Tchad: le fils Déby prend les pleins pouvoirs

C’est un saut dans l’inconnu pour les 16 millions de Tchadiens : ils vivaient depuis 30 ans sous la férule d’un homme, Idriss Déby Itno, à peine réélu puis tué, et ils héritent d’une junte militaire dirigée par un fils inexpérimenté qui concentre tous les pouvoirs.

Mahamat Idriss Déby, fils du défunt chef d’Etat tchadien Idriss Déby Itno, à Kidal, au Mali, le 7 février 2013. Photo REUTERS/Cheick Diouara/File Photo

Mahamat Idriss Déby, jeune général de corps d’armée de 37 ans, a dissous l’Assemblée nationale et le gouvernement. “Il occupe les fonctions de Président de la République, de Chef de l’État et de Chef suprême des armées”, selon la charte de transition, publiée mercredi. “Il nomme et révoque les membres du gouvernement de transition” et désigne “les membres du Conseil national de transition”, en charge de la fonction législative.

Un Conseil militaire de transition (CMT) a été mis en place, composé de 15 généraux connus pour être dans le cercle des plus fidèles de l’ex-chef de l’État. Ce CMT a juré que de nouvelles institutions verraient le jour après des élections “libres et démocratiques” dans un an et demi.

A N’Djamena, la vie reprenait mercredi timidement son cours normal. Les banques, les marchés, et la plupart des commerces étaient ouverts. Devant les ministères où les drapeaux sont en berne, des fonctionnaires échangeaient sur les lendemains incertains.

Les rebelles, qui mènent depuis dix jours une offensive depuis la Libye contre le régime tchadien, ont promis de marcher sur N’Djamena et rejeté “catégoriquement” ce conseil militaire. “Nous comptons poursuivre l’offensive”, a assuré mardi Kingabé Ogouzeimi de Tapol, porte-parole du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT). Il a toutefois promis qu’aucune action ne serait engagée avant l’enterrement d’Idriss Déby, mort au combat lundi en tentant de les arrêter, selon la présidence. Des obsèques nationales auront lieu vendredi à N’Djamena.

Avec la mort du président tchadien Idriss Déby Itno, les Occidentaux, Paris en tête, perdent leur plus solide allié contre les jihadistes dans une région sahélienne tourmentée, où l’ancienne colonie française entourée d’États faillis faisait jusqu’ici figure d’îlot de relative stabilité. Depuis son arrivée au pouvoir par les armes en 1990, avec l’aide de Paris, Idriss Déby a toujours pu compter sur son allié français qui a installé à N’Djamena le QG de sa force antijihadiste au Sahel Barkhane. La position de la France sur la transition militaire est donc particulièrement scrutée. Le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian a appelé mardi à une transition militaire d’une “durée limitée” qui conduise à un “gouvernement civil et inclusif”.
“La transition annoncée doit être limitée, se dérouler de manière pacifique, dans le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, et permettre l’organisation de nouvelles élections inclusives”, a également averti dans un communiqué le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell.

D’autant que la période de transition peut être prorogée une fois, selon la nouvelle charte.

“Coup d’Etat”
Pour de nombreux opposants qui ont toujours été réprimés par le régime d’Idriss Déby, cette prise de pouvoir n’est rien d’autre qu’un “coup d’État”. “C’est un coup d’État institutionnel qui écarte la constitution. Aujourd’hui, avec ce qui a été fabriqué dans la nuit, c’est la captation des pouvoirs dans les mains d’une seule personne”, a assuré mercredi Succès Masra à l’AFP, l’un des opposants les plus farouches du régime.

La mort du président Idriss Déby Itno, au pouvoir depuis 30 ans, ouvre une période d’incertitude pour le Tchad, menacé par la rébellion mais aussi à l’intérieur du régime.

Mahamat Idriss Déby “est beaucoup trop jeune et n’est pas spécialement aimé par les autres officiers”, a déclaré à l’AFP Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po Paris. La toute puissante Direction Générale des Services de Sécurité des Institutions de l’État (DGSSIE), jusqu’alors dirigée par Mahamat Idriss Déby, “risque de se diviser. Ils vont régler leurs problèmes, comme ils l’ont fait dans le passé, par des tentatives d’éliminations physiques, avec donc l’implication de violences armées dans la capitale”, poursuit-il.

Les menaces pèsent donc de toutes parts sur le nouvel homme fort du régime. Un Zaghawa, comme son père. Un militaire de carrière, comme son père. Jeune, certes. Mais Idriss Déby était lui-même arrivé au pouvoir à 38 ans, à la tête d’une rébellion. Le fils prend les rênes du pays à 37 ans. Parmi ses premières mesures: un couvre-feu de 18h à 5h a été instauré et les frontières terrestres et aériennes ont été fermées.

Mort au combat 
Si les circonstances du décès d’Idriss Déby restent troubles, l’armée assure qu’il est mort au combat, alors qu’il dirigeait les combats dans le Nord, à plus de 300km de N’Djamena, contre la coalition de rebelles du FACT. Lundi, l’armée assurait les avoir écrasés mais des rumeurs persistantes avaient filtré sur de violents combats laissant de nombreux morts et blessés de part et d’autre.

L’armée n’avait reconnu que cinq tués dans ses rangs et affirmé avoir tué plus de 300 “ennemis”. Dans le massif du Tibesti, frontalier avec la Libye, mais aussi dans le Nord-Est qui borde le Soudan, des rebelles tchadiens affrontent régulièrement l’armée, depuis leurs bases arrières dans ces pays. En février 2019, venus de Libye pour tenter de renverser le régime, ils avaient été stoppés par des bombardements d’avions de combats français sur demande de N’Djamena. En février 2008, une attaque rebelle avait déjà atteint les portes du palais présidentiel avant d’être repoussée, là aussi grâce au soutien militaire de Paris.