Suisse : Émile Yung, le «Village noir» et le déferlement des théories racialistes

Figure genevoise illustre, le biologiste Émile Jung se faisait l’apôtre de théories racialistes en exhibant des corps noirs sur scène. Militants, politiques et historiens plaident aujourd’hui pour une mise au point réaliste des idées que l’homme véhiculait en son temps.

Il s’agit de l’une des voies les plus pentues de Genève. Au croisement de la rue Lombard et à quelques embranchements du boulevard des Philosophes, la rue Émile-Yung porte, depuis 1924, le nom du savant genevois. Biologiste, zoologiste et anthropologue reconnu, il est le premier Suisse à avoir été honoré par la médaille d’or du concours de la Section des sciences de l’Académie royale de Belgique. Gratifié pour avoir vulgarisé la connaissance scientifique, l’homme a aussi contribué au développement et à la diffusion d’assertions admises aujourd’hui comme racistes et discriminantes.

«Cette voie porte le nom d’une personnalité ayant été impliquée dans le colonialisme, le racisme, la traite négrière ou leur apologie.» C’est le début de l’annotation que l’on peut désormais lire au sujet du scientifique sur le site du canton de Genève. Le 12 juin dernier, 17 députés du Grand Conseil de la République et canton de Genève ont déposé une motion «pour un inventaire des lieux géographiques portant des noms en lien avec le colonialisme, la traite négrière ou le racisme, et pour une meilleure information du public à ce propos».

«Il ne s’agit pas de tout supprimer, mais de fournir aux gens des explications. Cette motion est un juste milieu entre effacer l’histoire et remplacer les noms de rues choisies à une certaine époque», illustre la députée socialiste Helena Verissimo de Freitas, troisième signataire de la motion.

En réalisant une brève recherche sur internet, le nom d’Émile Yung semble encore présenté élogieusement, sans laisser place au contexte historique et à la participation de l’homme à une entreprise unanimement perçue comme inhumaine aujourd’hui.

Successeur de Carl Vogt

Dans un essai publié au sein de l’ouvrage L’Invention de la race*, l’historien fribourgeois Patrick Minder retrace notamment le parcours d’Émile Yung. Il suit des cours de phrénologie à Genève en 1873, progresse vite et se rend à Paris en 1878 où il rencontre l’anthropologue, biologiste et zoologiste français Jean Louis Armand de Quatrefages de Bréau de l’Académie des sciences, racialiste notoire. Il fait, la même année, la connaissance de Carl Vogt, dont il deviendra le successeur. Le professeur de zoologie à l’Université de Genève, avocat de «l’inégalité entre les races», l’engage comme assistant. «Émile Yung est un homme du XIXe siècle pétri des théories scientifiques de l’époque et de celles qui la précèdent. Il en deviendra finalement l’héritier», raconte Patrick Minder.

En 1895, Émile Yung succède à Carl Vogt à l’université et s’empare de la chaire de zoologie et d’anatomie. L’année suivante, Genève s’apprête à recevoir l’Exposition nationale. A cet égard, deux villages sont reconstitués au cœur de Plainpalais, un «Village suisse», et un «Village noir». C’est l’une des attractions les plus populaires de l’exposition. Près de 2 millions de Suisses viennent observer les 227 Africains mis en scène au parc de Plaisance.

«Tous ces gens ne venaient pas directement d’Afrique. Ils avaient déjà été présentés dans différentes foires en Europe», détaille le sociologue Bernard Crettaz. «Ce village a eu énormément de succès, les Suisses étaient en admiration pour ce peuple, cette musique. Il y avait un étang dans lequel le public pouvait jeter des pièces de monnaie, les membres du village se mettaient alors nus pour plonger et récupérer les pièces.»

Diffusion de théories racialistes

Ces représentations dégradantes, en vogue à l’époque, sont renforcées par Émile Yung le 11 juin 1896. Le biologiste donne une conférence intitulée: «Caractéristiques anthropologiques de la race nigritique (crâne, chevelure, taille, couleur, etc.) étudiées sur quelques-uns de ses représentants du Soudan occidental, […] Parenté de cette race avec les autres nègres africains, sa distribution géographique, etc.»

Se basant sur des théories racialistes, il présente au public 15 personnes du «Village noir», des hommes, des femmes et des enfants. Émile Yung entame une succession de considérations scientifiques: la peau d’abord – une paume d’un individu est comparée, «par facétie», à celle d’un «Nègre de Carouge»**. Yung compare ensuite les crânes de ces hommes avec ceux de Genevois en rappelant les théories de Paul Broca, médecin, anatomiste et anthropologue français qui affirmait que la capacité crânienne des Noirs était inférieure à celle des Blancs. C’est ainsi que l’homme postulait des capacités intellectuelles et mentales des individus.

La conférence du Pavillon Raoul Pictet, rencontrera un franc succès. Quelques mois plus tard, le 7 octobre 1896, Émile Yung la présentera aux membres de la Société suisse des professeurs de gymnases à Genève.

«Ces professeurs de gymnase ont certainement intégré le propos de Yung comme un discours scientifique de valeur et ont donc été influencés. Ces idées ont été reproduites dans la géographie, une matière née de l’impérialisme et de la colonisation», conclut Patrick Minder.

Projections stéréotypées

Comment rétablir dès lors une forme de justice mémorielle? Certains plaident aujourd’hui pour que ces figures soient destituées de l’espace public. Rachel M’bon-Barbezat, fondatrice de la page Instagram «N.o.i.r.e.s» qui vise la promotion des femmes noires de Suisse, insiste, elle, sur l’importance de la contextualisation.

«Comment imaginer qu’après de tels spectacles l’imagerie fantasmagorique des corps noirs n’ait pas été véhiculée?» questionne cette Vaudoise engagée.

«Ces zoos humains ont déshumanisé l’homme et les femmes noirs. En les réduisant à des animaux, ils ont véhiculé des stéréotypes visant à maintenir une hiérarchisation des êtres humains. Les stigmates de ces projections sont encore perceptibles aujourd’hui. On les retrouve au niveau des nombreux clichés sur les Noirs, dans le cadre de l’accès au logement, ou au travail où certains employeurs affirment ne pas vouloir engager de Noirs parce qu’ils seraient trop paresseux ou sales. C’est ainsi que s’exprime la postcolonalité.»

Faut-il dès lors faire table rase de ce passé? «Je ne suis pas pour l’idée de détruire ce qui existe, mais pour révéler la vérité même si elle est lourde. Il ne faut pas avoir peur des mots. Ce dont la jeunesse a besoin aujourd’hui, c’est que l’on soit en mesure de reconnaître les conséquences des erreurs du passé», juge Rachel M’bon-Barbezat.


Notes

*Minder, Patrick. «20. Émile Yung et le Village noir de l’Exposition nationale suisse de Genève en 1896», Nicolas Bancel éd., «L’Invention de la race. Des représentations scientifiques aux exhibitions populaires». La Découverte, 2014, p. 303-314.

**«Un ouvrier emballeur noir, peut-être ancien esclave, de la faïencerie Baylon qui s’appelait Baptiste. Comme il n’était que peu rétribué, on l’autorisait à s’exhiber comme sauvage lors de fêtes ou à diverses occasions» – Note de bas de page n° 27.

Le Temps