Sur les traces de Merlin dans la forêt de Brocéliande

Avec ses rôles atypiques, enfant prodigue, sage et fou à la fois, faiseur de rois et coureur des bois, amoureux de la fée Viviane et solitaire misanthrope, Merlin l’enchanteur, ce personnage central du légendaire breton, a inspiré les chroniqueurs médiévaux, notamment le Gallois Geoffroy de Monmouth (1095-1155) et le Français Robert de Boron (fin du XIIe – début du XIIIe siècle). Son périmètre fluctue selon les auteurs, c’est tantôt la forêt de Calydon, tantôt celle de Darnantes ou Brocéliande. La question de l’authenticité du personnage de Merlin et de sa localisation ne se pose cependant pas en termes historiques ou géographiques. Merlin relève de l’archétype et possède des équivalents: Myrddin au pays de Galles, Suibhne en Irlande, Lailoken en Ecosse, Marzin en Bretagne!

Personnage central du cycle arthurien alimenté par des générations de chroniqueurs de part et d’autre de la Manche, mentionné dès le début du XIIe siècle dans l’Historia regum Britanniae (Histoire des rois de Bretagne), de Geoffroy de Monmouth, il est au fil du temps devenu indissociable de la forêt de Brocéliande. Du XIXe au XXe siècle, le ban et l’arrière-ban de la littérature bretonne ont célébré Merlin l’enchanteur. Les écrivains ont magnifié le personnage, depuis le romantique vicomte Hersart de La Villemarqué, auteur du Barzaz Breiz, équivalent armoricain du Kalevala, jusqu’au surréaliste André Breton, en passant par l’académicien Charles Le Goffic, qui se plaça sous les auspices des premiers chroniqueurs de la geste arthurienne. «Heureux fûtes-vous, Gaufrei de Monmouth, Wace, Chrestien et Robert de Boron, qui, les premiers après ceux qu’on ignore, avez promené l’Enchanteur sous la feuillée magique.» (Brocéliande, 1932).

Aujourd’hui, il va de soi que le barde aurait vécu et trépassé dans la forêt de Paimpont, située à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Rennes. L’ancienne futaie couvre environ neuf mille hectares. Elle est composée de chênes et de hêtres qui alternent, depuis la fin du XIXe siècle, avec des plantations de pins maritimes et sylvestres, ainsi que des paysages de landes.

Ce n’est cependant pas l’unique lieu où la légende localise Merlin en Bretagne. À Locmaria-Berrien, dans le Finistère, l’enchanteur aurait trouvé refuge dans la forêt de Saint-Ambroise. À Guérande, en Loire-Atlantique, il aurait bâti son ermitage dans le village de Tromartin où saint Cado aurait tenté de le convertir. À Tréhorenteuc, dans le Morbihan, la fée Viviane l’aurait enserré dans une prison de verre.

Cependant, la littérature médiévale dément cette légende inventée au XIXe siècle par une poignée d’érudits celtomanes. Dans les premières versions de l’histoire de Merlin, apparues au XIIe siècle en Grande-Bretagne, sous la plume de Geoffroy de Monmouth, l’enchanteur est présenté comme l’enfant d’une vierge et d’un démon incube, et naît en Grande-Bretagne.

Les premiers récits de ce que les historiens appellent la «matière de Bretagne», c’est-à-dire les textes écrits au Moyen Age autour des légendes de Grande et de Petite Bretagne, notamment le cycle du Graal, sont d’abord venus d’outre-Manche, de la cour d’Henri Ier Plantagenêt (1100-1135) qui commanda au clerc Geoffroy de Monmouth Prophetiae Merlini (vers 1135), Historia regum Britanniae (vers 1138) et Vita Merlini (vers 1148).

Il est aussi établi que Geoffroy de Monmouth, Robert Wace (1100-1175), poète anglo-normand, chanoine de Bayeux et protégé d’Henri II, puis Chrétien de Troyes (1130-1180 ou 1190) ont emprunté à une même source celtique que la littérature galloise des XIe et XIIe siècles, en particulier les Mabinogion.

Ce caractère primitif apparaît notamment dans le roman Erec et Enide (vers 1170), le seul que Chrétien de Troyes situa en Armorique. La trame originelle de ce roman relaterait la chasse du blanc cerf par le roi Waroc’h, et la rencontre d’une sorcière qui le soumettait à l’épreuve du «fier baiser». Ayant surmonté sa répugnance, Waroc’h vit la vieille femme se métamorphoser en une belle princesse qui lui révéla son nom, Gwened, et lui confirma son titre de roi. Waroc’h régna sur le Bro-Erec, royaume du sud-ouest de la Bretagne au VIe siècle. Quant à Gwened, devenue Enide, dans le roman de Chrétien de Troyes, elle porte le nom de la terre vannetaise, Bro-Gwened en breton. […]

Le Figaro