Taïwan : En pleine guerre froide, les nationalistes chinois et ukrainiens rêvaient de former une alliance antibolchévique mondiale

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Après la Seconde Guerre mondiale, les antibolcheviques du monde entier tentent de former une grande alliance sous la houlette des nationalistes chinois et ukrainiens.

À la fin de l’année 1956, un bateau quitte la Grande-Bretagne en direction de l’Asie du Sud-Est. À son bord se trouvent des nationalistes ukrainiens. Il s’agit des membres de la mission diplomatique envoyée à Taïwan par l’ABN, le Bloc antibolchevique des Nations, organisation anticommuniste d’Europe de l’Est fondée en avril 1946 à Munich.

Ce bloc réunit près d’une vingtaine d’organisations représentant les diasporas hostiles aux régimes communistes en Europe de l’Est. Les organisations antibolcheviques originaires des républiques soviétiques y jouent un rôle prépondérant, à commencer par le mouvement nationaliste ukrainien.

En Asie, c’est le 16 juin 1954, après une rencontre entre le dirigeant de Taïwan Tchang Kaï-chek et le Sud-Coréen Syngman Rhee que la Ligue anticommuniste des peuples d’Asie (Apacl), qui fédère les organisations anticommunistes d’Asie, est créée. Elle a pour principal adversaire la Chine communiste, et les représentants de la délégation taïwanaise exercent une influence capitale sur la politique de la Ligue.

Les premiers contacts officiels entre les représentants de Taïwan et de l’ABN ont lieu en 1955. Les deux parties s’entendent sur le principe d’une visite de Iaroslav Stetsko, dirigeant nationaliste ukrainien, à Taipei, et un accord est conclu sur la coopération entre l’Apacl et l’ABN.

La visite de Stetsko, qui est non seulement l’initiateur de la création de l’ABN mais aussi son président, se déroule du 8 au 28 octobre de la même année. Une fois à Taïwan, il participe à plusieurs cérémonies officielles, dont la signature d’un communiqué sur l’accord de collaboration, et assiste aux célébrations de la fête nationale chinoise et à un défilé militaire.

Un but commun : la destruction de l’impérialisme russe

Selon leur accord, l’ABN et l’Apacl prévoient d’harmoniser leurs actions dans un but commun : la désintégration du bloc communiste et la destruction de l’impérialisme russe, aussi bien en Europe qu’en Asie. Par ce traité, il est également envisagé d’ouvrir une mission de l’ABN à Taïwan. Le Bloc obtient le statut d’observateur lors de toutes les futures conférences de la Ligue. Des analystes américains soulignent à l’époque qu’il y a “beaucoup de sympathie pour l’ABN chez les Chinois”.

Les émissaires de l’ABN arrivent à Taipei à la fin du mois de février 1957. La mission du Bloc y est officiellement ouverte le 16 mars 1957. Ce jour-là, les diplomates de l’ABN présentent leurs lettres de créance au président de l’Apacl, Kou Tcheng-kang. Plus tard, une cérémonie de bienvenue est organisée en leur honneur.

Au début, la mission est installée dans un hôtel de la capitale taïwanaise, avant de déménager dans ses propres locaux, dans la banlieue montagneuse de Taipei. Le premier problème que rencontrent les envoyés de l’ABN est celui de la communication. Un représentant spécial est délégué par l’Institut chinois des communications, Soung, qui parle allemand et “essaie” de comprendre le russe.

Soung, d’après un membre de la mission, “sait peu de choses de l’ABN, mais il se montre très amical”. Toutefois, durant les premières semaines de fonctionnement de la mission, deux rencontres seulement ont lieu avec Soung, en dehors des événements officiels liés à l’ouverture de la mission à Taïwan.Au bout d’un certain temps, les gens de l’ABN désespèrent d’avoir une discussion concrète avec les responsables de la Ligue.

À part Soung, nous n’arrivons à voir personne de la Ligue, car ils sont tous occupés et que tout dépend de Soung”, explique Iounian Zablotskiy, un des émissaires, dans une lettre adressée à Stetsko.

Dans un rapport officiel, il ajoute : “J’ai l’impression qu’il y a une certaine incompréhension quant au but de notre visite ici.”

Le deuxième problème tient au fait que chacun cherche à exploiter l’autre.

Les Taïwanais tentent d’utiliser la collaboration avec le Bloc pour accroître leur influence tant en Europe qu’aux États-Unis. En particulier en Europe, où l’ABN bénéficie de soutiens plus importants. Les membres de la mission, eux, estiment que leur séjour à Taïwan doit profiter avant tout à l’ABN.

Une radio qui émet en ukrainien, hongrois, estonien, letton et russe à Taïwan

En dehors de l’Europe, les États-Unis jouent un rôle crucial pour les Taïwanais. Par la suite, Zablotskiy confirmera que la mission de l’ABN aurait pu rencontrer un succès plus marquant si elle avait compté des Ukrainiens de la diaspora américaine dans ses rangs : “Ce n’était pas seulement lié à l’anglais, mais aussi au prestige dont l’Amérique et les Américains jouissent partout ici. Un Américain aura toujours plus d’avantages et de possibilités que n’importe quel ressortissant d’un autre pays, même anglophone.

À partir de juin 1957, l’ABN lance une chaîne de radio à Taïwan, et émet, outre l’ukrainien, en hongrois, estonien, letton et russe, à destination des habitants des territoires soviétiques de l’Extrême-Orient. Malgré toutes les difficultés qu’elle a rencontrées, la mission est restée à Taïwan jusqu’en 1960.

Aussi courte qu’elle ait été, la collaboration entre l’ABN et l’Apacl a jeté les bases de contacts qui ont perduré jusqu’en 1990 Puis l’Ukraine, devenue un État indépendant [en août 1991], a établi des relations officielles avec la République populaire de Chine. Aujourd’hui, Kiev ne reconnaît pas Taïwan en tant que pays indépendant. Par conséquent, il n’y a pas d’échanges diplomatiques avec Taipei.

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1 Commentaire

  1. Merci pour cet article. Je ne connaissais pas du tout cette histoire.

    Il y a toutefois qqc de plus symbolique là dedans que de véritable efficacité. Et pour cause, en 1956, les poches de résistances sont quasiment décimées ( en Europe de l’Est), et seront écrasées peu de temps plus tard en Asie.

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