“Soleil Vert”, il y a 50 ans la science-fiction avait prédit 2022

“Soylent green” ce sont ces carrés verts qui servent de base à l’alimentation dans le 2022 de Soleil Vert, 1973. © AFP – MGM

Il y a 50 ans, le film de science-fiction “Soleil Vert” décrivait une année 2022 caniculaire, sur fond de crise des ressources et avec comme figurants des personnages portant des masques. Comment ce film a-t-il pu à ce point tomber juste ?

Est-ce que la science-fiction peut prédire notre avenir ? On est en droit de se poser la question pour ce qui est de Soleil Vert. Même si à l’époque, beaucoup de critiques ont dit : “Ce film est complètement improbable”, d’après l’écologue Frédéric Ducarme, chercheur en philosophie de l’écologie.

De la surpopulation au changement climatique

Make room ! Make room !, le roman de Harry Harrisson sort au milieu des années 1960. La peur de l’époque c’est la surpopulation et c’est ce que prophétise ce livre de science-fiction. Quelques années plus tard, quand le réalisateur Richard Fleischer veut l’adapter au cinéma, le baby-boom s’essouffle et la surpopulation fait moins peur.

Richard Fleischer cherche à mettre à jour son scénario et il va se tourner vers un écologue professionnel : Frank Bowerman. C’est lui qui propose plein de thèmes qui, à l’époque, sont assez inconnus : le réchauffement climatique, la crise des ressources, l’érosion de la biodiversité et les conséquences politiques qui suivent derrière. Ce qui en fait un film extrêmement visionnaire pour son époque.

Frédéric Ducarme

Dans le film, l’homme a exploité toutes les ressources naturelles de la Terre. Plus d’arbres, plus d’animaux, plus de nourriture, plus d’eau… Cette crise alimentaire renforce le pouvoir de multinationales sans scrupule.

Le film ne se contente pas d’être un film, comme on a eu beaucoup depuis, de catastrophe écologique. C’est aussi un film profondément politique avec l’idée de collusion d’un État corrompu et d’entreprises sans foi ni loi. Alors que beaucoup de films de catastrophes écologiques sont plutôt sur un aspect assez chrétien de la punition divine. Là, c’est pas du tout ça. On est vraiment sur un film d’enquête et de révélation d’un système politique qui a entraîné la crise écologique. Donc on a des choix politiques, qui entraînent des problèmes écologiques, qui eux-mêmes vont renforcer des problèmes politiques et sociologiques. C’est cet emboîtement de l’ensemble, très inattendu de la part d’un grand studio hollywoodien comme ça, qui fait toute l’originalité de ce film.” Frédéric Ducarme

L’amnésie environnementale

Dans ce New York fictif de 2022, au 44 millions d’habitants, rares sont ceux qui se souviennent du monde d’avant. La population, nourrie avec des barres colorées, ne se rappelle presque plus de la vraie nourriture. Et le film aborde de façon émouvante et poétique un problème souvent ignoré de la crise écologique : l’amnésie environnementale.

“L’amnésie environnementale est un des grands concepts de la psychologie de l’environnement et il est très représenté dans le film puisqu’on a deux générations. On a le vieux Sol, qui se rappelle du XXe siècle, des paysages, des écosystèmes, de la bonne nourriture aussi et qui est complètement dévasté par l’évolution du monde. Donc, un exemple de solastalgie. Alors que Thorn qui est plus jeune, lui, a une vision très floue de ces récits-là. D’ailleurs il pense qu’ils sont plus ou moins exagérés, mythifiés, il ne se rend pas compte de tout ce qui a été perdu. Et ça c’est vraiment un des grands enjeux de la psychologie environnementale : c’est que chaque génération naît dans un monde qui est déjà appauvri et ne se rend pas forcément compte de ce à quoi ça ressemblait avant. Des exemples d’amnésies environnementales vous pouvez en trouver très simplement si vous allez sur la Côte d’Azur. Quand on regarde les textes un peu plus anciens, au XVIe siècle, le port de Marseille était tellement infesté de dauphins que c’était une problématique pour les bateaux. Et sous l’Empire romain toutes les plages de la Méditerranée française étaient envahies de phoques.” Frédéric Ducarme

Une alerte peu entendue

Soleil Vert dépeint avec virtuosité ce phénomène lent et irréversible de la catastrophe écologique. Diffusé comme un blockbuster, ce chef-d’œuvre de science-fiction a marqué une génération tout en réussissant le tour de force de politiser la question écologique.

Mais à sa sortie en 1973, ce n’est pas tant l’aspect environnemental qui choque mais plutôt ce que découvre le personnage principal, Thorn, joué par Charlton Heston. Pas de spoil mais promis, ça vaut le coup de (re)voir ce film, devenu culte par sa force visionnaire.

France Culture