Suisse : Le marathonien éthiopien Tolossa Chengere, “espoir de la course à pied helvète”, menacé d’expulsion avoir menti et abusé de l’aide sociale

L’Éthiopien Tolossa Chengere est un coureur de fond reconnu. Certains ont espéré qu’il coure et gagne pour la Suisse. Mais tout ne s’est pas passé comme prévu.

Tolossa Chengere a incarné l’espoir de la course à pied en Suisse. L’ex-requérant d’asile éthiopien y a remporté de nombreuses victoires. L’athlète d’élite a triomphé notamment à Morat-Fribourg en 2003 et 2007; il est arrivé deuxième sur le Grand Prix de Berne en 2012. Ses talents ont fait de lui un sportif reconnu. Des personnalités romandes l’ont alors soutenu, espérant qu’un jour il puisse courir et gagner pour son pays d’adoption. Mais tout ne s’est pas passé comme prévu. Les multiples versions du candidat à l’asile ont braqué les autorités. Il a aussi été soupçonné d’avoir abusé de l’aide sociale.

L’athlète éthiopien Tolossa Chengere, à Morat-Fribourg en 2017. Il a remporté la mythique épreuve à deux reprises.

L’athlète éthiopien Tolossa Chengere, à Morat-Fribourg en 2017. Il a remporté la mythique épreuve à deux reprises.

Tolossa Chengere a incarné l’espoir de la course à pied en Suisse. L’ex-requérant d’asile éthiopien y a remporté de nombreuses victoires. L’athlète a triomphé notamment à Morat-Fribourg en 2003 et 2007; il est arrivé deuxième sur le Grand Prix de Berne en 2012. Ses talents ont fait de lui un sportif reconnu. Des personnalités romandes l’ont alors soutenu, espérant qu’un jour il puisse courir et gagner pour son pays d’adoption. Mais tout ne s’est pas passé comme prévu. Les multiples versions du candidat à l’asile ont braqué les autorités. Il a aussi été soupçonné d’avoir abusé de l’aide sociale.

Le coureur né en 1983 découvre la Suisse en 2002, à l’occasion d’une compétition. La même année, il y dépose une demande d’asile qui a été rapidement rejetée. Quinze ans plus tard, il tente la naturalisation à Épalinges, son ancienne commune de résidence. Mais il échoue devant la commission en 2017. Magnanimes, les autorités locales lui accordent une deuxième chance qui lui est favorable. Le coureur attend toujours la confirmation officielle des autorités fédérales et cantonales.

Respect de la procédure?

Tolossa Chengere a obtenu l’aval d’Épalinges sans en remplir les conditions légales. Il n’avait qu’un permis B lors de son audition, alors qu’il aurait dû présenter un permis de séjour C, comme le canton de Vaud l’indique sur son site internet. Contacté, le syndic palinzard Alain Monod ne veut faire aucun commentaire sur un dossier privé. L’élu PLR tient à préciser que l’intéressé a quitté la commune en 2014.

Nos recherches montrent que tout n’est pas clair dans la trajectoire du sportif. Le flou commence dès son arrivée en Suisse. Lorsqu’il se présente au bureau des migrations, le personnage donne un faux nom. Il dit être né le 12 octobre 1984. Or cette date ne correspond pas toujours, d’un document officiel à l’autre. World Athletics, l’organisation de référence qui chapeaute toutes les fédérations nationales d’athlétisme, affirme qu’il est né en 1979. Son permis de séjour actuel indique, lui, le 1er janvier 1983.

Espionné en Suisse

Quand est-il né? Quel est son vrai nom? La Confédération demande des explications lors de la procédure d’asile. L’athlète répond qu’il a dû cacher sa véritable identité pour se protéger du gouvernement éthiopien. En tant que membre de l’ethnie Oromo, il avoue être proche des rebelles du Front de libération oromo (OLF). Tolossa Chengere dit être espionné en Suisse. S’il était retourné chez lui, selon lui, il aurait subi des représailles.

Cette version diffère avec le temps. L’homme a également tenté de se déplacer en Amérique du Nord en épousant une Canadienne. Les autorités helvétiques ont d’ailleurs longtemps ignoré cet épisode. Avant de se rendre au Canada, le coureur de fond a répondu à un questionnaire posé par l’ambassade nord-américaine à Paris. Dans un échange écrit, le sportif nie ce qu’il a avoué aux suisses: «Je n’ai jamais été membre de l’OLF. Je n’ai jamais participé à aucune activité illégale organisée ou soutenue par l’OLF», raconte-t-il cette fois-ci.

Omissions et inexactitudes

Les omissions, les inexactitudes et les incohérences ont valu le refus de la demande d’asile en quelques semaines à peine. Mais l’Éthiopien conteste son expulsion. En juin 2002, il s’y oppose physiquement juste avant de monter dans l’avion à l’aéroport de Genève. Après négociations, les autorités suisses lui rendent son passeport et le laissent partir en France. Tolossa Chengere n’y reste pas et revient en Suisse pour faire recours contre le Service des migrations. C’est le début d’un bras de fer juridique qui dure onze ans, jusqu’au Tribunal administratif fédéral. Il bénéficie encore aujourd’hui d’un permis B.

Je n’ai jamais été membre du Front de libération oromo (OLF). Je n’ai jamais participé à aucune activité illégale organisée ou soutenue par l’OLF.»Tolossa Chengere, sportif d’élite éthiopien en Suisse, dans un échange écrit avec l’ambassade du Canada à Paris

Lors des débats juridiques, Tolossa Chengere a changé plusieurs fois de version. Il a notamment présenté une nouvelle carte d’identité, expliquant qu’il avait été gardien de prison en Éthiopie. À ce titre, il aurait été contraint d’espionner d’autres membres de sa communauté oromo et d’assister à des interrogatoires impliquant des actes de torture. S’il refusait, selon lui, il aurait été menacé. En Éthiopie, sa fuite serait désormais considérée comme une désertion.

Soupçon d’abus

Nos recherches indiquent que l’Éthiopien est retourné chez lui au moins dix fois depuis 2011, bien qu’il prétende être persécuté par son gouvernement. Il y est parfois resté durant deux mois avant de rentrer en Suisse. Les preuves de ses séjours ne manquent pas: billets d’avion, réservations de voyage, photos sur les réseaux sociaux. Un cliché qui le montre devant le grand monument Amhara au lac Tana a été pris des années après le dépôt de sa demande d’asile dans le canton de Vaud.

Tolossa Chengere a aussi eu des problèmes avec les services sociaux de la Ville de Lausanne. L’homme y bénéficiait de l’aide sociale. Mais en 2019 la capitale vaudoise a des soupçons et le convoque. L’athlète est accusé d’avoir loué une chambre dans un logement qui appartient à un autre Éthiopien. Selon le service de la Commune, il ne possède pas la clé de cet appartement et n’y réside pas. Le sportif aurait perçu 4350 francs de loyers indus. Contactée, la Ville n’a fait aucun commentaire. Elle précise qu’elle ouvre toujours des poursuites pénales en cas d’abus.

Les admirateurs du coureur de fond ne semblent pas être au courant des agissements et déclarations de leur poulain. Il y a encore deux ans, l’association d’athlétisme Swiss Athletics écrit aux autorités pour tenter de faciliter l’octroi du passeport à croix blanche.

Contacté, l’intéressé a accepté un premier rendez-vous, avant de refuser de répondre à nos questions. Il attend toujours sa naturalisation.

Tribune de Genève