Théâtre : «Orphelins», crime raciste à l’arsenic

Après le sublime «Angels in America», le chorégraphe se frotte à nouveau au théâtre dans «Orphelins» de Dennis Kelly. Critique.

Une soirée romantique, joyeuse, entachée par un crime raciste abominable. Prologue d’une lente descente dans les tréfonds de l’âme humaine, l’irruption d’un jeune homme couvert de sang ouvre la trame d’«Orphelins», thriller de Dennis Kelly, à l’Arsenic jusqu’au 3 octobre. Philippe Saire fait crépiter ce huis clos incandescent, d’une mécanique implacable, qui sonde les fragilités des liens intimes face aux enjeux sociétaux. Ou comment un acte immoral peut craqueler la cellule familiale.

L’histoire? Liam (Yann Philipona), écorché vif à la gueule d’ange, débarque chez sa sœur Helen (Valeria Bertolotto), le t-shirt taché de sang. Après des explications nébuleuses, il avoue avoir agressé un Pakistanais. Un homme de 35 ans qui rentrait à la maison, auprès de sa femme et de ses enfants. Helen fait face à un dilemme: doit-elle protéger son frère, ce gamin dont elle s’est occupée après la mort de leurs parents? Ou doit-elle le livrer à la police et se conformer aux valeurs morales, mais aussi aux règles d’une classe moyenne incarnée par Danny (Adrien Barazzone), son compagnon et père de son fils?

Danny (Adrien Barazzone) et Liam (Yann Philipona).
Danny (Adrien Barazzone) et Liam (Yann Philipona)

Deux ans après «Angels in America», sublime adaptation de la pièce de Tony Kushner, le chorégraphe lausannois poursuit ses pérégrinations dans le monde du théâtre et ose une visée plus frontale. Volutes de fumée et effets visuels oniriques laissent place à la force brute des dialogues incisifs du dramaturge britannique. Lorsque les mots butent, la danse ouvre le champ du sensible et multiplie les lectures possibles. La patte de Philippe Saire réside dans ce parti pris: le mouvement comme moteur de jeu.

Force tragique

La partition chorégraphique est habile quand les gestes, les actes révèlent un état latent. Elle percute moins, en revanche, lorsque les enchaînements soulignent le texte ou appuient les interactions des personnages. Un peu laborieux, certains passages gagneront sans doute en fluidité au fil des représentations. Car les trois comédiens excellent à accroître la tension tandis que le drame se noue, insidieusement, dans le salon immaculé. Peu à peu, les murs blancs s’effritent. Les paroles déraillent. Les conflits sous-jacents, les frustrations et les angoisses existentielles des trois personnages jaillissent des répliques souvent fragmentées.

Haletante, cette pièce uppercut décrypte les rouages de la violence dans une société inégalitaire, mais ne résout rien. Dennis Kelly nous laisse seuls, confrontés à cette histoire sans morale, sans dénouement. Mieux: le personnage de Danny, héraut de l’ordre établi, nous brandit un miroir: nous spectateurs, recelons-nous, tapies au fond de nos viscères, des pulsions de violence et de racisme? «Orphelins» a cette force tragique qui nous laisse face à nos propres démons.

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