Syrie : Une dizaine de jihadistes détenues dans des camps font la grève de la faim pour être rapatriées en France avec leurs enfants

Une dizaine de femmes qui avaient rejoint l’organisation État islamique en Syrie et détenues dans les camps de Roj I et II (nord-est du pays) ont entamé, dimanche, une grève de la faim. Elles protestent « contre le refus obstiné des autorités françaises d’organiser leur rapatriement et celui de leurs enfants », ont indiqué Mes Marie Dosé et Ludovic Rivière dans un communiqué. « Après des années d’attente et aucune perspective de jugement sur place, elles estiment n’avoir plus d’autre choix que de refuser de s’alimenter », écrivent les deux avocats, qui défendent depuis plusieurs années des familles de femmes détenues dans les camps syriens.

Les deux avocats dénoncent, quant à eux, « une détention arbitraire qui se décline à l’infini et sans but », alors que « les autorités kurdes exhortent la France à les rapatrier depuis des années ». Sur ce sujet, la France poursuit sa doctrine du « cas par cas ». « Nous parlons plutôt d’une politique du goutte-à-goutte », souffle Me Ludovic Rivière, qui indique au Point qu’il existe trois catégories d’enfants qui peuvent « espérer un rapatriement ». « Les orphelins, les enfants malades sur le point de mourir et les cas humanitaires, qui sont des enfants en danger », dit l’avocat. Depuis l’effondrement du groupe État islamique en mars 2019 à Baghouz, 35 enfants ont ainsi été rapatriés en France.

Une détention provisoire « infinie »

En ce qui concerne les adultes, la France a un temps souhaité qu’ils soient jugés en Irak. En visite à Bagdad en octobre 2019, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, avait discuté avec le gouvernement irakien de « la manière de mettre en œuvre un mécanisme juridictionnel adapté » pour les juger « dans les meilleures conditions ». L’option – illégale, selon Mes Dosé et Rivière – a depuis été abandonnée, l’Irak refusant finalement toute sous-traitance judiciaire des ressortissants français. Quant à l’administration kurde, qui gère les camps où sont retenus les anciens partisans de Daech, elle n’est pas reconnue internationalement et ne peut donc pas les juger.

« Toutes ces femmes sont judiciarisées dans un seul pays, La France, et sont toutes sous le coup d’une information judiciaire confiée à un juge antiterroriste français », soulignent les avocats dans le communiqué. « Il s’agit ici d’une détention provisoire infinie, sans droit ni titre », fustige Me Rivière, qui insiste sur le fait que ses clientes ne demandent qu’une chose : « être jugées en France pour ce qu’elles ont fait » et assumer « leur responsabilité ».

Des conditions de vie « inacceptables » dans les camps

Quelque 80 femmes et 200 enfants français seraient toujours détenus dans les camps d’Al-Hol et de Roj, selon Me Rivière, qui dénonce des conditions de vie « inacceptables ». Dans leur communiqué, publié dimanche 21 février, il écrit avec sa consœur : « Certaines d’entre elles sont extrêmement malades, d’autres sont incarcérées dans une prison souterraine avec ou sans leurs enfants ? […] Plusieurs de ces femmes ont accepté de se séparer de leurs enfants et n’ont plus aucune nouvelle d’eux. »

Pascale Descamps, mère d’une femme de 32 ans, défendue par Me Rivière et détenue dans un camp avec ses quatre enfants et qui dit souffrir d’un cancer, a, de son côté, cessé de s’alimenter début février pour obtenir son rapatriement. En décembre, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU avait demandé à la France de « prendre les mesures nécessaires » pour permettre à cette femme d’accéder à des soins médicaux.

Selon le Comité international de la Croix Rouge (CICR) qui intervient dans les camps d’Al Hol et de Roj, les enfants détenus souffrent, quant à eux, de malnutrition et d’affections respiratoires graves en hiver. En novembre dernier, c’est le Comité des droits de l’enfant de l’ONU qui alertait sur le danger « immédiat » pour la vie de ces enfants, détenus dans des « conditions sanitaires inhumaines » et privés des denrées « les plus basique ». « Tout cela est contraire à l’intérêt supérieur de l’enfant », insiste Me Rivière.

Rejet de la France

« Nous entendons depuis plusieurs années que le gouvernement a peur de ces enfants qui seraient des “bombes à retardement”. Mais la majorité des enfants détenus ont moins de 6 ans. Beaucoup sont nés dans ces camps et n’ont pas vécu sous l’État islamique ! » martèle Me Ludovic Rivière, avant de préciser qu’en France on reste un enfant jusqu’à ses 18 ans et que, à ce titre, on a le droit à la protection prévue par toutes les conventions internationales. « L’urgence est aussi absolue en ce qui concerne les enfants qui ont entre 10 et 12 ans, par exemple. Si on ne rapatrie pas ces enfants, ils vont vivre toute leur enfance dans le sentiment de rejet de leur propre pays et vont grandir dans la haine. C’est si on les laisse pourrir là-bas que ça va devenir dangereux », estime encore l’avocat.

Rapatrier ces femmes et ces enfants, c’est la meilleure façon de se protéger

Dans une prise de parole inédite fin 2019, le juge d’instruction David De Pas, coordonnateur du pôle antiterroriste du tribunal de Paris avait lui-même prévenu que le fait de ne pas rapatrier les djihadistes français retenus en Syrie « faisait courir un risque de sécurité publique » à la France. Leur rapatriement représenterait, selon lui, un « un enjeu de sécurité publique et de justice à long terme ». « Rapatrier ces femmes et ces enfants, c’est la meilleure façon de se protéger », abonde aujourd’hui Me Ludovic Rivière, qui craint aussi que certaines femmes ne puissent fuir les camps pour rejoindre les factions djihadistes. L’avocat considère ainsi, que, face à la haine et au chaos, il est indispensable d’opposer « les principes républicains et l’état de droit ».

Des parlementaires dénoncent la « lâcheté » de la France

Mardi 16 février, le député UDI Pierre Morel-À-L’Huissier et le sénateur communiste Pierre Laurent avaient déjà dénoncé la « lâcheté » de la France qui « abandonne » des femmes et enfants détenus « dans des conditions inhumaines » en Syrie, exhortant leurs collègues à réclamer avec eux un rapatriement général. « Ces enfants sont des victimes et notre devoir est de les protéger », ont-ils écrit dans un document long de trois pages.

« Au Quai d’Orsay, on nous répond encore que prévaut toujours la logique du “cas par cas”. Mais le ministère des Affaires étrangères a perdu la main sur ces dossiers, qui est passé directement entre les mains de la présidence de la République », assure Me Rivière. Et de conclure : « C’est Emmanuel Macron qui décide. Et il est urgent qu’il prenne ses responsabilités. »

Le Point