Sète (34) : Découverte d’importants vestiges de la Via Domitia, grand axe routier de la Gaule romaine

Un tronçon rural de la voie Domitienne, “l’autoroute romaine du sud de la Gaule”, exhumé à une dizaine de kilomètres de Sète a surpris les archéologues par son envergure et le soin qu’ont accordé les Romains à cet ouvrage.

Les archéologues de l’Institut national de recherches en archéologie préventive (Inrap) ont mis au jour, à l’automne dernier, une portion de la Via Domitia, la célèbre route romaine traversant le sud de la France. Les chercheurs viennent de livrer leurs analyses et conclusions sur cet axe routier romain capital.

À 10 kilomètres de Sète, la découverte d’une portion de la Via Domitia à l’automne dernier a surpris les archéologues de l’Inrap. Aménagé au IIe siècle av. J.-C., cet axe routier romain, équivalant à nos autoroutes contemporaines et traversant le sud de la France de part en part, permettait aux troupes et aux messagers de l’époque de voyager entre l’Italie et la péninsule ibérique en un temps record. Le tronçon découvert par les chercheurs dans l’Hérault présente cependant des caractéristiques exceptionnelles, jamais observées sur une voie romaine et témoigne d’un usage intensif de cette chaussée. Cette trouvaille nous en apprend davantage sur la façon très ingénieuse dont les routes étaient construites en Gaule romaine et dans tout l’Empire.

Des kyrielles de voies qui, du mur d’Hadrien aux confins des déserts nabatéens, formaient autrefois le maillage complexe des routes menant à Rome, la Via Domitia est l’une des plus anciennes situées en Gaule. Paradoxalement peu fouillée, seuls quelques tronçons de cette voie Domitienne construite à la fin du IIe siècle av. J.-C. sont connus des archéologues, le plus souvent en ville ou autour d’un cours d’eau, des contextes peu représentatifs de la majorité de la route, qui filait, jadis, à travers les actuelles régions PACA et Occitanie.

Or c’est précisément en pleine campagne héraultaise, au milieu d’un relief sauvage et accidenté, que les équipes de l’Inrap ont exhumé, au cours de l’automne dernier, un segment de l’ancienne voie romaine. Une portion qui ne formait pas qu’une simple chaussée, mais un «axe de circulation complexe» d’une qualité remarquable.

Dégagé sur quelque 1500 m2, à l’automne dernier, le site de la Via Domitia a révélé aux chercheurs un tronçon typique de la route, telle qu’elle devait se présenter sous l’Antiquité. Situé entre Montbazin – alors occupé par la station routière de Forum Domitii – et un petit relais situé au franchissement du Marinesque, le chantier d’archéologie préventive a été mené dans les collines de la Moure, à proximité de Loupian, en amont de l’installation d’une conduite hydraulique. Les archéologues y ont mis à jour un système de triple voie de communication. Un ensemble large de 18 mètres, à la grande surprise des chercheurs davantage habitués à voir des voies romaines de 10 à 12 mètres, pour les plus importantes. «On a été assez surpris de voir une largeur aussi conséquente pour cet ouvrage, reconnaît Cécile Jung, la responsable scientifique du chantier Cécile Jung. On y voit tout le génie civil romain, c’est impressionnant».

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Portion de la Voie Domitienne, la plus ancienne voie romaine connue en Gaule, réalisée au IIe siècle avant notre ère

Trois voies en une

Cette importante emprise au sol était en effet décomposée en trois sections distinctes : une chaussée principale de 6,5 mètres de large était flanquée de deux voies latérales d’environ 5,75 mètres chacune. La voie centrale, la plus robuste, a été bâtie sur un soubassement complexe, comme il est de coutume pour les routes de confection romaine : la surface de circulation, faite d’un empierrement calcaire mêlé à du gravier, du sable et de la terre reposait ainsi sur plusieurs lits superposés d’éclats pierreux et d’argile eux-mêmes assemblés sur une surface aplanie. Cet aménagement savant n’était pas répété sur les deux bas-côtés, bien plus simples.

«Plus frustes», il s’agissait «de bandes de roulement constituées d’apports sableux ou caillouteux sur quelques centimètres d’épaisseur», a précisé l’Inrap dans un communiqué. En pratique, cependant, elles semblent avoir été autant employées que la chaussée centrale. «On pourrait parler de bas-côtés, mais c’est plus que ça, indique Cécile Jung. Ils sont moins bien agencés, mais on a aussi retrouvé des traces de circulation, des ornières, sur ces espaces secondaires».

À quoi pouvait bien servir ce système à trois voies ? Pas à séparer les piétons des charrettes ou des cavaliers, en tout cas, puisque les traces d’ornières sont présentes sur l’ensemble des chaussées, signe qu’elles ont toutes été abondamment empruntées par des véhicules lourds. Témoignage du trafic important de cet axe de communication, attesté par la découverte de pièces de monnaies anciennes et de vestiges de harnachements, au moins trois travaux de réfections ont pu être dénombrés par les chercheurs sur la voie principale, qui a bénéficié d’un nouvel empierrement.

Autant d’éléments qui mettent en lumière l’attention dont la voie a fait l’objet, malgré la situation isolée de ce tronçon particulier en pleine garrigue occitane. Cette attention n’était pas désintéressée : l’équivalent de nos autoroutes modernes, les voies romaines formaient des axes privilégiés pour les voyageurs et les marchands, mais également pour le cursus publicus – le système postal stratégique – ainsi que les armées anciennes. Il était donc vital d’entretenir ces veines pavées si nécessaires au monde romain.

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Le pont d’Ambrussum, dans l’Hérault, est l’un des vestiges les plus connus de la voie Domitienne. Construit sous le règne d’Auguste, il permettait de franchir le Vidourle.

Un secteur méconnu d’une route historique

Bien connue des historiens pour avoir été fondée par Domitius Ahenobarbus – l’aïeul consulaire de Néron -, la voie Domitienne a été tracée, creusée et construite par les légionnaires romains à travers la nouvelle province transalpine, à partir de 118 av. J.-C., en suivant le tracé laissé par une ancienne voie gauloise qu’avait dû suivre, un siècle auparavant, le Carthaginois Hannibal dans son expédition vers l’Italie. «Il a fallu beaucoup de monde pour construire et entretenir cette voie, rappelle Cécile Jung. J’ai été assez surprise ; elle a fait l’objet d’un soin particulier qu’on ne retrouve pas sur les autres voies du réseau antique à la même époque. C’est vraiment un autre registre».

Taillé dans l’espace tout juste conquis en Gaule méridionale par les légions romaines, cet ouvrage routier devait permettre, par exemple, de rejoindre au plus vite les provinces ibériques prises aux Carthaginois à la fin de la seconde guerre punique. En plus de ce réseau viaire, la région voit, au même moment, éclore plusieurs nouveaux centres urbains, autour de colonies romaines telles que Narbo Martius, qui deviendra notre Narbonne.

Comme l’explique cependant Cécile Jung, si plusieurs portions de la voie Domitienne sont bien connues de part et d’autre du secteur de Loupian, son tracé exact restait assez vague jusqu’à récemment au milieu des collines du sud de l’Hérault. Il en est toujours de même à l’extrémité de la voie située dans la région des Pyrénées. «Il reste encore des zones de flou sur le passage de la voie Domitienne», confirme l’archéologue. La documentation accumulée depuis plusieurs années de recherches dans le sud de la France est toutefois assez conséquente pour avoir pu motiver l’ouverture d’une exposition sur cette fameuse voie historique au musée archéologique Henri Prades, à Lattes. Repoussée à plusieurs reprises en raison du Covid, En route ! La Voie Domitienne du Rhône aux Pyrénées y restera accessible jusqu’au 30 août.

Comme l’atteste l’usage intense de la voie ainsi que ses travaux de réfactions, la stratégique Via Domitia a été empruntée avec assiduité pendant près de 500 ans, jusqu’à son abandon, vers le IVe siècle. Le manque d’entretien de l’axe depuis la fin du IIIe siècle a favorisé l’essor de nouveaux itinéraires, plus proches du littoral et donc plus accessibles que l’antique voie rectiligne tracée par monts et par vaux. La forêt a aujourd’hui repris ses droits sur ce pan de l’ancienne autoroute romaine, même si, comme le raconte Cécile Jung, «des tronçons de la voie servent encore, à l’heure actuelle des chemins ruraux actifs». Une piste privilégiée, par les randonneurs du XXIe siècle, pour renouer avec les paysages que traversaient jadis les voyageurs en route vers Rome ou vers Narbonne.

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