Suprémacisme blanc : “N’importe quel cinglé, même si ce n’est pas un cador du terrorisme, peut faire du dégât”

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Le politologue Jean-Yves Camus analyse, pour Marianne le suprémacisme blanc en France et la menace que représente l’extrême droite violente. Des « séparatismes » désormais inclus dans le projet de loi porté par le ministre Gérald Darmanin.

Interrogé par CNews le 4 octobre, Laurent Nuñez, coordonnateur national du renseignement à l’Élysée, a alerté sur « la menace suprémaciste » en France, « ces gens qui s’imaginent qu’il va y avoir un “grand soir”, qu’il faut s’armer pour se défendre ». Une menace incluse dans le projet de loi sur le séparatisme qui vise à l’origine l’islam radical.

Mais qui, dans la constellation de l’ultra-droite française, incarne aujourd’hui cette « menace suprémaciste » ? Qui est susceptible de recourir aux armes ? Depuis le début du quinquennat, selon Laurent Nuñez, cinq attentats terroristes d’extrême droite ont été déjoués par la DGSI et la gendarmerie. Des réseaux ont été interpellés à grand bruit en 2017-2018, comme les Barjols, Action des forces opérationnelles (AFO) ou encore l’OAS fondée par le nationaliste Logan Nisin, qui tous étaient au stade des plans et des préparatifs.

Mais tous les groupes fascinés par la violence en dorment pas en prison : la Division nationaliste révolutionnaire (DNR), mouvance skinhead active en Corrèze et en Ile-de-France, a concédé réfléchir au « coup d’État » et à la « prise de pouvoir par les armes » quand d’autres groupuscules font infuser l’idée de la supériorité de la race blanche.

Obsédés par le déclin et la peur du « grand remplacement », certains se vivent comme les derniers remparts de la civilisation blanche. Ou se voient comme une riposte aux attentats djihadistes qui ont ensanglanté la France… Jean-Yves Camus, membre de l’Observatoire des radicalités politiques, est spécialiste de ces courants. Entretien.

Marianne : Existe-il des factions de l’extrême droite française qui se préparent à la « guerre raciale » ?

Jean-Yves Camus : Il y a un vieux fantasme de l’ultra-droite française, européenne et américaine, qui est non seulement de préparer mais aussi souhaiter l’avènement d’une explosion paroxystique, qui serait le commencement d’un affrontement racial. Avec pour objectif de nettoyer les pays « blancs » de leur population « allogène ». Il faut distinguer la part de fantasme de la capacité opérationnelle à le réaliser. Cinq complots ont été déjoués.

Entre tous ces gens, il y a de différences assez notables. Logan Nisin, qui administrait une page à la gloire de Breivik, peut être catégorisé parmi les suprémacistes blancs. Mais on ne peut ranger le groupe Action des Forces Opérationnelles (AFO, qui projetait des actions contre les musulmans, NDLR) parmi les suprémacistes : ce sont avant tout des super-patriotes, obsédés par les séquelles de la Guerre d’Algérie, qui ciblaient les musulmans en général, islamistes ou non d’ailleurs.

Chez AFO, la fourchette d’âge était de 30 à 62 ans — pas des jeunots. On y trouvait une proportion de policiers, gendarmes et militaires. Il y avait même dans le lot un diplomate, ce qui n’était pas véritablement malin de sa part. Ces profils ne sont pas ceux du lumpenprolétariat néonazi : ils partaient du principe que l’État, y compris la police et l’armée, étaient défaillants dans leur travail de protection des citoyens, aux ordres d’une hiérarchie veule, d’un gouvernement incompétent.

Leur idée : nous, qui avons porté l’uniforme, sommes prêts. Mais quand on regarde par exemple le OAS, tout ça reste assez artisanal. Nisin administrait une page Facebook ouverte à tous…

Au-delà des réseaux qui ont été appréhendés avant leur passage à l’acte, qui sont ces suprémacistes blancs dans le viseur des services — et de la loi sur le séparatisme ?

Les services de renseignement ont une vision précise de la mouvance. Les adeptes des groupes skinhead néonazis dissous en 2019, comme Blood & Honor, Combat 18, Charlemagne Hammerskin, ou le Bastion social.

Quid des mouvances comme Les Braves (ex-Suavelos) qui promeuvent le survivalisme et le nationalisme blanc ?

Les Braves et son émanation parisienne, l’Équipe communautaire de Paris (ECP), sont des groupes intéressants à regarder. Il faut déjà battre en brèche l’idée qu’ils n’existeraient que sur Internet. Non : une fois qu’ils ont pris contact, sur Telegram, sur Discord, ces gens se rencontrent dans la vraie vie. Logan Nisin de son côté avait fait le tour des « natios » de sa région… Comme les gens de Suavelos qui se rencontrent. Mais leur réalité sur le terrain est difficile à cerner.

La question est savoir s’ils sont des suprémacistes blancs. Daniel Conversano a par exemple édité Guerre civile raciale de Guillaume Faye. Faye était un suprémaciste blanc, dans la mesure où il croyait en la supériorité de la race blanche. Dans son livre, il s’agit de provoquer l’affrontement. En ce sens, c’est un accélérationniste : quelqu’un qui cherche le modus operandi le plus rapide pour l’avènement de la guerre raciale…

Ce qui n’est pas nouveau.

Cela avait été théorisé par toute une littérature qui circule, au départ, dans ces milieux américains, et leur bible : les fameux Carnets de Turner, publiés en 1978 et téléchargeable aujourd’hui en deux ou trois clics. C’est un véritable plan, extrêmement violent, dans sa formulation, pour l’extermination de tous ceux qui se placent en travers de la route des suprémacistes : juifs, déviants de toutes sortes, bref : de tous leurs ennemis politiques.

Tous ces livres ont circulé dans l’ultra-droite française. Vous en trouverez en vente sur certains sites Internet notamment celui des éditions du Lore, premier fournisseur en la matière. J’avais un petit opuscule, qui s’appelle Reconquête, du très mauvais roman d’anticipation suprémaciste, qui explique comment déclencher l’engrenage de la guerre raciale. Il désigne nommément des cibles, ce que j’ai trouvé à l’époque, ahurissant. Il a dû se vendre à 1000 exemplaires.

En France en 2020, la menace est-elle réelle ?

Chez les suprémacistes blancs, il y a les pacifiques et les agités du bocal… Plusieurs facteurs en France diminuent la menace. Déjà, la logique des services de renseignement, qui est de ne rien laisser passer. Leurs radars couvrent à la fois la mouvance qui est de toute évidence le danger majeur, à savoir l’islam radical, sans négliger l’ultra-gauche, aperçue dans le mouvement des gilets jaunes, mais aussi l’ultradroite, qui reste active de son côté. C’est une détection des signaux forts et faibles.

Il est possible que n’importe quel cinglé, même si ses préparatifs ne sont pas particulièrement avancés, même si ce n’est pas un cador du terrorisme, fasse du dégât. Maxime Brunerie (un nationaliste qui a tenté de tuer le président Chirac en 2002, NDLR) n’était pas extrêmement aguerri…Le but des services, c’est d’éviter la moindre étincelle.

Reste qu’il est plus compliqué de se procurer des armes semi-automatiques en France qu’aux Etats-Unis. Nous n’avons pas non plus le même rapport à la violence. Le second frein est que le matériau humain de l’ultra-droite est composé de gens extrêmement virulents en parole, mais qui, fort heureusement, peuvent rarement passer à l’action.

Combien de ces activistes sont surveillés ? 

Monsieur Nuñez a avancé que 8500 personnes étaient suivies par les services de renseignement. Quelques centaines d’activistes qui appartiennent à l’« ultra-droite », catégorie utilisée par les officiers du renseignement.

Patrick Calvar (ex-patron de la DGSI) le premier avait évoqué cette menace lors d’une audition devant l’Assemblée nationale en 2016, en prononçant une phrase qui avait produit un peu de barouf : « Vous aurez une confrontation entre l’ultra droite et le monde musulman » (en précisant qu’elle était « inéluctable »). Je n’avais pas une vision précise à l’époque de ce qui pouvait rentrer dans le scope de Calvar, mais sans doute avait-il déjà quelques billes dans sa sacoche.

Voyez-vous dans les récents attaques et incendies contre des mosquées, comme à Lyon en août, les prémices d’une telle confrontation ?

Il y a eu cet homme qui a tiré à la carabine sur la mosquée de Villefranche-sur-Saône, puis a récidivé à Libourne, qui s’est avéré un ancien militaire dont le papa reconditionnait les armes. Et le cas de Claude Sinké à Bayonne, ancien militaire, anti-musulman qui a fait preuve d’une détermination absolument extraordinaire, puisque lorsque les policiers sont intervenus, il les a mis en joue… Ce n’est pas excessivement commun. Il est mort en prison, il n’aura pas de procès.

Un mois et demi après l’incendie des deux mosquées de Lyon, l’enquête n’a rien donné. L’avenue Manin, à Paris, dans laquelle un restaurant casher a été saccagé et tapissé de croix gammées est situé dans une avenue passante. Casser autant de mobilier, ça prend du temps, ça laisse des traces. Certes, il n’y a pas de victime, mais, cela a un effet extrêmement déstabilisant. Il y a comme un décalage entre la foultitude de réactions officielles dans la demi-heure, et ensuite, une enquête qui ne donne rien, du flan. Les mouvances d’ultra droite ne sont pourtant pas immenses.

Marianne