Souleymane Bachir Diagne : « Il faut se décrisper sur les questions d’identité »

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Musulman initié à la mystique par son père au Sénégal et philosophe formé par Althusser et Derrida à Paris, Souleymane Bachir Diagne enseigne aujourd’hui aux États-Unis. Spécialiste de la philosophie islamique, il délivrera ce 9 octobre à 19h la conférence inaugurale des 23es Rendez-vous de l’histoire de Blois en vidéo-conférence depuis New-York.

La Croix L’Hebdo : Vous avez l’habitude de circuler entre le Sénégal, votre pays d’origine, la France, où vous avez des attaches, et les États-Unis, où vous enseignez et vivez. La réduction de la mobilité, liée à la pandémie de Covid-19, vous pèse-t-elle ?

Souleymane Bachir Diagne : Quand je me suis rendu compte qu’il était difficile voire impossible de quitter New York pour aller au Sénégal, cela m’a fait un choc. Si, pour une raison ou pour une autre, il me fallait rendre visite à ma mère ou mes frères et sœurs à Dakar, je ne le pourrais pas. C’est dur à envisager. Je me faisais par ailleurs une joie de venir en France cet automne, notamment pour les Rendez-vous de l’histoire de Blois… Ce ne sera pas possible.

Vous définiriez-vous comme un « citoyen du monde » ?

S. B. D. : Ce vieux mot stoïcien me convient parfaitement. Je suis né à Saint-Louis du Sénégal, une ville cosmopolite, à la fois française, marocaine, mauritanienne… Une ville palimpseste où les couches d’identité se superposent. Puis mes parents se sont installés à Dakar, où mes frères et sœurs sont nés. J’y ai enseigné vingt ans à l’université Cheikh-Anta-Diop.

C’est à Paris que j’ai eu 18 ans, ce qui dit tout de ma relation à cette ville. J’y ai gardé des amis très chers, depuis mes années de khâgne à Louis-le-Grand puis à l’École normale supérieure. Mais, sur mes quatre enfants, un seul est au Sénégal, les trois autres vivent dans différentes villes des États-Unis.

Vous étiez donc aux États-Unis lors des manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd à Minneapolis. Vous êtes-vous impliqué dans ce mouvement ?

S. B. D. : Mes enfants ayant grandi ici, je comprends très bien l’angoisse de parents noirs craignant que leur enfant ne soit soumis à un contrôle de police inopiné, et qui tourne mal. J’ai toujours veillé à ce que les miens vivent dans des environnements où ce risque n’était pas trop élevé.

Aux États-Unis, le racisme que l’on dit structurel et le danger des violences policières existent malheureusement pour les minorités. Quant aux manifestations, elles ont vraiment eu lieu sous mes fenêtres, puisque les étudiants de mon université de Columbia se sont beaucoup impliqués. Ce fut vraiment une insurrection morale de la jeunesse américaine, pour dénoncer et rejeter le racisme.

Pour reprendre Jean Ferrat, que j’apprécie beaucoup : « Il est temps que le malheur succombe. » L’assassinat de George Floyd a cristallisé l’idée qu’il est insupportable que le racisme structurel existe et perdure. Cette protestation est partie des États-Unis mais elle s’est répandue un peu partout dans le monde grâce à un effet de traduction: chaque société a trouvé chez elle un événement qui évoquait ce meurtre. En France, ce fut la mort d’Adama Traoré.

Vous-même n’êtes pas un Afro-Américain, mais Africain résidant aux États-Unis. Cela fait-il une grande différence ?

S. B. D. : Ayant grandi en Afrique, je ne me suis jamais perçu comme Noir, puisque je faisais partie de la majorité ! C’est une expérience radicalement différente. Les Africains-Américains disent que leur configuration psychique vient du fait que leurs ancêtres ont connu l’esclavage, puis la ségrégation.

Mais il faut souligner que les Africains-Américains n’ont pas été seuls à descendre dans la rue ces derniers mois. C’est même la première fois que des manifestations sous le logo Black Lives Matter ont réuni plus de Blancs que de Noirs. Cette insurrection morale n’était donc pas à caractère ethnique. C’est notre propre humanité qui fut révulsée. Quelque chose de profond s’est produit contre le racisme structurel. On ne reviendra pas en arrière.

La révolte doit-elle passer par le déboulonnage de statues ?

S. B. D. : Ériger des statues sur les places est une manière pour chaque société de raconter sa propre histoire. C’est une traduction dans le bronze du récit national. Or s’attaquer au racisme structurel conduit naturellement à remettre en cause cette vision du passé. Certains personnages deviennent comme le dieu romain Janus, avec un double visage, dont l’un est d’avoir commis un crime de déshumanisation d’autres humains.

Pour les descendants de ces humains-là, une telle statue apparaît comme une négation de leur histoire, elle réveille leur mémoire meurtrie. Ce retour sur le passé est naturel et nécessaire, même si cela ne doit pas conduire à déboulonner toutes les statues.

Quel regard les Français doivent-ils porter sur le colonialisme ? Faut-il tout rejeter en bloc ?

S. B. D. : Il faut affirmer sans équivoque que le colonialisme est un crime contre l’humain – c’est d’ailleurs l’expression même du président Macron. Le colonialisme se fonde sur l’idée qu’une partie de l’humanité est sans culture, sans civilisation, à peine humaine, et que l’on a pour mission de la porter à l’humanité pleine et entière.

Quand Jules Ferry déclare, en substance, qu’il était de la responsabilité des races supérieures d’élever les races inférieures, il reflète la pire violence que l’on puisse faire à un être humain : lui dénier son humanité. Cette violence structurelle demeure même quand un administrateur fait preuve de bienveillance envers les populations dont il a la charge.

Certes, cette séquence historique a mis en contact des cultures différentes et cela a pu être fécond. Vous et moi, par exemple, parlons la même langue et avons des références communes. C’est ce que Léopold Sédar Senghor appelait le métissage. Je ne dirais pas que c’est un « bienfait » de la colonisation, mais c’est une réalité à partir de laquelle il faut avancer.

Senghor, Aimé Césaire et même Frantz Fanon, le théoricien du post-colonialisme, ont certes été des chantres de la négritude, mais aussi et surtout de la convergence des cultures, d’un universel riche de tous les particuliers, de la « civilisation de l’universel » – une expression que Senghor avait reprise du père Teilhard de Chardin.

Vous situez-vous dans le courant post-colonial, qui vise à renverser le système de valeurs pour promouvoir celles des peuples décolonisés ?

S. B. D. : Pas vraiment, car dans ses versions contemporaines, ce courant est souvent relativiste. Il juxtapose des expériences particulières comme si l’espace public était un lieu où chaque identité venait jouer sa propre performance mais sans rencontre possible, sans vraie controverse. Je suis de ceux qui tiennent à la notion d’humanisme.

J’ai un souci de l’universel qui m’empêche de m’identifier uniquement à l’exigence identitaire.Je me reconnais plutôt dans la réflexion du philosophe Maurice Merleau-Ponty, qui distinguait l’universel de surplomb et l’universel horizontal.

Le premier fut celui du colonialisme, déclarant que l’Europe était lieu de l’universel et que le monde devait se régler sur sa civilisation et ses valeurs.

Le second naît de la rencontre, de la négociation, de la traduction, de l’apprentissage de la langue de l’autre. Il pose que le monde est fait de cultures différentes et équivalentes. Aucune n’est fondée à se déclarer comme la représentante naturelle de l’universel.

Les droits de l’homme sont-ils universels ?

S. B. D. : Oui mais depuis peu de temps, et en tout cas ni depuis 1776, date de la création des États-Unis d’Amérique, ni depuis 1789, malgré la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ces deux pays étaient schizophrènes, traçant une ligne de partage entre la terre de la civilité et la terre de la barbarie.

Le vrai point de départ, pour moi, c’est la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1948 à Paris.Les Nations unies, voilà le lieu d’un universel horizontal !

Le multilatéralisme est un impératif, surtout au moment où la pandémie de Covid-19 et le changement climatique nous indiquent clairement que nous sommes tous embarqués sur le même bateau. C’est sous l’égide de l’ONU que nous devons développer une vision commune de ce que signifie habiter notre Terre, si fragile, et prendre les décisions qui s’imposent.Vous êtes philosophe, mais aussi croyant musulman.

Comment vivez-vous votre foi ?

S. B. D. : J’ai grandi au Sénégal dans un univers musulman, plus spécifiquement dans une culture soufie. Cette éducation m’a été transmise par mon père, qui était aussi mon maître. Le soufi est pour moi celui qui a une expérience personnelle de la relation au divin, le sentiment de la présence constante de Dieu.

Une image très frappante dans le Coran est que Dieu est plus proche de vous que votre veine jugulaire ! Selon la tradition soufie, il faut adorer Dieu comme si on le voyait, tout en sachant que, même si ce n’est pas le cas, lui nous voit.

Y a-t-il eu un moment fondateur, pour vous, dans cette appropriation personnelle de la foi ?

S. B. D. : Quand je suis arrivé à Paris à l’âge de 18 ans, la pratique de la religion était pour moi une habitude, avec ce que cela signifie de répétition un peu mécanique. Deux ans plus tard, en revenant de vacances d’été au Sénégal, j’ai appris que deux de mes amis de khâgne, qui venaient de réussir le concours d’entrée à l’École normale supérieure (pour ma part, j’avais échoué une première fois), s’étaient tués dans un accident de voiture.

Nous avions les mêmes rêves, ils avaient la vie devant eux, et voilà, c’était arrivé.J’ai ressenti une incompréhension totale, et éprouvé fortement la vulnérabilité et le prix de la vie. Cela a marqué un tournant dans ma foi. Mon rapport à Dieu était désormais porté par la soif de vivre, et je voyais la vie comme un don de Dieu, qu’il donne et peut reprendre à tout moment, et qui reflète la force de l’humain mais aussi sa grande vulnérabilité.

Dans la tradition musulmane, Dieu se révèle dans un texte, le Coran. Un texte qui est aussi un document historique, vraisemblablement fixé dans sa forme actuelle au VIIIe siècle. Que vous apporte sa lecture ?

S. B. D. : Je le lis quotidiennement, et j’essaie de le faire comme s’il m’avait été révélé à moi, personnellement. Je crois que cela devrait être le cas de tous les musulmans. Cela signifie tout d’abord qu’on ne peut pas le lire comme le lisait un Irakien du VIIIe siècle : le Coran est une parole vivante, qui répond aux questions que nous nous posons ici et maintenant.

J’y reviendrai d’ailleurs dans mon propos aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, qui ont pour thème « Gouverner » : les sociétés musulmanes contemporaines sont invitées à inventer des institutions correspondant au monde moderne. Cela suppose une relation à la révélation qui considère qu’elle nous parle aujourd’hui de notre temps, qu’il faut que nous sachions la lire, l’interpréter et la traduire dans les termes et les exigences d’aujourd’hui.

Mais pour vous, personnellement, que signifie de lire cette parole vivante ?

S. B. D. : Le Coran porte plusieurs noms, notamment celui de zikr, qui signifie « se remémorer ». Il est un rappel que Dieu est l’origine de tout, qu’il a créé les âmes et les êtres, et que notre rapport à lui consiste à se demander : que me dis-tu aujourd’hui ? On fait parfois l’expérience singulière, en ouvrant le texte et en commençant sa lecture au point où on l’avait laissé la veille, qu’il s’adresse à vous, apportant une réponse aux soucis du moment.

Bien sûr, il ne s’agit pas de s’en servir comme d’un horoscope ou Madame Soleil ! Mais dans ces moments d’intimité, j’ai parfois le sentiment que le texte est en train de me parler à moi-même, de me rappeler quelque chose de ma vérité, de qui je suis et de ce qu’est ma relation à Dieu.

Cette façon de vivre l’islam est combattue aujourd’hui par d’autres courants musulmans, qui prônent au contraire le retour à la pratique de la communauté originelle. Comment l’expliquer ?

S. B. D. : On le voit tous les jours : il existe un islam violent, excommuniant, qui nie le pluralisme alors que celui-ci est inscrit dans le Coran lui-même. Les musulmans sont divisés et certaines sectes sont exclusivistes : elles affirment être les seules dépositaires et détentrices de la vérité de la tradition ; elles considèrent que les autres sont dans l’erreur et dans l’hérésie. Toutes ne sont pas violentes mais c’est bien cette interprétation qui a donné naissance au djihadisme.

Au Sénégal, l’islam est de tradition soufie. Le soufisme met l’accent sur la relation directe à Dieu et sur le pluralisme. Tout le monde connaît les vers d’Ibn Arabi ou de Rumi qui exaltent le fait qu’il n’y a aucune différence entre le temple, l’église, la mosquée. Cette vision n’est pas le fait de mystiques détachés du texte originel. Non, elle s’ancre totalement dans le Coran, elle est l’expression de la religion.

Cela dit, le Sénégal n’est pas à l’abri du terrorisme. Il est même probablement dans le collimateur des djihadistes. D’abord parce qu’il est considéré comme proche de l’Occident. Ensuite précisément parce que c’est un pays de soufisme, que les excommunicateurs considèrent comme une hérésie.

Mon pays fait partie de cette Afrique de l’Ouest où les attentats se répandent. Quand je suis à Dakar, je m’en rends compte chaque fois que je franchis les portiques de détection de métaux, à l’entrée des banques ou des hôtels.

On a souvent l’impression que dans cette guerre, c’est l’islam fondamentaliste et violent qui l’emporte. Ne cédez-vous pas parfois au découragement ?

S. B. D. : Pas du tout ! Je constate presque tous les jours l’aspiration des jeunes Sénégalais à vivre leur religion en bonne intelligence, c’est-à-dire à vivre pleinement leur foi dans le monde moderne, en tenant profondément à la vérité universelle de l’islam mais en faisant place au pluralisme, en comprenant que la vérité peut se réfracter de différentes manières sans perdre de son unité.

Simplement, les idées, les pensées font moins de bruit qu’une bombe. Ceux qui cherchent la visibilité le savent. Le procès des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher en a fait la démonstration. Pour autant, le fait qu’une certaine idéologie se réclamant de l’islam sache se rendre aussi visible ne signifie pas que le mouvement des sociétés va dans cette direction-là.

De Dakar à Paris puis à New York, vous êtes en quelque sorte un migrant. Quel regard portez-vous sur ces mouvements de populations qui suscitent tant de craintes en Europe ?

S. B. D. : Je plaide pour qu’Angela Merkel reçoive le prix Nobel de la paix ! En 2015, elle a ouvert son pays aux réfugiés avec cette phrase toute simple, une expression de mère de famille : « Ça va aller. » C’est aussi la fille de pasteur qui a parlé. Elle a exprimé le meilleur de la religion : un être humain, surtout un réfugié, est avant tout un frère et une sœur.

Notre humanité est à une époque de grandes migrations, et ce sera sans doute l’une des marques du XXIe siècle pour les historiens de demain. C’est un enjeu planétaire qu’il faut traiter comme tel, dans un cadre multilatéral.

Les Nations unies ont d’ailleurs essayé de structurer une réflexion globale. Pour les Européens, il s’agit de penser à la fois une politique de la fraternité, une stratégie économique, un partenariat avec les pays d’origine, et la nécessaire mise au pas des trafics, qui sont inhumains.

Je crois qu’il faut aussi se décrisper sur les questions d’identité. Rien qu’à l’échelle de ma vie, j’ai vu la France devenir un pays multiculturel. Le Sénégal aussi est un pays pluriel. Une société serait-elle menacée parce qu’elle change ? Non, les sociétés sont faites pour changer ! La condition humaine n’est pas un état, c’est une tâche et une responsabilité : celle de devenir une même humanité pour habiter ensemble la Terre.”,

La Croix

2 Commentaires

  1. Sénégalais vivant aux USA. « … C’est à Paris que j’ai eu 18 ans, ce qui dit tout de ma relation à cette ville. J’y ai gardé des amis très chers, depuis mes années de khâgne à Louis-le-Grand puis à l’École normale supérieure…Mon pays (sénégal) fait partie de cette Afrique de l’Ouest… ». Le parasitoïde à lunette type qui colle le cancer à tout ce qu’il suce.
    Le pompon: la double montée de tension. A la lecture des questions et à la lecture du canard qui les pose.

  2. “Musulman initié à la mystique par son père au Sénégal et philosophe formé par Althusser et Derrida à Paris, Souleymane Bachir Diagne enseigne aujourd’hui aux États-Unis. Spécialiste de la philosophie islamique”

    Ce “professeur”, nègralunettes musulchiasse, est en quelque sorte le modèle canonique issu de l’arsenal idéologique de la vérole marxiste, idiots effervescents des mondialo-progressistes, et dont le projet est d’atomiser l’Occident et sa race, les Blancs. On le sait, on le voit, et on va vous marcher dessus.

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