pour atteindre la Belgique. “Il y a quatre mois, j’ai eu des fractures, je me suis cassé les deux jambes” témoigne-t-il, racontant sa chute, en tentant de franchir la clôture hongroise : “Je me remets petit à petit“.

J’ai fait douze ou treize tentatives”

Dans le centre d'accueil de Subotica, un migrant syrien, blessé à la jambe après avoir tenté de passer la frontière avec la Hongrie et sa barrière de 4 mètres de haut
Dans le centre d’accueil de Subotica, un migrant syrien, blessé à la jambe après avoir tenté de passer la frontière avec la Hongrie et sa barrière de 4 mètres de haut.

Un autre résident, syrien, montre sa jambe, plâtrée : “La police en Hongrie n’est pas correcte, ils m’ont frappé“, assure-t-il. Les fonctionnaires qui gèrent le camp assurent que des blessés arrivent “tous les jours“, ou presque. “J’ai fait douze ou treize tentatives“, témoigne ainsi Ali, Tunisien, qui évoque lui aussi des violences, des coups de la part de polices des pays voisins.

Le centre d'accueil des migrants de Subotica, en Serbie
Le centre d’accueil des migrants de Subotica, en Serbie

Des violences physiques envers les migrants

Ces témoignages, Claudia Lombardo, coordinatrice des activités de “Collective Aid“, une association qui vient en aide aux migrants, les recueille également. “La plupart d’entre eux font l’expérience de plusieurs formes de violence quand ils franchissent la frontière” témoigne-t-elle dans le centre de Subotica, ville dans laquelle ses équipes effectuent des distributions alimentaires aux exilés. “Il y a de nombreux témoignages de violences physiques, de destruction de biens, comme les téléphones“, ajoute-t-elle : “Je pense que toute cette violence cherche à envoyer un message disant qu’ils ne sont pas bienvenus, mais ça ne marche définitivement pas puisqu’il y a des milliers de personnes qui viennent à travers la Serbie, constamment, en Bosnie ou tout au long de la route des Balkans.

Même en 2020, année de restrictions sanitaires liées à la pandémie, les arrivées de migrants tentant de traverser les Balkans sont restés importantes. “Plus de 40 000 sont entrés en Serbie l’an passé selon nos statistiques“, affirme Rados Djurovic fondateur et directeur du centre de protection de l’asile à Belgrade. “Ce qu’il est important de noter, c’est que beaucoup d’entre eux réussissent, après de nombreux refoulement, à continuer leur parcours.

Dans une maison occupée par des migrants à Rabé, un village du Nord de la Serbie
Dans une maison occupée par des migrants à Rabé, un village du Nord de la Serbie

Dans les villages frontaliers, des maisons squattées par les migrants

Pour maximiser leurs chances, beaucoup se rapprochent des frontières, afin de multiplier les tentatives de passages. Ainsi, dans les villages de Majdan et Rabé, frontaliers de la Roumanie et de la Hongrie, on croise de nombreux groupes de migrants sur les routes, entre les champs. Dans cette zone rurale, environ deux maisons sur trois sont abandonnées, par des habitants ayant fui la campagne ou partis vivre en Hongrie. Mais depuis quelques années, ces bâtisses décrépies servent de refuges aux exilés, qui squattent, en nombre, les habitations.

Ce migrant montre les griffures, causées selon lui par un chien, lors d'un contrôle de police en Roumanie
Ce migrant montre les griffures, causées selon lui par un chien, lors d’un contrôle de police en Roumanie

Dans la cour d’une ancienne ferme, en terre battue, entre deux flaques de boue, ils sont une vingtaine, essentiellement syriens. Trois hommes s’avancent et témoignent avoir été refoulés la veille de Roumanie. “Ils ont lâché un chien pour me mordre les jambes et c’est lui qui m’a griffé le cou” montre l’un d’eux. “Nous sommes entrés en Roumanie et la police nous attrapés, en tout cas, ils avaient des tenues officielles” raconte Wael, avocat syrien, dont la femme et les enfants se trouvent dans un camp pour exilés en Serbie. Lui tente régulièrement, avec d’autres migrants, de passer par la Roumanie, à l’Est, pour contourner la clôture de 4 mètres mise en place par les autorités hongroises à la frontière serbe.

Ils nous ont frappé comme des animaux”

Ils nous ont fait asseoir en ligne, nous ont demandé d’où on venait puis ils nous ont pris nos téléphones pour qu’on ne fasse pas de photos, ni de vidéos, qu’on n’ait aucune preuve” assure-t-il. “Alors ils nous ont frappé comme des animaux, je ne sais pas pourquoi : c’est systémique !” Avec deux autres hommes, Wael retire alors son tee-shirt et dévoile son dos et ses bras couverts d’hématomes et d’ecchymoses.

Des violences difficiles à documenter pour les militants des droits humains

Ces violences, en Hongrie, Roumanie ou Croatie, pays de l’Union européenne, les militants des droits de l’Homme serbes les dénoncent depuis des années. “Presque chaque migrant fait face à une sorte de violence” assure Rados Djurovic, “physique ou psychologique“. “Parfois, on les fait asseoir dans l’eau longtemps, on leur demande de retirer leurs vêtements et de marcher pieds nus ou totalement nu pour retourner en Serbie” assure-t-il. “Ce sont des sortes de torture, ce qui est effrayant, car nous sommes en Europe, au 21ème siècle (…) et c’est le fait de gardes frontières” s’insurge le directeur du centre de protection de l’asile. 

Pour autant, il pointe une difficulté pour prouver ces violences : “Nous n’arrivons pas à savoir de quelle type de police il s’agit et nous ne pouvons prouver quoi que ce soit car nous n’avons pas d’enregistrement de ces mauvais traitements car nous ne sommes pas présents au moment des faits, ce qui rend ces allégations très faibles juridiquement“. “Le niveau de preuve exigé devant la Cour européenne des Droits de l’Homme est très élevé“, ajoute Nikola Kovacevic, avocat spécialiste de la question migratoire en Serbie, qui apporte une assistance juridique aux réfugiés et demandeurs d’asile dans le pays.

Nikola Kovacevic, avocat et militant des droits humains en Serbie, dans son bureau de Belgrade
Nikola Kovacevic, avocat et militant des droits humains en Serbie, dans son bureau de Belgrade

Le principal obstacle pour prouver ce type de violations repose sur le fait qu’une grande majorité de preuves sont exclusivement entre les mains des autorités frontalières ou alors se trouvent à la frontière dans des zones où on ne peut pas accéder“. “Les refoulements sont très souvent accompagnés de violences, d’extorsions et d’intimidations de différentes formes, qui sont pourtant le fait exclusif de polices d’État” assure-t-il.

Des refoulements illégaux vers la Serbie

Selon les militants des droits de l’Homme serbes, le phénomène est massif. Les refoulements de Hongrie, de Roumanie ou de Croatie vers la Serbie, concernent “presque chacun des migrants“, estime Rados Djurovic : “Nous n’avons jamais contacté un migrant qui n’en a pas fait l’expérience“. “Bien sûr, c’est une pratique totalement illégale de repousser les gens d’un territoire à un autre sans informer la police du pays d’accueil et de faire cela sans aucune sorte d’arrangement légal ou d’accord d’admission” dénonce-t-il.

Pour s’en rendre compte, il suffit de rouler au Nord du village de Rabé, à proximité du poste frontière avec la Hongrie. Sur ce bout de route, on se trouve à quelques mètres, à l’Est, de la Roumanie, et à l’Ouest, de la Hongrie, fermée par sa clôture imposante. Trois jeunes hommes apparaissent alors, rebroussant chemin. “J’étais en Roumanie depuis 3 jours, je voulais acheter un peu à manger aujourd’hui au supermarché mais la police est arrivée et nous a expulsé en Serbie” témoigne l’un d’eux, Cherifi, iranien. “On n’a plus d’eau ni de nourriture et plus d’argent” se désolé à ses côtés Ahmed, Afghan. Les trois hommes ont déjà tenté à plusieurs reprises d’entrer en Roumanie pour ensuite continuer leur périple vers l’Autriche, via la Hongrie, sans succès pour l’instant.

4.000 euros pour rejoindre l’Allemagne en camion

Cette fois-ci, ils assurent avoir passé la frontière à bord d’un camion qui devait les conduire bien plus loin. Mais le chauffeur leur a demandé de descendre, apercevant la police. “Je dois retourner à Belgrade, trouver un camion pour aller directement en Allemagne car j’ai payé 4000 euros à ce type pour aller directement en Allemagne” assure Cherifi. Selon lui, le passeur qui a encaissé la somme l’a bloquée sur un compte et ne pourra la débloquer qu’une fois que le jeune Iranien lui aura transmis un code, arrivé en Allemagne.

Au Nord de la Serbie, à la sortie du village de Rabé, trois migrants marchent après avoir été refoulés de la Roumanie voisine
Au Nord de la Serbie, à la sortie du village de Rabé, trois migrants marchent après avoir été refoulés de la Roumanie voisine

Selon les associations serbes, les passeurs occupent une place importante du passage des migrants vers les pays voisins membres de l’Union, sans toutefois pouvoir quantifier l’importance du phénomène. À Sombor, un hôtel en périphérie de la ville est ainsi décrit comme un lieu d’activité des passeurs. En fin de journée, devant ce bâtiment au bout d’une jolie allée bordée d’arbres, on peut d’ailleurs observer un ballet de taxis. Cinq ou six véhicules sont garés sur le parking et un à un, les chauffeurs font monter à bord quatre ou cinq migrants et démarrent probablement en direction de la frontière. Une autre manière de tenter le “game” qui se répètera le soir suivant, avec de nouveaux candidats.

France Inter