Télévision : “Les Shtisel” sur Netflix, la vie trop idéalisée des ultra-religieux israéliens

Un soap en milieu juif ultraorthodoxe, voilà ce que proposent les créateurs de Les Shtisel : une famille à Jérusalem, dont la troisième saison a été mise en ligne le 26 mars sur Netflix. Un choix qui vide la série israélienne de toute pertinence sociale et politique.

Une grossesse cachée. Un mariage blanc. Un triangle amoureux. Ce sont des péripéties comme on en retrouve dans n’importe quel feuilleton à l’eau de rose. On s’attend moins à les voir composer l’intrigue d’une série, tournée en hébreu et en yiddish, sur une famille ultraorthodoxe israélienne. Et pourtant. De tels rebondissements tissent bien la trame de la troisième saison de Les Shtisel : une famille à Jérusalem, diffusée en décembre en Israël et désormais disponible sur Netflix.

Une série à part

“Nombreux sont ceux pour qui Les Shtisel est une série à part car elle dépeint les haredim [ultrareligieux] sans critiquer leurs codes et mœurs et présente des personnages auxquels on s’identifie malgré leurs tenues étranges et les prières qu’ils marmonnent avant chaque repas”. La série a été lancée en 2013 par Ori Elon et Yehonatan Indursky, deux scénaristes israéliens “qui viennent tous deux de milieux très pratiquants”. “Indursky a grandi dans un foyer ultraorthodoxe, puis s’est détaché de ce culte ; Elon a été élevé dans la foi orthodoxe moderne.”

Comme le souligne la productrice Dikla Barkai : “L’objectif n’est pas de présenter la société ultraorthodoxe aux curieux, mais de donner aux gens un aperçu, neutre de tout jugement, de ce milieu qu’ils ne connaissent pas et de raconter des histoires pleines d’humanité.”

Aux antipodes d’“Unorthodox”

Sur ce point, Les Shtisel se distingue nettement d’Unorthodox, une autre série de Netflix, diffusée en 2020, qui racontait l’émancipation et la fuite à Berlin d’une jeune Juive ultraorthodoxe américaine. “De nombreuses séries qui portent sur les traditions juives développent l’idée que le strict respect des règles ultraorthodoxes est synonyme de vie étriquée. Mais Les Shtisel propose une tout autre philosophie.

Délibérément ou par hasard, elle montre que l’existence peut être enrichie voire amplifiée par les restrictions de la tradition haredim, si cela va de pair avec une grande humanité.”“Les Shtisel donne à voir une image beaucoup plus nuancée et bienveillante des haredim [qu’Unorthodox] et met volontairement en valeur des thématiques universelles”, relève Ha’Aretz. La nouvelle saison ne déroge pas à la règle, explorant des thèmes familiers comme l’amour, le deuil ou la parentalité. Quelques éléments de critique émergent ici et là, par exemple sur les fortes inégalités entre hommes et femmes, mais jamais le mode de vie des ultrareligieux n’est décortiqué en tant que système.

Certains membres du clan Shtisel peuvent ponctuellement souffrir de la rigidité de leur quotidien, mais aucun ne prend ses cliques et ses claques et ne va vivre au loin. “Les sujets abordés seraient prenants quels que soient le groupe ou les us concernés”. La série est “ambitieuse” dans sa nouvelle saison, puisqu’elle “choisit de traiter des questions polémiques telles que l’avortement, la santé mentale et le fossé entre Ashkénazes [les Juifs originaires d’Europe centrale et orientale] et Mizrahim [originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient]”.

Public mondial

Cette nouvelle saison, pourtant, n’aurait jamais dû voir le jour. Deux premières saisons avaient été diffusées avec succès en Israël et les choses devaient en rester là quand, en2018, Netflix a acheté les droits de la série. Ce sont les téléspectatrices juives britanniques et américaines qui se sont les premières enthousiasmées pour les aventures de la famille Shtisel qui donne son nom au programme.

La série a en tout cas fini par toucher un large public, regardée aussi bien par les ultraorthodoxes de par le monde que par des “musulmans pratiquants”,“qui se réjouissent de voir une communauté religieuse présentée avec tant de prévenance”, écrit The New Yorker. L’hebdomadaire américain cite également le cas d’un chrétien norvégien qui aurait confié que Les Shitsel lui avait “fait regretter une enfance qu’il n’a jamais connue à Guéoula, le quartier de Jérusalem où l’histoire se déroule”, intégralement haredi depuis les années 1980.

L’acteur Michael Aloni, qui joue Akiva Shitsel, l’un des personnages principaux, a pu prendre la mesure du succès mondial de la série quand, de passage au Brésil, avant l’épidémie de Covid-19, il a été interpellé par un inconnu : “Hey, Schnitzel [sic] !”

Silence sur les sujets qui fâchent

Devant un tel engouement, ce qui devait arriver arriva : Netflix a commandé une troisième saison. Et les acteurs et les équipes techniques ont repris le chemin des plateaux. La plupart d’entre eux sont “des Juifs séculiers”. Neta Riskin,l’actrice qui joue Giti, la sœur d’Akiva, ne s’était ainsi “jamais aventurée dans les quartiers ultraorthodoxes comme celui où vivent les Shtisel”.

Le tournage, initialement prévu en avril-mai 2020, a dû être reporté en juillet-août à cause de l’épidémie de Covid-19. Un calendrier qui avait été pourtant exclu à l’origine, à cause de la chaleur estivale, qui rend vite insupportables les lourds costumes : manteaux noirs et chapeaux pour les hommes, longues jupes, perruques et bas opaques pour les femmes.Mais rien ne transparaît à l’écran des polémiques qu’a pu susciter en Israël le refus des ultrareligieux de se plier aux règles du confinement.

Pas plus que ne sont abordées les tensions que suscite dans le pays la place de plus en plus grande prise par la communauté ultraorthodoxe, qui représente désormais 12 % de la population et réclame par exemple que les espaces publics ne soient plus mixtes ou que les jeunes haredim soient exemptés du service militaire. Silence également sur les scandales de pédophilie qui ont éclaté au sein de la communauté, l’une des plus fermées d’Israël.“La série neutralise les conflits qui déchirent Israël”, regrette Raya Morag, professeure de cinéma à l’université hébraïque de Jérusalem. Cela ne semble pas gêner le moins du monde le Jewish Chronicle, pour qui Shtisel “est à son meilleur” dans cette troisième saison, riche en “humour”, en “convivialité” et en “sagesse –oui, même [en] sagesse talmudique”,

Jewish Chronicle