Suisse : Saint-Maurice a organisé pendant 40 ans un bal nègre

Alors que l’histoire de la cité rempart du Valais a forgé son identité autour de la figure d’un saint patron du continent noir, elle fut pendant près de quatre décennies le lieu d’une drôle de manifestation.

«Zim boum, zim boum boum», c’est sur ce cri de ralliement que jusqu’en 2016 les Agaunois se rassemblaient le lundi de carnaval pour participer au «bal nègre». Oui, oui, vous avez bien lu: «bal nègre». Pourtant, en ce mois de décembre 2020, sur la Grand-Rue de la petite ville valaisanne de Saint-Maurice, boutiques, cafés et kébabs ne semblent pas se remémorer les excès de ces festivités aux consonances racistes.

Le visage au cirage

A quelques pas de là, au dernier étage d’un immeuble locatif, Raymond Bréguevand, infatigable carnavalier, nous reçoit dans son atelier au milieu d’un labyrinthe d’étagères où bataillent, immobiles et silencieux, une multitude de soldats de plomb. «Le «bal nègre» n’était rien d’autre qu’une farce carnavalesque, se remémore ce charmant octogénaire. Alors que le week-end et le mardi gras, la fête battait son plein, le lundi était devenu un jour sans activité. C’est le président du carnaval d’alors, le regretté Freddy Baud, qui en eut l’idée en 1977. Nous avons alors lancé des coups de fil à droite et à gauche et, le soir même, les rues étaient remplies de jeunes qui s’étaient passé la figure au cirage.»

Dans l’euphorie de cette première édition, le Père blanc, inspiré du missionnaire de Tintin au Congo, apparut sur son balcon pour sermonner les visages noirs surexcités qui déambulaient. Au fil des ans, le «bal nègre» attire les fêtards des quatre coins du Valais et devient le lieu de tous les débordements. A tel point qu’il est remplacé en 1987 par le «bal des trappeurs» puis l’année suivante par le «bal des oiseaux» et en 1989 par le «bal des animaux»…

En 1990, le «bal nègre» renaît de ses cendres avec un nouveau personnage, le sorcier Goulou u’n’goulou. La fête repart de plus belle, mais reste cette fois locale. En 2016, le «bal nègre» est enfin remplacé par une «Carna pride» pour des considérations éthiques, mais surtout parce qu’il est devenu moins populaire. Kanyana Mutombo, secrétaire général du Carrefour et réflexion d’action sur le racisme anti-Noir (CRAN), tombe des nues à l’évocation de cette drôle de coutume.

S’il se montre compréhensif quant à la création de la manifestation dans les années 1970, il reste perplexe face à sa longévité: «La population africaine est de plus en plus présente en Valais. Elle ne peut que se sentir humiliée par de telles pratiques. Si l’on n’en tient pas compte, c’est un manque de respect, et ça, c’est inacceptable.» En témoigne, dans les années 1950 déjà, l’écrivain afro-américain James Baldwin qui séjourne à Loèche-les-Bains. Dans ses Chroniques d’un enfant du pays, il relate avec amertume que, pendant Carnaval, deux enfants du village étaient déguisés en Noirs pour collecter de l’argent pour les missionnaires d’Afrique.

Le Temps