Sylvain Tesson : « Sur les traces de Lawrence d’Arabie »

Par Sylvain Tesson et Thomas Goisque

Thomas Edward Lawrence fut l’un des piliers de la grande révolte arabe de 1916 contre l’Empire ottoman. Unifiant les tribus bédouines, il continue d’incarner l’aventurier moderne pétri d’idéalisme. D’Aqaba aux forteresses de Syrie, l’écrivain Sylvain Tesson est parti sur les traces de cette légende du désert.

Au bord de la mer, au sud de la ville jordanienne d’Aqaba, se dressent les ruines d’un ­ancien fort. Sur le parvis, le drapeau de « la révolte arabe » flotte au sommet d’une des plus hautes hampes du monde : « 135 mètres », précise la brochure. Elle fut ­érigée pour que le drapeau soit visible d’Israël. Ainsi de l’Histoire des hommes : on lave son linge en famille, puis on l’étend dans le ciel pour prendre Dieu à témoin.

À bord de trois motocyclettes de race Yamaha, de cylindrée 700 cc et de modèle Ténéré (taillé pour le désert) nous ­quittons Aqaba en cette matinée de mars. Définition du printemps arabe : fraîcheur de l’air, froissement des ­palmiers, mer Rouge joyeusement bleue. Nous sortons de la ville par la porte du Nord gardée par un rêve : celui de Lawrence d’Arabie.

Ici, le 6 septembre 1917, le colonel Thomas Edward Lawrence et son ami Fayçal, fils de Hussein roi du Hedjaz, déboulèrent de l’horizon à la tête d’une armée de chameliers bédouins. Ils arrivaient au terme d’une marche forcée menée depuis l’ouest de la péninsule arabe et s’emparèrent du fort d’Aqaba, gardé par une troupe turque. Le commandement des armées britanniques en Égypte fut stupéfait : personne n’avait prévu l’attaque. Ce verrou stratégique tombait aux mains alliées. La victoire de l’audace et de l’énergie, emportée par une troupe de Bédouins montés sur des chameaux et commandés par un Anglais, participait au reflux de ­l’Empire ottoman en Orient.

Le rêve et la révolte

En 1916, Lawrence, officier de l’armée britannique avait reçu l’ordre d’unir les tribus de la péninsule arabe placées sous l’autorité de Hussein. L’état-major britannique ambitionnait que les Arabes de La Mecque perçassent des fronts dans les lignes ottomanes. Les Turcs tenaient le chemin de fer du Hedjaz et toutes les positions stratégiques à l’est de la mer Morte. La mission de Lawrence devint un rêve qui dépassa les vœux du commandement et ses propres ­espérances : se liant d’amitié à Fayçal, transformant sa ­mission en aventure spirituelle, il donna une âme, une structure et un récit à cette vague de désordre, de violence et de foi que l’Histoire retiendra sous le nom de « révolte arabe » et que Lawrence lui-même qualifie plus proprement de « mouvement arabe ».

Ce désert du Wadi Rum, dans le sud de la Jordanie, servit de base arrière aux Bédouins de Lawrence contre les Turcs. En 2022, Sylvain Tesson et ses compagnons le traversent à moto.

Qu’est-ce que la révolte arabe ? Elle fut l’utilisation par les Alliés d’une force en échange d’une promesse. La force était le réservoir arabe. Elle fut une arme. La promesse consistait en la constitution d’un empire territorial de langue arabe, une fois la paix signée. Elle fut déçue. L’Histoire est le nom donné à l’intervalle entre une promesse et sa trahison. Une fois la guerre emportée par les Alliés, le Proche-Orient fut morcelé en « mandats » par les chancelleries européennes. Au bivouac dans les nuits du désert, Lawrence avait pourtant dépeint à Fayçal un océan de sable piqué de tentes et de palais, fédération des peuples arabes. Le rêve avait miroité. Il se fracassa contre la barrière de corail la plus solide de tous les temps : la raison d’État (ce nom poli de l’intérêt). Le sable avait tout bu.

Pour l’heure, nous filons vers le nord, le photographe ­Goisque, le cinéaste Gargoullaud et moi. La stratégie britannique visait Damas. Nous roulons vers la Syrie. Après leur triomphe, Lawrence et Fayçal eurent mission de saboter les lignes ferroviaires turques parallèles à la mer Morte. À bord des Ténéré, nous allons plein gaz dans l’air chaud, ­passer en revue les lieux de l’épopée de Lawrence. Dans un livre lyrique, Les Sept Piliers de la sagesse, Lawrence décrit sa geste. C’est une œuvre quichottesque où le lecteur se perd dans un labyrinthe de dunes et dans les couloirs d’Oxford, un mélange de manuel de sabotage ferroviaire, de confession spartiate et sensuelle, de méditations absolues sur la douleur et de longues descriptions de manœuvres tactiques. Le livre est serré dans nos sacoches de moto. Nous le sortons pour jeter aux reliefs l’une de ces sentences lawrenciennes sculptées à la dague : « Le nomadisme est la plus mordante et la plus profonde des disciplines sociales. »

Parfois nous fixons l’ouvrage sur la sacoche de réservoir, afin de lire en roulant. Cette méthode est plus sûre que celle de Blaise Cendrars : « Quand on voyage on devrait fermer les yeux. »

La promesse et la trahison

Passent les reliefs du Wadi Rum, grêlés d’érosion. Les yeux pâles de Lawrence contemplèrent ces îles qui semblent tombées du ciel. Il commanda ici l’opération de sabotage d’un train et de réduction de la troupe turque. D’immenses monstres de grès vibrent dans la brume au-dessus des sables d’or. Ce paysage de songe constitua le meilleur décor du film de David Lean qui contribua à lustrer la légende de Lawrence dans les années 1960. Si les Arabes furent trahis par le sens de l’Histoire et la marche des choses, ils en veulent moins à Lawrence que Lawrence ne s’en voulut à lui-même.

L’idée de donner à l’unité arabe la forme d’une patrie était impossible. Il s’en voulut de l’avoir cru, abusé qu’il était par sa propre fabrique du rêve. La drogue de Lawrence était l’auto-intoxication mentale. La révolte reposait sur une fraude. Lawrence l’avoue : « Mais, n’étant pas un parfait ­imbécile, je voyais que, si nous gagnions la guerre, les pro­messes faites aux Arabes ne seraient que du papier. »

En plein Wadi Rum, une famille d’éleveurs de chèvres nous accueille sous leur tente de laine sombre. Notre hôte est le ­sosie du colonel Kadhafi, boucles de jais et regard perçant. On fume sans discontinuer. Le thé circule. Des femmes ­protégées depuis des siècles de nos regards libéraux sont ­recluses dans la tente-cuisine et préparent le plat de viande, que des enfants iront chercher. Les hommes parlent des opérations de contrebande à la frontière saoudienne située à 6 kilomètres. Des trafiquants tentent d’importer des cargaisons de captagon et d’amphétamines destinées au djihad. Nous proposons à nos amis de lire un passage des Sept ­Piliers. Saura-t-on enfin si les Bédouins du XXIe siècle ­tiennent rigueur au colonel Lawrence ? Notre hôte nous ­interrompt : « Pas lui, c’était un gay. » Le wokisme s’arrête à l’entrée de la tente bédouine.

Des âmes pauvres dans des corps secs

Chaque matin, nous traçons nos 400 kilomètres sur les ­routes jordaniennes. La motocyclette Ténéré est au voyage ce que le chameau fut au rezzou : dure et docile, légère et ­increvable. Ayant une autorisation de passage à jour fixe, nous devons rouler vite vers la frontière syrienne. Le désert est une abstraction, une table métaphysique idéale pour la propagation des monothéismes et la course des bicylindres. Rien ne saurait nous arrêter. Sauf un pilier, s’il en avait eu la sagesse.

Lawrence vénérait le cœur géo-spirituel de l’Arabie. Il avait fait de la vie bédouine une métaphysique. Bientôt, il voulut que cette métaphysique composât une esthétique de vie. Puis, il transforma cette discipline anthropologique en une technique de combat plus efficace que le pilonnage d’artillerie. En bref, il avait fait de la caravane une tactique pour servir la stratégie du rêve. Le rezzou devint le plan d’attaque.

Lawrence tenait le désert pour un royaume et les hommes des sables pour ses chevaliers. Des nomades, il admirait la sobriété, l’acceptation de la souffrance, la passion du dénuement, le mépris pour les choses. « Délié de tout lien matériel, l’Arabe atteint à une liberté suprême absolue. » Posséder, c’est s’alourdir. Être lourd, c’est perdre. Existentiellement, intellectuellement et militairement, la pesanteur constituait pour Lawrence une faiblesse ultime. Sa sagesse se résumait à la soutenable légèreté de l’être. Il poussa la passion de l’ascétisme jusqu’à la souffrance. Nombre de passages des Sept Piliers révèlent un penchant sadomasochiste dont on ignore s’il procède de l’expérience d’Oxford ou de l’action du soleil d’Arabie sur une peau anglaise.

La deuxième vertu reconnue par Lawrence : la rapidité d’exécution. Il découvre la fugacité, la fulgurance, l’imprévisibilité du chamelier. Souple, silencieux, sans besoin, prêt à partir, l’Arabe fuse comme une ombre, et fond sur sa proie, laquelle était alors le Turc enfermé dans ses fortins selon les principes prusso-ottoman de la guerre de position. Tout chez Lawrence s’organise en dialectique : le Bédouin contre le béton, le rezzou contre le bunker, le meurtre contre la meurtrière, le vent contre le blindage. Et pour finir, la route splendide contre la Sublime Porte. Résultat : il emporte Aqaba déguisé en courant d’air. La révolte arabe est la lutte de la vitesse contre la puissance, des ombres contre le sultan, de la légèreté anglo-bédouine contre les semelles de plomb du Turc, prussien des steppes. Plus tard Montgomery s’en souviendra.

De cette passion pour la nudité, de cette science de l’escarmouche, de ce ballet d’hommes sans logistique, serviteurs de leurs seules armes, caparaçonnés par l’Islam et indifférents à la douleur, Lawrence fit un art de la guerre. Chez l’officier britannique « art de la guerre » est synonyme de « mode de vie ». Se conformant jusqu’à la torture à la rusticité chamelière, ­débarrassé de toute compassion envers les autres, pas étranger à la haine de soi, il erra à la tête de son armée invisible, se cognant aux horizons, maigre comme un renard, métallique comme son colt, ivre « d’un rêve héroïque et brutal », se perdant dans les sables, promettant à tous un Graal inexistant, se persuadant lui-même de la dématérialisation de son corps, entretenant la fusion de son âme, expiant une faute inconnue, nourrissant son dégoût matérialiste, et répondant par des prophéties parfaitement hallucinées aux questions de ses ­supérieurs qui voulaient s’assurer, avant le five o’clock tea, que les trains turcs explosassent bien à l’heure sur la ligne du ­Hedjaz. « Faites sauter les ponts », demandait le général ­Allenby. « Nous construirons un empire d’âmes brûlées dans des corps fanatiques », répondait Lawrence. Ce dialogue de sourds allait mener à une déception, indeed.

La vitesse comme expérience intérieure

Lawrence traversa la vie en comète. Il écrivit comme l’éclair. Il vécut sans repos, et se mut sans répit. Il mourut au guidon d’une motocyclette SS100 de marque Brough Superior, ­machine belle comme un sabre, faite pour la mort, aiguisée par le vent, dont le moteur « invite à tous les excès ». En 1935, il manqua un virage sur une route du Dorset et vola dans un décor mou où s’abrutissaient des vaches. Lawrence aimait la vitesse. Avec la nudité, il y voyait la clé de la liberté. Léger, on peut s’en aller. Rapide, on ne sera pas rejoint.

En outre, les courses à motocyclette lui procurèrent le ­remède contre l’hypertension des nerfs et la surfusion de ­l’intelligence. La route calme l’être. Mettre les gaz, c’est ­semer sa folie.

C’est pourquoi nous autres, n’avons pas de scrupules à foncer dans les vents à bord de nos Yamaha, giflés par les ­camions, à doubler les étapes, à planter la béquille sur les remparts d’un fort chrétien ou d’un castelet omeyyade pour le traverser au pas de charge avant de remonter en selle.

On aurait tort de croire la valeur d’un voyage proportionnée à sa longue durée et aux interminables stations contempla­tives. L’idée a été formulée par un autre esthète du mouvement, Lawrence Durrell. La rapidité d’exécution oblige à une attention extrême. Si l’on veut cueillir les fruits de ­l’expérience, on doit tendre comme un arc son esprit, son âme et ses sens. « Le nom de l’arc est vie », parole ­d’Héraclite et sentence de motard. Plus on ira vite, plus on sentira. Plus on accélère et plus on comprendra. Paradoxe thermo­dynamique. Et le voyage qui aurait pu se résumer à une traversée superficielle devient un exercice de l’aguet. En d’autres termes, si vous avez deux jours pour traverser l’Orient, vous vous souviendrez de tout. Si vous avez deux mois, vous commencez par une grasse matinée et un solide petit-déjeuner, deux défaites.

Lawrence est le produit d’une époque. Il agit dans une ­période de l’Histoire où la vitesse devient un style. Mieux ! un art. Les futuristes italiens le pressentent. Kessel aussi à bord de son avion. Ainsi que Paul Morand qui dessina la ­figure de l’homme pressé. Pressé de fuir les orages d’acier de la broyeuse mondiale. Dans l’entre-deux-guerres, les Européens comprendront que la vie peut se piloter comme une motocyclette. Assiette, accélération, équilibre et reprise. Nos Ténéré y aident.

Dernier bivouac en Jordanie, sous une tente bédouine, non loin d’Azraq, château de basalte aux reflets de métal. Les ­califes omeyyades construisirent une constellation de palais de chasse à quelques jets de fronde d’Amman. Lawrence fit son cantonnement dans le plus septentrional d’entre eux, juste avant de lancer sa troupe vers Damas. Un matin nous passons la frontière. Il faudra douze heures pour venir à bout des 22 contrôles administratifs. La paix est le nom que les hommes donnent à la prise du pouvoir par la bureau­cratie.

À moitié rendus fous par le bruit des tampons sur les tables, nous entrons sur le territoire syrien en pleine nuit et roulons à l’aveugle vers Damas que Lawrence atteint le 30 septembre 1918 sur les talons des forces anglo-australiennes. Le 3 octobre, sachant que Fayçal sera trahi, Lawrence remet sa démission à Allenby. Les Anglais continuent l’avancée au Nord. Bientôt l’Empire ottoman sera bouté du Proche-Orient. Le rêve de Lawrence s’achève. Les Sept ­Piliers aussi : « Aussitôt je sus à quel point j’étais triste. » Nous autres poursuivons la route vers Palmyre et, dans la même journée, avons la chance de connaître une tempête de neige à la sortie de Damas et une tempête de sable à l’entrée dans l’oasis. Un vrai roman (de Pierre Benoit) !

Ces châteaux où souffle le vent

Lawrence d’Arabie n’a jamais visité Palmyre. Mais sa ­mélancolie le portait vers les ruines. Après la soutenance de sa thèse, il obtint un poste d’archéologue sur les bords de l’Euphrate. À Palmyre, nous bivouaquons dans la forêt de colonnes roses, détruite à la dynamite par les musulmans ­fanatiques de l’État islamique en 2016, avant la reconquête par les forces syriennes et russes. Pendant près de dix ans, ­notre ami François L. a permis à des archéologues l’accès aux sites menacés de Syrie. Ce soir, il nous ouvre les portes du temple de Bêl. Nous bivouaquons couchés près des ­motos, entre les chapiteaux, nous souvenant que Lawrence avait commencé sa vie d’Orient au milieu des chantiers de fouilles. Dans les nuits du mystère, il avait acquis cette conviction que l’Histoire est un château dont les courants d’air sont le mouvement des armées.

Puis nous gagnons Alep. Ce que nous cherchons cette fois, c’est à revivifier le premier voyage de Lawrence en Orient, en 1909. Il séjourna alors au Liban, en Terre sainte et en ­Syrie pour documenter sa thèse sur « l’influence des croi­sades sur l’architecture militaire médiévale ». Il soutint son Mémoire un an plus tard, en 1910. Sa théorie était que les techniques de fortifications des châteaux croisés furent ­apportées d’Occident par les chevaliers pour essaimer ­ensuite en Orient. Sans doute Lawrence négligea-t-il, à ­mi-route, l’influence de Byzance.

Lawrence avait ainsi sillonné à pied les massifs, visité les ­châteaux perchés, les fortins kurdes, ottomans, francs et ­arabes. Déjà avait-il pressenti le lien entre les chevaliers ­arthuriens et les nomades du désert. Tous sont les serviteurs d’un ordre de pureté, idéal et violent. Dès 1909, il saluait chez les Bédouins cette capacité à « se libérer des liens du foyer », mouvement christique et premier pas vers la vie libre.

Le colonel de 1918 épuisé par son rêve existait en dormance dans le jeune étudiant escaladant les tourelles des croisés, carnet de notes en main. À nous de relier les ruines des ­châteaux francs à bord de nos motos. Ce sera notre salut au plus révolté des soldats.

À Alep, nous dormons dans l’hôtel Baron, ancien établissement appartenant à cette géographie révolue du raffinement global, au temps où une société prousto-fitzgéraldienne européenne parcourait le monde de stations en villégiature, à la manière des hirondelles : l’hiver à Alep et l’été à Morzine. « Lawrence a dormi dans la chambre que je vous ai préparée », nous dit Roubina, maîtresse des ruines.

Pendant la guerre civile syrienne, la ligne de front passait à 200 mètres de l’hôtel. Il ne s’en est pas relevé. Croulant, sans eau, sans électricité, le bâtiment est à l’image du pays. Les sanctions internationales (nom donné par la novlangue au système consistant à maintenir au pouvoir un ennemi en ­affamant un peuple) empêchent toute reconstruction. ­Pendant dix jours, nous traversons des champs de ruines, des villages labourés de missiles, des maisons crevées et des ­immeubles vides. Rien ne se rebâtit. « Depuis 2011, 40 % des jeunes ont quitté le pays. Nous seuls appelons les commu­nautés à rester pour reconstruire », dit l’archevêque gréco-melkite d’Alep, Mrg Jambart. « Et vous, pourquoi restez-vous ? » demandons-nous à Roubina qui veille sur des ombres depuis 2012. « Pour la mémoire de mon mari. Pendant la guerre, il mettait sa chaise devant le porche et disait : “La joie reviendra peut-être un jour.” »

Ô saisons, ô motos

Nous repartons vers les châteaux du ciel. Nous passons à Mayssaf, Saône, Marqab et au krak des Chevaliers, ces ­coquillages laissés sur le récif du djebel Ansaryé après le ­reflux de la marée chrétienne.

À Mayssaf, nous contemplons la citadelle du « Vieux de la montagne » fixée sur son piton – aussi noire que le ciel dont elle semble le poste –, farouche et hérissée comme cette secte ismaélienne dont les crêtes constituaient le repli.

Au château de Saône, nous escaladons le rempart pour ­gagner le donjon qui tomba aux mains de Saladin en 1188. Aborder un château fort par la porte d’entrée serait une ­insulte à son principe même.

À Marqab, place forte des Hospitaliers en surplomb de la mer et des installations navales russes, nous admirons les ­alternances des bandeaux de marbre blanc et de pierre ­sombre, et la finesse des voussures de la chapelle. Le Lawrence de 1910 (date de soutenance de sa thèse) y voyait « le meilleur des fortifications latines du Moyen Âge en Orient… créé par l’esprit des architectes de la France du ­centre et du sud ».

L’étudiant tirait sa science de l’architecture française d’un voyage qu’il avait effectué en France à bicyclette, en 1908. Il avait alors relié une centaine de places fortes du XIIe siècle, de Château-Gaillard à Aigues-Mortes, de Carcassonne à Fougères. Finalement, notre passage en revue des forte­resses à bord de motocyclette imite (en moins sportif) le ­relevé de Lawrence. Ô Saisons, ô châteaux : le plus beau ­motif de voyage n’est-il pas de relier les ruines ?

Le requiem du rêve

Nous passons une dernière nuit au pied du krak, point culminant d’une visite à l’écho presque éteint de la reconquête franque. Le château prend les derniers rayons du couchant. C’est sa fonction : veiller sur le ciel et surveiller la Terre où circule l’ennemi. Le krak symbolise le génie de l’architecture ­défensive et l’énergie de la projection chrétienne loin de ses bases. La place résista trois fois aux attaques musulmanes. Les Seldjoukides, les Fatimides et même Saladin butèrent à ses remparts. Il tomba dans les mains des mamelouks de Baybars…

En 1271. Lawrence y séjourna. C’est « le plus beau château du monde » écrit-il à sa mère dans une lettre du 19 août 1909. Toute la nuit, dans les contre-escarpes du vaisseau de pierre, assis contre les bas flancs des échauguettes de la tour de la Fille du roi nous nous posons la question lawrencienne : savait-il, ce jeune érudit, qu’il conduirait un jour des raids dont ces châteaux luttaient précisément contre le principe ? Étrange aventure intellectuelle que celle de Lawrence. Il commença par s’intéresser aux fortins. Puis appuya sa révolte sur la contradiction de l’esprit des citadelles : le mouvement.

Ainsi s’achève notre requiem motorisé pour Lawrence et son « rêve fracassé » ainsi que l’historien Jacques Benoist-Méchin qualifie la geste de ce Britannique qui vivait à l’arabe, trouvait volupté dans la souffrance, grandeur dans la défaite, fierté dans le renoncement et qui racheta son échec par une prose éternelle.

Nous accélérons vers le Liban, passons la frontière en sacrifiant pendant des heures à la nouvelle liturgie du monde global : nourrir le veau d’or administratif en paperasserie fraîche (l’équivalent de la viande pour les sacrifices ­antiques). Et sur les routes du Liban parallèles à la mer (c’est-à-dire à la montagne), nous gagnons Beyrouth. « Homme quand comprendras-tu que c’est de ne pas aboutir qui fait ta grandeur » écrivait Goethe. À Beyrouth, les Libanais, entre ruines, cratères et faillites semblent se demander pourquoi le rêve s’est fracassé et pourquoi l’unité a échoué. Pauvre Lawrence. La révolte existe bel et bien, c’est la ­révolte de chacun contre tous.

Le Figaro