Sylvain Tesson : « Sommes-nous véritablement passionnés par la liberté? »

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LE FIGARO. – La France et l’Europe se «reconfinent» pour quelques semaines. Un virus a réduit l’existence en quelques mois, éteint les lumières de la ville, ralentit l’économie, ébranlé l’hôpital. Que vous inspirent ces heures étranges?

Sylvain TESSON. – Le virus n’a pas fauché l’humanité. Les mesures de quarantaine, elles, l’ébranlent. Cela inspire une question: la réponse au virus est-elle proportionnée à sa menace? Que protège-t-on? L’intérêt de la vie ou sa durée? L’un n’est pas comptable de l’autre! Il y a ceux qui pensent que la valeur de la vie tient à sa longueur plus qu’à sa substance! Et il y a ceux qui veulent vivre pleinement, même si la santé s’en trouve fragilisée.

«Plus longtemps, même enfermés» disent les premiers! «À l’air libre, malgré le risque», disent les seconds. C’est une éternelle question: dehors ou dedans? le plein vent ou le formol? Le paradoxe coronarien réside dans le fait que des dispositions administratives brutales (quarantaine, interdiction de baiser le front des morts) sont étayées par des informations scientifiques incertaines.

On ne sait pas très bien où l’on va, mais les administrations centrales orientent fermement leurs sociétés. Victor Hugo: «Vous dites: Où vas-tu? Je l’ignore ; et j’y vais» (cet alexandrin vient d’un livre des Contemplations intitulé… «En marche»!).

Les médecins ne sont sûrs de rien. Le virus est mal connu. Des adolescents y succombent, des vieilles gens en triomphent, des pays riches sont plus touchés que des pays pauvres. De ces inconnues, les pouvoirs publics tirent pourtant une certitude: il faut enfermer les populations.

Notons que c’est la vocation d’un gouvernement: contenir sa masse, la punir parfois. Le virus offre ainsi au Pouvoir une occasion de s’accorder à sa nature. Avouons que nos administrations ont excellé à organiser la quarantaine. Il est même possible que les bureaucrates aient tiré jouissance à superviser l’enfermement.

C’est rare dans l’histoire politique que des décisions si sévères reposent sur des motifs aussi flous. D’habitude quand on bride un peuple, c’est pour des raisons précises. Ces flottements contredisent la confiance religieuse que les Européens placent, depuis les Lumières, dans la technique, la science, la raison.

«Nous vivrons mille ans» disent les uns, «bientôt Mars» disent les autres. Et soudain, voilà l’homme qui parlait de «s’augmenter» en train d’essayer de limiter les frottements intempestifs (distanciation sociale en infralangue). Le Covid est un programme écologique. C’est au moins la preuve que nous n’avons pas encore réalisé la grande ambition des forces du Progrès, c’est-à-dire l’arrachement total de l’homme à la loi naturelle.

Cela dit, ne jetons pas la pierre au personnel politique, qui a voulu s’affranchir de la Géographie et qui se trouve littéralement dépassé par l’Histoire. Il faut faire son autocritique de citoyen (je suis le premier à la faire, moi que l’hôpital a sauvé). Mettons-nous à la place d’un gouvernant. Il dirige des citoyens devenus très exigeants.

Si l’État ne nous garantit pas un lit de réanimation, nous nous considérons lésés, abandonnés. Les responsables se couvrent. Ils ne veulent pas du destin de Mme Georgina Dufoix (ministre des Affaires sociales mise en cause dans l’affaire du sang contaminé, NDLR). La société veut être maternée? En retour, elle sera paternée.

En outre, les gouvernements s’observent. Aucun prince n’ose prendre une décision à rebours des tendances mondiales. Pensez! Chaque soir, ce sont les jeux «Intervilles» planétaires du Covid avec podium mondial des morts: «La Corée a fait mieux que la Moldovlaquie!» La cyber-mondialisation a sonné la fin de la souveraineté puisque les gouvernants n’ont plus le temps de réfléchir dans le silence et la solitude, seuls alliés du vrai pouvoir. Personne ne peut gouverner sérieusement sous l’œil d’une caméra.

Les exigences sanitaires contredisent nos libertés publiques. Diriez-vous avec Pierre Manent que «la démocratie libérale se retire à bas bruit»?

La culture française fait grand cas de la liberté. Elle a pourtant accepté facilement la quarantaine du printemps. Sommes-nous véritablement passionnés par la liberté? Nous avons un autre soleil: l’égalité. C’est une idole française. Les progrès de l’égalité consolent les Français du recul de leurs libertés.

En d’autres termes, nous acceptons d’être entravés si tout le monde subit la même chose. La liberté et l’égalité font mauvais ménage. Dans notre devise à trois vertus, la fraternité est là pour recoller les morceaux brisés sous le choc de la rencontre des deux premières. Mais le pli de la renonciation aux libertés était pris depuis longtemps. Pourquoi nous insurgerions-nous de vivre derrière des masques alors que nous acceptons avec bonheur de vivre devant des écrans?

Le confinement de l’automne a été plus difficilement accepté. Il est incompréhensible de se faire verbaliser pour 200 mètres de dépassement du périmètre de promenade imparti quand des mahométans belliqueux parcourent des milliers de kilomètres pour égorger des chrétiens.

Comment protéger le trésor de la liberté quand les temps imposent des règles de plus en plus nombreuses?

Depuis la chute de l’URSS, au fur et à mesure que les frontières des nations disparaissaient, les libertés coutumières se sont rétrécies. Or ce sont les libertés de détail qui font le charme de l’existence, pas uniquement les intentions abstraites. «Aimer, boire et chanter», comme on disait dans la Vienne de Strauss, devient difficile. Les administrations politiques, ne protégeant plus leurs nations, se sont attachées à nous protéger de nous-mêmes.

Traduction physique: abolition des frontières territoriales, mais digicodes partout. Fin des patrouilles aux marches du pays, mais vigiles à l’entrée des épiceries et soldats déployés devant les églises. Levée des barrières aux limites du territoire, mais barricade de granit autour de la Préfecture de police de Paris.

On trouve affreux que Victor Orban grillage sa frontière, mais on trouve normal de passer sous des portiques de contrôle pour entrer au musée. C’est la transposition dans la sphère privée de la limitation politique qui a été abolie dans l’espace public. L’idéologie a levé les barrières, la réalité les a replacées là où elle le pouvait: dans le domestique, l’intérieur, le familier.

Ouverture du global, quadrillage de l’intime! Les thuriféraires de la planète sympa avait des intentions nobles. C’est joli, les Smarties. Mais ils ont négligé une double permanence: «Qui se ressemble s’assemble» et «Le plus énergique s’accapare le terrain.» Nous nous sommes laissés enfermer dans l’esprit d’ouverture.

Ces règles s’expriment par des pictogrammes qui se multiplient. Le dessin a remplacé l’écrit?

Oui, le pictogramme coercitif envahit l’espace public, signe du recul du verbe. Le bureaucrate, soudain, trouve un terrain d’expression. C’est la fête à la vignette! Ne faites pas ceci, ne faites pas cela. il y a encore des directives écrites, mais le personnel civil parle alors à ses administrés un sabir débile.

«Ne pas jeter sa cigarette par terre» devient «Youpi, mon mégot dans le pot!» Un jour des étudiants en médiologie étudieront cette tocade des bureaucrates du XXIe siècle de s’adresser au public comme à un guignol. Cela paraît un détail. C’est crucial, car la langue du pouvoir est l’expression de son projet: d’abord abrutir, ensuite contrôler.

L’intrusion de l’administration dans nos faits et gestes est en progression. Le langage, les comportements, les mœurs, tout est scruté. La remontrance nous guette. L’organisme d’aide à la surveillance générale appelé «réseau social» institue le contrôle de tous par tous. Bien entendu, il reste la sphère privée pour échapper à la grande pédagogie collective. Mais je parie qu’un jour, les services de régie morale viendront à domicile vérifier les goûters d’enfant. «Comment? Le petit Marcel n’a invité que des têtes blondes à son anniversaire?»

Un jour, dans une forêt du Vercors, j’ai vu un panneau de l’ONF avec ce slogan terrifiant: «Changez vos projets.» Cette efflorescence soudaine de directives exprimées par des pictogrammes est un aveu de l’État: «Comme nous ne pouvons garantir la pérennité de notre civilisation nous allons vous empêcher de glisser sur le trottoir.»

Vous avez lancé «L’appel de l’aiguille pour le primesaut de France». La gaieté et la légèreté ont déserté notre pays?

J’ai grimpé l’aiguille d’Étretat avec des amis. En ces temps de neurasthénie, nous voulions célébrer la gaieté, la légèreté, la désinvolture, fleurs de lys de la France. Pourquoi sommes-nous devenus si tristes, si susceptibles? Pourquoi ce qui nous faisait rire jadis nous indigne sans même que nous accordions des indulgences à l’ironie? La France est-elle ce pays où les caricatures entraînent la mort du caricaturiste?

J’ai lancé «L’appel de l’aiguille», une ode au primesaut, à la gaieté, à l’amour de la patrie. Je l’ai lancé aux mouettes, au sommet de l’aiguille, encordé dans le vent, pour rien, pour le geste, et pour l’hommage à Arsène Lupin. Dans l’œuvre de Maurice Leblanc, Lupin est un moderne traditionaliste. Il vénère le passé.

Il ne fait pas de l’Histoire une kermesse avec jeu de massacre de la grandeur, glaces déformantes des victimes et tombola des revendications. L’identité de la France, c’est Lupin: le panache et le bravache, l’unité et le désordre, les arts et la fête, la falaise et la mer, ce grand miroir brisé. […]

En France, la censure gagne du terrain. Pour l’instant, elle n’a pas triomphé. Heureusement que les pères la morale des réseaux sociaux n’ont pas le temps de lire. Dans Saint-Exupéry, dans Flaubert, dans Baudelaire, ils trouveraient des choses abominables! Mais pour cela, il leur faudrait quitter leur miroir, leur écran. La paresse des pères fouettards en djellaba et des excités du touite est une chance pour la littérature.

Le Figaro & Le Parisien