Europe : La guerre culturelle menace la cohésion de l’UE

Le conflit qui oppose la Commission européenne à Budapest et à Varsovie le rappelle: l’Union européenne, quand elle projette son ADN dans le monde et parmi ses États membres, défend en fait aujourd’hui deux systèmes de valeurs.

Il y a les valeurs inscrites dans le droit européen, celles qui garantissent le respect des droits de l’homme, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice… et des pays comme la Hongrie ou la Pologne, qui glissent vers l’autoritarisme. Et puis il y a les valeurs liées aux cultures nationales, comme les mœurs ou le positionnement vis-à-vis de l’immigration… et ces mêmes pays, Hongrie, Pologne et leurs frères, qui revendiquent un choix civilisationnel opposé à celui de Berlin ou Paris.

Le conflit qui oppose la Commission européenne à Budapest et à Varsovie le rappelle: l’Union européenne, quand elle projette son ADN dans le monde et parmi ses États membres, défend en fait aujourd’hui deux systèmes de valeurs. À l’ouest, un libéralisme de plus en plus décomplexé sur les questions de société, qui a porté la révolution dans la sphère intime avec la théorie du genre, le mariage homosexuel et l’affirmation des droits des minorités sexuelles. À l’est, un retour au conservatisme chrétien et moraliste qui s’oppose de plus en plus ouvertement aux changements des sociétés occidentales.

Les institutions européennes n’ont pas pu effacer les marques indélébiles de l’histoire. Hantés par l’impérialisme, les Européens de l’Est trouvent refuge dans leur culture et leurs traditions. Encore tourmentés par les démons du nationalisme, ceux de l’Ouest ont vu une protection dans le droit et les institutions européennes.

Pour en être les chefs de file, la Hongrie et la Pologne ne sont pas les seuls pays d’Europe centrale et orientale à s’opposer au relativisme occidental, appelé par Viktor Orban un «impérialisme moral» coupable de déconstruire le cadre familial. Le mariage homosexuel est anticonstitutionnel dans de nombreux pays, comme la Bulgarie, la Croatie, la Lituanie ou la Lettonie. Et lorsque le mois dernier, les États membres ont écrit une lettre commune pour dénoncer la loi hongroise discriminatoire envers les LGBT, dix États ne l’ont pas signée. Dans ces pays, la question LGBT est devenue un cheval de bataille des gouvernements.

Pendant la guerre froide, la lutte pour la liberté, à l’Est, visait à se libérer de l’influence de Moscou et à préserver un héritage culturel menacé par l’«égalisation» du système soviétique. «Aujourd’hui, la quête de la liberté passe par la lutte contre l’influence de Bruxelles et la réaffirmation de nos valeurs culturelles menacées par le relativisme de l’Europe occidentale. Comme Orban, de nombreux Européens de l’Est considèrent que les règles des institutions européennes relèvent d’une approche coloniale», commente un diplomate est-européen.

Enfermés pendant quarante-cinq ans sous le joug communiste, les pays de l’ancien bloc de l’Est n’ont pas été influencés par le libéralisme culturel de Mai 68. Le déficit démographique, alimenté par le vieillissement de la population, une faible natalité et une émigration soutenue chez les jeunes, comme en Bulgarie, ont créé une peur de la disparition. L’opposition aux valeurs de l’Europe occidentale se manifeste aussi sur le sujet migratoire. À l’est, le modèle multiculturaliste défendu par les sociétés de l’Ouest est depuis longtemps devenu un repoussoir.

Considéré comme un vieux modèle dépassé par les capitales occidentales, le système de valeurs conservatrices défendu par les pays d’Europe centrale et orientale trouve des échos de plus en plus fort à l’ouest. De la même manière que certaines grandes villes de Pologne ou de Hongrie manifestent contre les lois discriminantes de leurs gouvernements, une partie des populations des pays fondateurs de l’UE ont rejoint le courant intellectuel et philosophique des conservateurs. «Cette guerre culturelle se joue aussi dans nos pays. Orban n’est pas Orban que chez lui», reconnaît Clément Beaune, le secrétaire d’État aux Affaires européennes, à l’occasion d’un dîner organisé par l’Ifri. La récusation des valeurs occidentales par Budapest ou Varsovie est aussi le reflet des systèmes russes et chinois.

Chose naturelle

Cette fracture géoculturelle, restée jusque-là impensée par les institutions bruxelloises et les capitales occidentales, menace aujourd’hui la cohésion et la force de l’Europe. En créant de l’ambiguïté, ces divisions fondamentales brouillent l’image de l’UE dans le monde et remettent en cause sa capacité à s’universaliser. Les pays fondateurs ont longtemps cru que le modèle conservateur des Européens de l’Est serait facile à abattre. Après l’intégration économique et institutionnelle, l’intégration culturelle et sociétale était considérée comme une chose naturelle…

La résistance acharnée manifestée par la Hongrie, épaulée par la Pologne, aux injonctions des institutions européennes, prouve qu’il n’en est rien. Premier ministre à 35 ans, Viktor Orban en a 58 et il est toujours au pouvoir. Loin de rendre les armes, il a promis une «nouvelle ère» culturelle illibérale. La question déterminera peut-être son avenir: l’Europe sera-t-elle capable d’accepter cette contradiction et de produire un consensus réconciliateur?

Le Figaro