Suède : « La classe politique a fait un virage à 180 degrés sur l’immigration »

Commentant les émeutes que connaît la Suède, la première ministre sociale-démocrate a affirmé que l’intégration des immigrants était un échec. Cette appréciation fait désormais presque consensus parmi les décideurs publics en Suède, argumente le chercheur Tino Sanandaji. Tino Sanandaji est un économiste irano- suédois, docteur de l’université de Chicago et contributeur régulier, notamment, de la revue conservatrice américaine «National Review». Il est l’auteur d’une note pour la Fondapol (think-tank) parue en 2018, «Les Suédois et l’immigration», en deux parties: «Fin de l’homogénéité?» et «Fin du consensus?».

Alors que des émeutes ont éclaté en Suède dans des quartiers à forte population immigrée, après la venue supposée d’un activiste d’extrême droite coutumier des provocations, comme brûler des corans, la première ministre suédoise a déclaré: «L’intégration a été trop faible tandis que nous avons connu dans le même temps une immigration massive.» Son propos représente-t-il une rupture inédite?

Tino SANANDAJI. – Ce n’est pas une rupture sans précédent en tant que telle: cette déclaration est à remettre dans le contexte d’une évolution profonde du parti social-démocrate suédois ces trois dernières années. Jusqu’en 2019, la position officielle du parti était que l’immigration n’avait pas d’impact sur la criminalité, qu’elle était nécessaire pour sauver l’État-providence et que ceux qui pensaient que des taux d’immigration plus élevés étaient la cause de l’augmentation spectaculaire de la violence des gangs étaient racistes et «anti-science».

Désormais, la position officielle des sociaux-démocrates est d’admettre que l’immigration de réfugiés est coûteuse et contribue à la criminalité ainsi qu’à la ségrégation. Ce changement de politique et de discours a aidé le parti social-démocrate à progresser dans les sondages.”

Il faut aussi noter que la nouvelle première ministre, Magdalena Andersson, n’a jamais appartenu à l’aile d’extrême gauche, migrationniste et utopiste, de son parti. Alors que notre ancien premier ministre (Stefan Löfven) n’avait aucune formation universitaire, Magdalena Andersson est une économiste formée au collège le plus élitiste de Suède, et ses prises de position sont davantage fondées sur des preuves. Aussi, cela ne me surprend pas qu’elle admette les problèmes d’intégration connus des sociologues sérieux. De nombreux politiciens suédois le savaient très bien, mais avaient peur de l’exprimer, car toute critique ouverte de l’immigration a longtemps été considérée comme raciste et aurait conduit à la ruine de leur carrière.

Que pense l’opinion publique suédoise de la question de l’immigration?

L’opinion publique en Suède est favorable, depuis des décennies, à une limitation de l’immigration des réfugiés, mais il y avait un fort consensus en faveur de l’immigration parmi les élites politiques ainsi que dans les médias. C’est pourquoi le parti anti-immigration, les Démocrates de Suède (classés à l’extrême droite, NDLR), est passé de presque zéro à près d’un cinquième des voix en vingt ans d’existence. Les enquêtes d’opinion ont montré que seulement 20 % à 25 % des Suédois souhaitaient augmenter l’accueil de migrants réfugiés, alors que 70 % à 80 % des parlementaires et des journalistes étaient pour.

Ce qui a changé, c’est que le mécontentement croissant de l’opinion sur ce sujet a forcé les élites politiques du pays à se plier aux souhaits de l’électorat. Aussi bien la droite de l’establishment que la gauche sociale-démocrate ont ainsi modifié leur politique et leur discours en matière d’immigration à presque 180 degrés. La Suède est une société de consensus: alors que presque tout le spectre politique, à l’exception d’une petite minorité, était favorable à l’ouverture des frontières en 2015 ou 2016, presque tout le spectre politique, à l’exception d’une petite minorité, soutient désormais la limitation de l’immigration.

La Suède a toujours été caractérisée comme un pays homogène avec très peu d’immigration. Quand les choses ont-elles changé et à quelle vitesse?

En effet, contrairement à ce que voudraient faire croire quelques historiens idéologues, la Suède n’a jamais été un pays d’immigration. Elle a longtemps été un pays homogène, et c’est seulement au cours des dernières décennies qu’elle a commencé à recevoir un grand nombre de réfugiés extra-européens. Jusqu’en 1985, la Suède comptait très peu de migrants non occidentaux, seulement 2 % de la population environ, car les sociaux-démocrates, au pouvoir avant 1968, étaient un parti assez conservateur sur ces questions. Mais la politique suédoise s’est radicalisée et, dans la seconde moitié des années 1980, le gouvernement a commencé à accueillir un grand nombre de migrants réfugiés.

Pendant la période 1985-2015, l’immigration au titre de l’asile en Suède a été environ quatre fois plus importante par habitant que dans les autres pays d’Europe de l’Ouest, de sorte que la part de la population d’origine non occidentale est passée de 2 % à 20 % de la population totale en 2022. Les gouvernants estimaient alors que le système de protection sociale supérieur suédois éviterait les problèmes déjà observés en France et dans d’autres pays européens. Les faits leur ont prouvé qu’ils avaient tort, mais il leur a fallu très longtemps pour l’admettre. Dans les enquêtes actuelles, moins de 10 % de l’opinion pense que l’intégration a été un succès.

Depuis 2015 et la crise migratoire, il semble que les règles se soient durcies en Suède…

Les règles suédoises sont encore de facto plus généreuses que la plupart des autres pays européens, en particulier compte tenu du regroupement familial et de diverses failles juridiques. Nous accueillons encore environ 80.000 à 90.000 migrants par an, la plupart venant de l’extérieur de l’Union européenne.

Les émeutes de 2005 en France ont été regardées en Suède comme un contre-exemple absolu, notamment en matière de concentration des immigrés dans certaines communes. Près de vingt ans plus tard, la Suède a-t-elle suivi le même chemin?

La Suède a en effet des niveaux de ségrégation approchant, voire dépassant ceux de la France. Dans mon livre Mass Challenge. The Socioeconomic Impact of Migration to a Scandinavian Welfare State (Palgrave Macmillan), je décris comment les médias suédois en 2005 ont dépeint les émeutes à Paris comme un événement exotique, voire extraterrestre, quelque chose que la Suède ne connaîtrait jamais. Cependant, déjà à cette époque, certains – souvent ceux familiers des évolutions en cours dans les banlieues suédoises – mettaient en garde: la Suède était en train d’aller dans la même direction. Ils se heurtèrent à des critiques virulentes… De façon ironique, une décennie plus tard, les médias suédois s’intéressaient aux politiques publiques françaises pour apprendre à éviter les émeutes et la violence des gangs, qui avait déjà dépassé celle de la France!

Le Figaro