Syndrome de Stendhal : « Florence m’a rendue malade », quand la beauté d’une ville fait chavirer les touristes européens

Les chefs-d’œuvre artistiques de la ville toscane attirent chaque année des millions de voyageurs. Certains, plus sensibles que d’autres, finissent par en perdre la tête.

«Rien que d’en parler, j’en ai des frissons». Lorsque Florence Castelbou évoque son voyage en Toscane, difficile de savoir s’il s’agit d’un bon ou d’un mauvais souvenir. Sous ses yeux, un petit porte-monnaie imprimé au motif de La Naissance de Vénus. Un objet qu’elle garde constamment avec elle, rappel quotidien d’un «séisme intérieur» que des voyageurs expérimentent malgré eux depuis plusieurs siècles.

Cela fait déjà neuf ans que l’expérience s’est produite mais les souvenirs de Florence sont intacts. «Je porte ce prénom en l’honneur de la ville, elle était faite pour moi», sourit-elle. Des longues visites dans les musées aux détours par les innombrables églises, tout était fixé pour passer des vacances idéales avec son ancien compagnon et sa fille. Tout, jusqu’à ce que cette passionnée d’art visite la Galerie des Offices et tombe nez à nez avec le chef-d’œuvre de Botticelli. «Il a fallu que je quitte la pièce pour ne pas faire un malaise», décrit cet agent immobilier.

Comme un miracle

Ce tableau devant moi, c’était comme un miracle», décrit-elle. Pourtant, Florence ressent quasi instantanément une sensation inquiétante : «J’avais des frissons partout et je ne contrôlais plus mon corps. Ma tête s’est mise à tourner et mon cœur s’est serré très fort. Je ne voyais plus personne autour de moi, comme si personne ne pouvait venir me sauver».

Un choc physique et émotionnel qui n’est pas unique. Psychologues comme psychanalystes l’appellent «syndrome de Florence» ou «syndrome de Stendhal», en l’honneur de l’écrivain qui, le premier, posa des mots sur cette sensation après un séjour dans la ville toscane. «J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux-Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber», décrit l’écrivain son carnet de voyage Rome, Naples et Florence, publié en 1826.

Il faut attendre la fin des années 1980 pour que ce syndrome soit médicalement identifié. C’est la psychiatre et psychanalyste Graziella Magherini qui partage la première ses observations. Cheffe du service de psychiatrie de l’hôpital Santa Maria Nuova, dans le centre historique de Florence, la spécialiste fait état d’une centaine de cas reçus en urgence avec des symptômes similaires à ceux de Stendhal. Des dizaines d’années d’observation lui permettent d’établir quelques statistiques : il s’agit surtout de touristes étrangers ayant bénéficié d’une éducation classique ou religieuse, particulièrement sensibles à l’art, loin de leur lieu de vie et donc de leur repère.

Une description qui fait écho à l’expérience d’Isabelle Lemelin, enseignante et chercheuse en science de la religion. «Florence m’a rendue malade», résume brièvement cette Montréalaise venue en 2018 rendre visite à des amis en Italie. Après un passage à Turin, Gênes, Sienne et Pise, c’est devant la cathédrale Santa Maria del Fiore, à Florence, qu’Isabelle perçoit un tournant : «C’était merveilleux mais ça a fini par devenir douloureux. Je ne me suis plus sentie capable d’absorber autant de beauté, c’était au-dessus de mes forces».

Pour atténuer ce qu’elle décrit comme une «violence esthétique», l’enseignante se résigne à éviter les musées ou les églises. Malgré tout, les pensées persistent : «J’étais convaincue qu’après ça, tout dans mon quotidien allait me sembler laid ou affreux. Une fois rentrée, la vie n’en vaudrait plus la peine». Idées sombres qui s’accompagnent de symptômes physiques : Isabelle perd l’appétit, se sent épuisée, vide d’énergie. Ce n’est qu’en rentrant à Montréal que la vie reprend son cours.

Ces ressentis physiques sont assez fréquents chez les patients qui consultent Rodolphe Oppenheimer, psychothérapeute spécialiste du sujet. «Les symptômes sont variés. Ils peuvent aller des mains moites à la vision trouble en passant par des délires, de l’hystérie ou un des hallucinations», décrit-il. Lors des crises les plus violentes, le rythme cardiaque peut s’accélérer et le patient avoir l’impression de suffoquer. Des signes inquiétants mais «le plus souvent bénins», assure Rodolphe Oppenheimer.

Faute d’études récentes sur le sujet, difficile d’établir un nombre à peu près fiable de voyageurs ayant succombé à la beauté de Florence. Autre difficulté pour identifier le syndrome : bien qu’il ait été détecté à Florence, il peut en réalité se manifester partout dans le monde. Dès lors que «le cerveau perçoit un trésor de beauté», décrit Rodolphe Oppenheimer. Beauté artistique, mais pas seulement.

Mourir à Athènes

C’est par exemple la beauté historique qui a fait vaciller Laurence Orsini lors de vacances organisées à Athènes pour célébrer les 18 ans de sa fille. Passionnée de mythologie grecque, la mère de famille explique s’être sentie «oppressée» dès le premier jour. «On marchait dans ces rues pavées de marbre et tout à coup j’ai été écrasée par la beauté de tous ces siècles écoulés, par la beauté de l’Histoire», décrit-elle.

La sensation s’accentue au moment de grimper vers l’Acropole et son Parthénon, joyaux antiques que Laurence rêvait de visiter. «J’ai commencé à faire un malaise et me suis assise en bas, incapable d’aller plus loin», raconte-t-elle. Rien ne s’arrange lorsqu’elle se dirige vers l’hôtel pour s’y reposer : «J’étais convaincue que j’allais mourir ici, à Athènes». Un sentiment qui ne la quittera plus jusqu’à ce qu’elle pose le pied dans l’avion du retour.

Malgré la violence des symptômes, ceux qui sont victimes du syndrome de Stendhal vont rarement consulter un spécialiste. Pour cause, les sensations s’estompent quasi instantanément à la fin de leur voyage. Pourtant, Florence, Laurence comme Isabelle restent préoccupées par cette mésaventure. Les deux premières craignent qu’un retour dans la ville ne les tourmente à nouveau. La dernière espère pouvoir visiter la Toscane un jour ou l’autre : «Il faut que j’arrive à combattre ces sensations, Florence est une ville trop belle pour que je m’en prive».

Le Figaro