“Soleil vert” : Une dystopie qui prend des airs de prophétie

En 1973, Richard Fleischer imaginait New York en 2022 : pollution, canicule, couvre-feu, laissez-passer… Un futur aux allures terriblement familières, à (re)découvrir sur OCS.

Œuvre d’utilité publique, Soleil vert mériterait des visionnages réguliers. Tournée en 1973 par le prolifique Richard Fleischer, cette adaptation du roman de Harry Harrison anticipe de manière fulgurante le réchauffement climatique. L’histoire se déroule en 2022, dans un New York caniculaire, pollué et surpeuplé. Un policier (Charlton Heston) enquête sur l’assassinat d’un dirigeant de la multinationale Soylent, spécialisée dans l’alimentation synthétique, dont le fameux « soleil vert ».

Des cadavres évacués au camion-poubelle dans Soleil vert. La déshumanisation à l’œuvre…

Dès l’ouverture, le cinéaste apparaît lucide sur les origines du réchauffement. Des photographies conduisent de la révolution industrielle à la société de consommation moderne, dans un mouvement d’accélération permanent, qui renvoie à celui du capitalisme, peu enclin à se soucier de la protection de l’environnement.

Nos compagnies pétrolières, qui connaissent l’impact de leurs activités sur le climat depuis les années 1970 — soit au moment de la sortie du film —, continuent de faire comme si de rien n’était. Les États se contentent d’objectifs décevants, comme à la COP26, l’année dernière à Glasgow. Même le gouvernement français s’est vu, mi-octobre 2021, condamné par la justice dans « l’affaire du siècle » pour son inaction en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Soit une indifférence générale, remarquablement dénoncée dans Don’t Look Up (Adam McKay, 2021).“Don’t Look Up” sur Netflix, quand le cinéma alerte sur l’état de la planète Écrans & TV 4 minutes à lire

En pleine sixième extinction de masse des espèces animales, alors que la biodiversité décline — mise en danger par les produits phytosanitaires, tels le glyphosate et les néonicotinoïdes —, il s’agit d’éviter l’horizon funeste promis par le film de Fleischer : un vieil homme (Edward G. Robinson), la larme à l’œil, déguste un morceau de bœuf, version carnée de la madeleine de Proust. Ce monde cauchemardesque réserve, bien sûr, la nourriture à l’ancienne aux ultra-privilégiés.

Le capitalisme, une forme de cannibalisme ?

Dans le 2022 de Soleil vert, la surpopulation (quarante millions d’habitants à New York, soit quatre fois plus qu’aujourd’hui) va de pair avec l’explosion de la pauvreté (vingt millions de chômeurs rien qu’à Manhattan). Les églises débordent face à l’afflux d’indigents. Le héros, pour rejoindre son appartement, enjambe ses concitoyens qui dorment dans les parties communes de l’immeuble — hall, escalier, palier. Dans notre 2022, en France, la dynamique reste préoccupante : trois cent mille SDF, selon la Fondation Abbé-Pierre, le double de 2012.

Pour que la prophétie du film ne se réalise pas (« Les océans sont morts ! »), il faudra un bouleversement radical des modes de production. Attention, spoiler ! Chez Fleischer, le système capitaliste est même envisagé, lors du dénouement qui révèle la composition du « soleil vert », comme une forme de cannibalisme. Certes, la déshumanisation n’a pas encore atteint le stade du film de Fleischer, où des émeutiers sont évacués à la pelleteuse et des cadavres au camion-poubelle. Mais la tendance actuelle, favorisée par bientôt deux ans de restrictions sanitaires, a de quoi inquiéter : quarantaines entraînant le repli sur soi, port du masque qui dissimule les visages, crainte d’être contaminé par autrui.

Le plus troublant, sans doute, tient aux scènes devenues familières au spectateur de 2022, lessivé par la pandémie de Covid. Ainsi du couvre-feu annoncé par un haut-parleur, avec ses dérogations qui touchent à l’absurde : le héros possède un laissez-passer spécifique. Le voir errer seul, la nuit, dans une métropole déserte jonchée de détritus rappelle immanquablement les images de villes fantômes des premiers confinements, au printemps 2020.

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