Tarbes (65) : Séverin Loua, fils de sorcier guinéen et apprenti charpentier-couvreur, fait l’objet d’une OQTF, “à cause d’une administration qui ne veut rien entendre”

Ce lundi 29 mars, au matin, à Tilhouse, Séverin est assis à la grande table du salon de chez Véronique et Mathieu, respectivement juriste et avocat, engagés corps et âme dans le soutien aux exilés et à de nombreuses reprises devenus famille d’accueil pour ces jeunes isolés. À ses côtés, Joëlle Abadie, édile du village, et Philippe Touzanne, charpentier-couvreur. Malgré l’absence d’autorisation de travail de Séverin, l’artisan a choisi de continuer à l’employer et surtout à lui payer le salaire qui lui permet maintenant d’être logé dans son propre appartement.

Habituellement d’humeur joviale, le jeune Guinéen est grave au moment de faire le récit de son parcours d’exil : la mort de son père sorcier dans un petit village de Guinée forestière, sa déscolarisation pour suivre les rites initiatiques qu’on lui impose pour prendre la succession, sa fuite à moto vers le Mali, soutenu par sa mère, la traversée de la Méditerranée, l’Espagne, les tests osseux à son arrivée en France pour contester sa minorité, les nuits à la rue, la faim, les hébergements d’urgence… Mais aussi la solidarité du réseau qui s’est battu pour sa scolarisation au lycée professionnel Sixte-Vignon de Tarbes, ses professeurs, l’espoir après un premier récépissé l’autorisant à travailler mais qui, arrivé à terme, n’a pas été renouvelé.

« La source d’eau que je suis a été envahie par les calamités naturelles. (…) J’étais juste une petite source d’eau qui peut devenir océan. Alors, pour le devenir, il a fallu que je me déloge dans un endroit où il m’a fallu m’adapter à la nature du sol, à l’arbre qui me couvre. (…) Je me convertis en artisan. Un coup de marteau sur les doigts. Ça fait mal mais c’est une passion. »

Ces mots sont ceux de Séverin Loua, un grand et robuste adolescent guinéen de 19 ans, arrivé en France en août 2017 et aujourd’hui membre de l’Association ouvrière des compagnons du devoir. L’extrait est tiré d’un recueil de textes intitulé « Histoires d’un matin », composé au cours d’ateliers d’écriture organisés par l’Association Accueil Azun (les 3A), dans les Hautes-Pyrénées, pour de jeunes exilés sans ressources. Sur la page de couverture on peut lire les prénoms : Alfousseyni, Alpha, Danièle, Élisabeth, Jean, Marguerite et Séverin.

Profs, syndicalistes, élus et patrons locaux

Ce sont tous des jeunes majeurs étrangers vivant au pied de la chaîne pyrénéenne. Ils sont arrivés ici mineurs et isolés. Pour la plupart exclus de l’aide sociale à l’enfance (ASE) par les autorités, ils ont survécu jusqu’à leur majorité, grâce à la solidarité de professeurs, de syndicalistes, d’élus locaux, de petits artisans, de travailleurs sociaux ou de simples citoyens engagés au sein d’associations, dont notamment le Réseau Éducation sans frontières (RESF 65) et la Cimade.

Aujourd’hui, ils sont une trentaine de jeunes adultes parfaitement intégrés dans la vie locale, détenteurs de CAP ou en parcours d’apprentissage, mais privés de papiers par la préfecture. Une situation qui les plonge dans l’impossibilité de travailler, de poursuivre leur formation, de passer leur permis de conduire ou d’obtenir une quelconque aide au logement.

Assignés à la précarité

« Il a sans doute eu la chance d’être le premier, explique Dominique Goré, militante du RESF 65. Après que nous avons lancé la mobilisation pour l’ensemble des autres jeunes, la préfecture a bloqué tous les dossiers. »

Obligations de quitter le territoire

En décembre 2020, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées à Tarbes pour demander la régularisation de tous ces adolescents en parallèle de démarches administratives individuelles semées d’embûches. Et depuis deux ans les relations avec la préfecture se sont corsées avec notamment la nomination d’un nouveau préfet et de sa directrice de cabinet. Cette dernière, Sophie Pauzat, a pris ses fonctions en juillet 2019 mais était déjà bien connue des réseaux de solidarité. Elle avait été décorée, en 2011, du très parodique prix P.A.P.O.N (prix accordé pour obéissance notoire – NDLR), par l’Association des avocats défenseurs des étrangers, pour son action à la préfecture de Haute-Garonne, le département voisin.

Contestation de validité d’extraits d’actes de naissance, demandes de passeport à des jeunes issus de pays qui n’en décernent pas, pertes de documents tout semble être fait pour que les dossiers de ces adolescents ne puissent jamais être véritablement instruits. « Depuis peu, plusieurs jeunes pris en charge par l’ASE et qui devaient bénéficier, à leurs 18 ans, de contrats jeune majeur écopent maintenant d’une obligation de quitter le territoire (OQTF) », témoigne, en outre, Philippe Braconnier, travailleur social et responsable du syndicat SUD santé sociaux.

Le préfet n’entend rien

Le 10 mars, une délégation a néanmoins été reçue par les services préfectoraux. On a demandé aux représentants du réseau de solidarité de fournir une liste de 10 jeunes dont la situation pouvait être jugée prioritaire. Le préfet s’est prononcé sur leur cas ce vendredi 16 avril. Un seul sera finalement régularisé. Un autre, Sèverin, obtiendra une carte de séjour mais provisoire, et deux une autorisation provisoire de séjour (APS). En outre, cinq ressortent de la négociation avec une Oqtf. « Le préfet n’a rien entendu de nos arguments, tempête Dominique Goré. On s’y attendait mais ça fait mal, surtout quand on le dit aux jeunes.”

Tous ces jeunes sont en phase d’intégration mais bloqués par des problèmes administratifs. C’est un système qui, au prétexte de réguler l’immigration, crée de la précarité.” – Daniel Benadhira Professeur d’histoire

Devant l’enceinte du Lycée Sixte-Vignon, Daniel Benadhira, professeur d’histoire et syndiqué à la CGT, prévient : « On va devoir durcir le ton. Tous ces jeunes sont en phase d’intégration mais bloqués par des problèmes administratifs. C’est un système qui, au prétexte de réguler l’immigration, crée de la précarité. »

L’enseignant, qui recense plus de 30 nationalités au sein de son établissement, est vent debout contre un gouvernement qui ne cesse de promouvoir l’apprentissage mais en exclut des jeunes ne demandant qu’à travailler. « Il faut faire attention à ce que ces adolescents étrangers ne deviennent pas une main-d’œuvre corvéable et facile à exploiter, insiste pour sa part Jean Travert, professeur de mathématiques, lui aussi membre de la CGT. Mais empêcher nos élèves de travailler est un véritable gâchis humain. Et aussi un gâchis vis-à-vis de tout ce que la société a investi pour leur formation et leur maîtrise de la langue. »

Des espoirs balayés

Ici, en tout cas, plusieurs responsables de petites entreprises ont décidé de se joindre au mouvement de solidarité en adressant un courrier au préfet. « En partenariat avec les lycées, les organismes professionnels de formation et leurs professeurs, nous avons accueilli pendant leur scolarité des jeunes étrangers, écrivent-ils. (…) Nous leur avons proposé des contrats d’apprentissage, fait des promesses d’embauche. Les démarches ont été lancées pour la conclusion de ces contrats mais toutes achoppent sur la non-délivrance par vos services d’une autorisation de travail. Cette situation est (…) incompréhensible.

Je n’arrive plus à me concentrer au lycée et je ne sais même pas si je pourrai passer mon examen dans trois mois

Chez Véronique, ce lundi matin, Séverin n’est pas seul. Avec d’autres, Vally Sanogo souhaite lui aussi témoigner d’un parcours d’exil, souvent jonché de souffrances, mais entrepris dans l’espoir de pouvoir accéder à une véritable scolarité et à la dignité tout simplement. Travailleur motivé, il a réussi à intégrer un bac professionnel en menuiserie, en parallèle d’un emploi en apprentissage. En guise de félicitations, la préfecture vient de lui signifier une OQTF. Pour cet Ivoirien de 21 ans, tout s’effondre à nouveau. « Je n’arrive plus à me concentrer au lycée et je ne sais même pas si je pourrai passer mon examen dans trois mois », alerte-t-il, les yeux rougis par l’évocation des souvenirs du chemin parcouru depuis la Côte d’Ivoire.

« Nos petits, on ne les lâchera pas »

Torturé, vendu au marché aux esclaves en Libye, le jeune homme ne parvient pas tout de suite à raconter sa traversée de la Méditerranée. C’est dans la voiture en direction de l’hébergement d’urgence où vivent quelques-uns de ses jeunes compagnons d’infortune, entassés, à six, au rez-de-chaussée d’un immeuble d’un quartier populaire de Tarbes, qu’il parvient à parler : « Nous étions 120 dans le canot. Au bout de quatre jours en mer, nous n’étions plus que 6 survivants quand le bateau de sauvetage nous a récupérés. »

Lamine, Habibur, Alpha, Mamoudou, Oumar, Alfousseyni, Gloria… « On a des enfants de leur âge et on se dit qu’on aimerait, s’il devaient partir à l’étranger, qu’ils soient accompagnés, confie Marguerite, membre de l’association des 3A. Ce sont un peu nos petits. On ne les lâchera pas. » À Lourdes, avec d’autres militantes entourant Élisabeth, une jeune majeure congolaise tenant dans les bras son bébé d’un mois et demi, elle remet à l’« Humanité Dimanche » le recueil de textes « Histoires du matin », écrits par leurs protégés. « Une fois dans un jardin, je n’avais jamais vu autant de fourmis, y a écrit la jeune maman. Si je les laisse vivre, elles détruiront toutes mes plantes. Mais si je les tuais, je gagnerais quoi ? Finalement, je les ai laissées et elles ne m’ont rien fait. (…) Imaginez. Si j’étais aussi une fourmi… »

L’Humanité Dimanche