Strasbourg (67) : L’étudiante russe a-t-elle vraiment été agressée à cause de sa jupe ?

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Agression d’une jeune femme à Strasbourg : après l’indignation, le trouble dans l’enquête. Tandis que l’enquête piétine, la police et la mairie s’intéressent à un groupe de défense dont fait partie l’étudiante qui affirme avoir été insultée et frappée parce qu’elle portait une jupe.

L’affaire avait provoqué l’indignation, elle suscite désormais le trouble. Trois semaines après les déclarations d’Elisabeth G., jeune Strasbourgeoise frappée le 18 septembre parce qu’elle portait une jupe, les services de police échouent en effet à trouver le moindre indice qui viendrait corroborer le récit de l’étudiante.

Comment une jeune femme peut-elle se faire insulter et attaquer en plein jour, à Strasbourg, devant « une quinzaine de témoins » sans qu’aucun ne lève le petit doigt, y compris après le départ de ses trois agresseurs ? Seule trace aujourd’hui de cette attaque, l’œil au beurre noir de la jeune femme.

Un autre fait intrigue surtout les enquêteurs : les fréquentations de la jeune étudiante, et notamment sa proximité avec Stras Défense, un groupe Facebook que Le Monde a exploré. Etudiante de 22 ans d’origine russe, inscrite en deuxième année de licence de langues étrangères appliquées à l’université de Strasbourg, Elisabeth G. est l’une des modératrices de ce groupe.

Composé de bénévoles recrutés par le bouche-à-oreille, ce collectif organise depuis l’été des rondes pour empêcher les harcèlements et les agressions sur la commune de Strasbourg, mais le profil de ses bénévoles inquiète la mairie.

« C’est comme si rien ne s’était jamais passé »

Reprenons l’histoire. Vendredi 18 septembre, selon ses dires, Elisabeth G. rentre chez elle à pied. En bas d’une passerelle qui mène à la presqu’île Malraux, dans un des « nouveaux centres » de Strasbourg, elle croise trois hommes d’une vingtaine d’années.

Selon elle, l’un d’eux lui lance : « “Regardez cette pute en jupe”. Je me permets de répondre “pardon”. Là, ils me répondent “tu te tais salope et tu baisses les yeux”. Deux m’attrapent chacun par un bras et le troisième me donne un coup de poing au visage », avant de s’enfuir « en courant », a raconté l’étudiante dans plusieurs vidéos postées par des radios, dont France Bleu Alsace. Elle y témoigne à visage découvert, avec son coquard.

Elisabeth G. porte plainte deux jours plus tard au commissariat central de Strasbourg – elle exhibe d’ailleurs les feuillets de sa déposition sur une vidéo. Selon Les Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA), elle donne une description assez précise de ses agresseurs : « Un homme grand et de forte corpulence, vêtu d’un survêtement noir Adidas ; un homme mince, 1,80 m et porteur d’un survêtement foncé ; un homme au visage allongé, 1,80 m environ, mince, vêtu d’un jean troué et de baskets Nike Requin. »

Après son agression, l’étudiante lance devant les caméras venues jusque chez elle un appel à témoignages : « J’aimerais retrouver ces gens. Si quelqu’un reconnaît la scène, j’aimerais qu’il se manifeste, même anonymement. » Car « ce qui [la] révolte le plus », dit-elle, c’est l’absence de réaction des témoins, « quinze personnes environ »qui ont assisté à la scène et ne sont jamais venues la trouver, même après. « C’est comme si rien ne s’était jamais passé », explique la jeune femme à France Bleu Alsace.

Et sur RMC : « Personne n’a appelé la police, une ambulance, ou crié “arrêtez”, personne n’est venu me voir pour me dire (…) “est-ce que tout va bien ?”, rien. » Ces derniers temps, la capitale européenne avait connu plusieurs faits divers de ce type. En plein cœur de l’été, les témoignages s’étaient multipliés sur un groupe Facebook des étudiants de Strasbourg, très choqués. Leurs échos étaient remontés jusqu’à la mairie.

Emballement des réseaux sociaux et des politiques Cette nouvelle affaire de harcèlement et d’agression survenue le 18 septembre emballe de nouveau les réseaux sociaux, puis le monde politique. Le mercredi 23 septembre, le gouvernement fait part de sa « condamnation absolue » de faits jugés « très graves », insiste le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, à l’issue du conseil des ministres.

Dénonçant un acte « inadmissible », la ministre déléguée à la citoyenneté, Marlène Schiappa, annonce sur Twitter qu’elle va réclamer aux préfets de « doubler » les verbalisations du délit de harcèlement de rue et se rend en personne à Strasbourg.

Selon nos informations, Josiane Chevalier, la préfète du Bas-Rhin, prudente, avait pourtant tenté d’éviter le déplacement de Marlène Schiappa. La visite ministérielle donne à ce fait divers une résonance nationale. La ministre annonce à Strasbourg qu’un « intervenant social »serait recruté pour accompagner les victimes lors de leur dépôt de plainte. Le motif de l’agression – le port d’une jupe – s’invite dans les commentaires et dans les questions de certaines rédactions. 

« Est-ce que vous y voyez un fond de séparatisme islamiste ? », avait demandé la chaîne CNews lors d’un duplex organisé avec la ministre devant l’hôtel de police. Dans le même temps, une enquête est ouverte pour « violences commises en réunion suivies d’une incapacité n’excédant pas huit jours ». Un appel est diffusé dans la presse à la demande du parquet pour récolter des informations utiles à l’enquête, tandis que les enquêteurs tentent de recueillir des témoignages. Sans succès.

Dizaines d’heures de visionnage de vidéosurveillance La ville est essentiellement dotée de caméras tournantes, dont certaines sont positionnées assez loin du lieu où les faits se seraient produits. Le lieu de l’agression se situe effectivement sur le bord de l’île, avec une piste cyclable, et n’est pas couvert par la vidéosurveillance.

Malgré des dizaines d’heures de visionnage de vidéosurveillance et la recherche active de témoins de la scène, les policiers de la sûreté départementale du Bas-Rhin ne trouvent aucun élément qui permettrait de corroborer la scène de violences verbale et physique décrite. Interrogée sur RMC, cinq jours après les faits, la jeune étudiante avait elle-même prévenu : « La police fait tout [ce qu’elle peut], mais c’est assez compliqué avec les caméras à Strasbourg, parce qu’il n’y en pas non plus à chaque mètre, si je suis loin, de dos, on voit pas bien (…), on fait tout pour mais pour l’instant ça n’a rien donné. »

L’agression n’apparaît effectivement nulle part, pas plus que l’étudiante elle-même, ni les trois individus correspondant à la description donnée. L’analyse de la vidéosurveillance du centre commercial Rivetoile situé à proximité ne montre rien non plus.

Autre élément troublant, selon Les DNA : le téléphone portable de la jeune femme a accroché la borne de son domicile à l’heure où elle est censée avoir été violentée. Les policiers en déduisent qu’elle se promenait sans son smartphone, mais Elisabeth a clairement indiqué qu’elle était en train de « regarder des vidéos sur TikTok » depuis son téléphone lorsqu’elle commence à être importunée.

Trois jours après l’agression de l’étudiante, le fondateur du collectif Stras Défense, Victor F., poste sur le groupe Facebook un étrange message : « Bonsoir à tous, les choses commencent à bouger sérieusement. Elisabeth qui s’est fait agresser a pu être interrogée par France Bleu. Elle nous a recommandés auprès d’eux, j’attends leur retour. Je vous appelle donc tous à contacter des gens partout dans les médias que vous pourriez connaître, la phase 2 de Stras Défense va commencer, on va essayer d’avoir une visibilité à l’échelle de la France, alors tous autant que vous êtes, agissez, publiez, partagez ! Il est temps d’agir, sur ce point vous pouvez tous être utiles ! »

« Mouvement citoyen » Stras Défense se veut « apolitique », bien qu’il ait dans ses pages favorites celle de la section locale de l’UNI, le syndicat étudiant de droite. Sur le groupe Facebook privé auquel nous avons eu accès, les médias « de gauche » ou « gauchistes » sont cependant régulièrement critiqués. Sur un autre message, un membre poste une affiche contre le harcèlement de rue, avec des personnes blanches. 

« Pendant les trois rondes c’est plutôt des insultes en arabe qu’on a entendues mais bon continuons à le nier », répond Victor F. « Si ça se trouve ils récitaient du Molière dans leur langue natale qui sait… J’avoue c’est une langue assez agressive on peut se méprendre. N’oublions pas que ce sont les “chances pour la France” », ironise un autre, dans un message “liké” par l’un des créateurs du groupe.

Dans un message à l’adresse de ses troupes, l’un des créateurs de ce groupe se prévaut même du soutien des forces de l’ordre. « Résumé rapide de la rencontre entre l’initiateur du groupe, Victor F. et la police de Strasbourg : la police est favorable et encourage la mise en place de ce mouvement citoyen », écrit-il avant de préciser que les fonctionnaires auraient simplement demandé d’éviter « des dérives » violentes.

Du côté des autorités, on réfute en bloc cette lecture, assurant que Victor F. n’a pas été reçu, mais convoqué, et que son initiative est désapprouvée. Il y a quelques jours, la nouvelle maire (Europe Ecologie-Les Verts) de Strasbourg, Jeanne Barseghian, a adressé une lettre à la préfète, Josiane Chevalier, pour « attirer [son] attention » sur les agissements de Stras Défense, qui « inquiètent » la municipalité. 

« La sécurité relève de l’État », rappellent les auteurs de cette missive. Sollicitée par Le Monde, Elisabeth G. n’a pas répondu. Auprès de BFM-TV, elle s’est dite « choquée » de la remise en cause de ses déclarations. « Je n’ai rien à ajouter, je ne me suis pas réveillée comme ça le matin », a-t-elle dit à la chaîne d’info, en référence à son coquard.

Le Monde

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