Thiverval-Grignon (78) : Le ministère de l’Agriculture brade aux enchères le mobilier précieux d’époque du château

L’histoire du Romanelli vendu par les Domaines remonte à deux siècles, même si l’œuvre reste inaliénable et imprescriptible (voir l’article). L’affaire que nous pouvons révéler ici, tout aussi scandaleuse que l’était la cession de ce tableau par le ministère de la Justice en 1830, et dont Le Canard Enchaîné parle également dans son dernier numéro, ayant enquêté parallèlement à nous, date du mois de juin 2022… Rien ne change, au fond, dans les ministères. La même incompétence, la même ignorance et le même mépris du patrimoine aboutissent aux mêmes résultats.

Le ministère en cause cette fois n’est pas le ministère de la Justice, mais celui de l’Agriculture. Il partage, avec celui de la Culture, une lourde responsabilité. Car s’agissant du château de Grignon (ill. 1) que ce dernier a depuis plusieurs années abandonné à son sort, refusant de transformer son inscription en classement (voir l’article), et alors que le ministère de l’Agriculture souhaite s’en débarrasser sans se soucier réellement de son avenir, le moins que l’on aurait attendu de la rue de Valois et de la DRAC Île-de-France aurait été qu’ils portent une attention particulière à ce monument.

Le mobilier de Grignon bradé par les Domaines

L’histoire commence au mois de juin 2022 quand sont proposés par les Domaines, le service de l’État chargé de céder le mobilier dont il n’a plus l’usage, sur son site www.encheres-domaines.gouv.fr du mobilier provenant du domaine de Grignon. Il s’agit d’une vente uniquement en ligne, se déroulant du 10 au 15 juin 2022. Tout ce mobilier était qualifié comme étant « de style », ce qui signifie qu’il s’agissait d’un mobilier courant, peu ancien et inspiré des formes des siècles précédents. Les mises à prix étaient dérisoires, quelques dizaines d’euros [1]. Bref, une vente comme les Domaines en font beaucoup, sans publicité véritable. Bien au contraire d’ailleurs : les objets étaient visibles uniquement en ligne (il était impossible de les examiner), avec de mauvaises photos les lots provenant de Grignon étant en outre mélangés avec d’autres sans rapport, les meubles d’une même série vendus en lots discontinus…

Pourtant, ce mobilier n’était pas « de style », il était d’époque, de Louis XV à Napoléon III, avec notamment un ensemble Louis XVI de qualité exceptionnelle. Voir la liste complète et les photo en cliquant ICI

Des meubles revendus à Drouot en novembre

Une partie de ces meubles, acquise par un marchand, a été revendue ensuite par la SVV Daguerre, le 8 novembre dernier, à l’hôtel Drouot. Il s’agissait de trois des lots cédés par les domaines en juin : un lit, un ensemble de dix chaises, et une console. Les meubles étaient cette fois correctement décrits par Daguerre comme d’époque Louis XVI et provenant du château de Grignon.

Un ensemble de Jean-Baptiste Sené dispersé pour des sommes dérisoires

Mais il ne s’agit ici que de la pointe de l’iceberg car quatre autres lots qui comprenaient au total un canapé, deux bergères, quatre fauteuils à la reine, dix cabriolets et trois chaises était encore beaucoup plus précieux puisqu’il s’agit d’œuvres de Jean-Baptiste Sené, l’un des plus grands menuisiers de l’époque Louis XVI, fournisseur du Garde-Meuble de la Couronne. Ces quatre lots ont été adjugés au total pour 6 240 €.

Soit, au total, un ensemble exceptionnel de vingt sièges dorés : un canapé, deux bergères, quatre fauteuils à la reine, dix cabriolets et trois chaises portant l’estampille de J.B. Sené et la marque « S.A.G. ».

Voici l’un des fauteuils à la reine acheté aux Domaines (ill. 13) après l’enlèvement de sa garniture couverte de velours vert gaufré (sauf sur l’accoudoir, ce qui permet de le reconnaître sur l’illustration 7). Le modèle était connu par un meuble de Jean-Baptiste Sené passé en vente avec la collection Malatier, à Drouot, SVV Ader le 10 octobre 2018 (ill. 14). Ce dernier avait été adjugé à lui tout seul 6 952 € avec les frais, soit une somme équivalente à celle de tout l’ensemble vendu par les Domaines.

Un historique prestigieux

L’historique de ce dernier a pu en grande partie être retracé par Julien Lacaze, président de l’association Sites & Monuments, qui nous a donné une grande partie des informations nous permettant d’écrire cet article.
Il s’agit d’un mobilier acheté à une date indéterminée, peut-être avec les murs du château en 1803, par le général Jean-Baptiste Bessières (1768-1813), élevé en 1804 à la dignité de maréchal d’Empire. Celui-ci est à l’origine de la création du décor Premier Empire encore aujourd’hui visible au château et inscrit monument historique avec l’ensemble du domaine.

Julien Lacaze a pu retrouver un « État du mobilier du château de Grignon vendu avec la propriété », daté du 17 juin 1826, soit quelques jours avant que le domaine ne redevint [2] royal, lors de son acquisition par Charles X le 27 juin 1826. Il est signé conjointement par « La Maréchale Duchesse d’Istrie », veuve depuis 13 ans, et son fils, 2e duc d’Istrie, et contresigné par le duc de Doudeauville, ministre secrétaire d’État du département de la maison du Roi.
Cet inventaire comprenait notamment : « six bergères, dix fauteuils, un canapé en tapisserie, trois chaises, une console dorée à dessus de marbre ». Ce qui correspond au mobilier dont nous parlions ci-dessus, auquel s’ajoute la console revendue chez Daguerre qui présente des éléments de décor communs avec le canapé [3].
S’agissant d’un mobilier datant probablement des années 1780, celui-ci pouvait appartenir au château avant d’être vendu à Bessières en 1803, c’est-à-dire à Alexandre-Guillaume de Galard-Béarn, marquis de Brassac (époux d’Anne-Marie Potier de Novion) ou à Pierre-César Auguié, receveur général des finances et administrateur général des Postes, qui fit l’acquisition du domaine en 1796 (où il maria sa fille en 1802 au futur maréchal Ney).

Cette hypothèse est confortée par l’inventaire après décès du maréchal Bessières, mort en 1813 à la bataille de Lutzen, également consulté par Julien Lacaze. L’ensemble suivant était en effet inventorié dans le garde meuble situé sous les combles du château de Grignon : « un meuble de salon composé d’un canapé, deux bergères, huit grands fauteuils meublants, six cabriolets, quatre chaises et deux voyeuses à dossier en lyre le tout en bois doré foncé de crin et plumes et couvert en tapisserie de Beauvais prisé la somme de quatre cents francs ». Suivait immédiatement la description d’une « console sculptée et dorée en bois garnie de sa tablette en marbre bleu Turquin ». Cette description est bien proche de celle de l’inventaire de 1826 (si l’on admet que quatre cabriolets ont été confondus avec des fauteuils à la reine et que les voyeuses et l’une des chaises aient été perdues). La mention d’une couverture en tapisserie correspond à l’inventaire de 1826 et le marbre bleu Turquin à celui de la console revendue chez Daguerre et les dossiers en lyre des voyeuses, typiquement Louis XVI, plaideraient en la faveur d’un mobilier relégué au grenier car démodé.

L’enquête menée par Sites & Monuments permet de comprendre la suite de l’histoire de ce mobilier.

Un mobilier royal par incorporation [4]

Le 27 août 1826, sur ordre du duc de Doudeauville, ministre secrétaire d’État du département de la maison du Roi, le conservateur des domaines du roi Marquet vint « prendre possession au nom de la Couronne de la terre de Grignon et ses dépendances (y compris le mobilier qui est dans l’inventaire fait le 17 juin 1826) ». Le mobilier du maréchal devint, à cette occasion, royal.

Le 17 mars 1827 le roi Charles X donna à bail pour 40 ans le « domaine Royal de Grignon avec toutes ses dépendances mobilières et immobilières » à une société anonyme, dénommée « Société royale agronomique » ou « Institution royale agronomique » dont les actionnaires étaient issus des plus grandes familles du royaume.

Il s’agissait de « convertir le Domaine Royal de Grignon en une ferme-modèle pour les divers genres de culture, et d’enseigner par des expériences et des procédés pratiques les théories et les méthodes de l’agriculture perfectionnée, ainsi que les arts qui concourent à ses développements ». L’acte d’association précise que « La Société fera assurer à ses frais tous les bâtiments et le mobilier dépendants du Domaine de Grignon contre l’incendie ».

Une marque « S.A.G » liée à l’histoire de l’Agro

La Seconde République, proclamée à Paris le 24 février 1848, entend apporter remède à de mauvaises récoltes, à l’exode rural et à un chômage important, notamment par un décret-loi du 3 octobre 1848 relatif à l’enseignement agricole.

Ce texte créa ainsi des « écoles régionales » formant « des chefs d’exploitation, propriétaires ou fermiers, moraux, capables et instruits » et un « Institut national agronomique » formant « des hommes versés dans la science et la pratique agricoles, se vouant à la carrière de l’enseignement ». Ainsi, la très aristocratique « Institution royale agronomique » de Grignon fut rétrogradée par la République au rang d’école régionale, l’«  Institut national agronomique », établi dans les grandes écuries de Versailles, s’y substituant.

Un arrêté du 5 octobre 1849 du ministre de l’Agriculture dispose que « L’École prendra le titre d’École Régionale d’Agriculture de Grignon » et que « La société de Grignon, qui conserve la gestion du Domaine, prendra la raison sociale de Société Agronomique de Grignon », correspondant à la marque « S.A.G ». La continuation de l’État imposait en effet le respect du bail signé en 1827 pour de 40 ans.

Restait à opérer un partage fonctionnel et matériel. Ainsi, « l’école proprement dite » et son enseignement dépendent désormais de l’État, mais l’administration du domaine rural, en particulier de sa ferme, reste du ressort de la Société Agronomique de Grignon.

S’agissant des bâtiments, celle-ci rétrocède contre loyer le château et quelques terres à l’État, mais conserve « le logement du Directeur, de l’Inspecteur & le local des bureaux » qui s’occupaient à titre principal de l’exploitation du domaine. Le mobilier utile à l’exploitation reste affecté à la « Société Agronomique de Grignon » jusqu’en 1867, date de fin du bail. Il a très certainement été marqué en 1849 des lettres « S.A.G » afin de le distinguer de celui rétrocédé à l’État pour les besoins de l’enseignement, racheté (lorsqu’il avait été acquis par la société) au terme d’une prisée du 19 novembre 1849 ne comprenant pas le mobilier du directeur.

La marque « S.A.G  » a, en toute hypothèse, nécessairement été apposée entre 1849 et 1867, date de la dissolution de la société.

Les autres meubles vendus

On trouvait encore dans cette vente de nombreux meubles « de style », Louis XV, Louis XVI, Empire, Restauration, Napoléon III. En réalité, une grande partie d’entre eux étaient en réalité très certainement d’époque et provenant de l’ameublement historique du château. Nous avons parcouru toute la vente et tenté, en compagnie de Julien Lacaze, beaucoup plus connaisseur en mobilier que nous, de faire un bilan de ce qui a été venu en juin. L’exercice est très compliqué : certaines photos sont très petites et fortement pixellisées.

Il est probable que grâce aux différents inventaires connus et aux marques ils pourraient être complètement identifiés.
Bien sûr, il s’agit pour une partie de mobilier courant dont une partie pouvait sans doute être vendu. Mais s’agissant de l’aménagement d’un château historique, même certains meubles ordinaires auraient pu retrouver leur place. Il faudrait examiner de visu chacun de ces meubles et étudier leur histoire pour déterminer ce qui est d’origine et peut ou non être intéressant et qui n’aurait pas dû être vendu. Nous citons ici ceux qui nous paraissent les plus notables.

Répétons que cette liste n’est pas exhaustive, et que ces identifications sont pour certaines peut-être approximatives, mais il est évident que toute cette vente des meubles de Grignon a été faite sans aucune expertise, et sans que leur intérêt historique ait été identifié.

Il est évident que ce mobilier historique, provenant d’un domaine national, aurait dû être conservé, restauré et mis en valeur, dans l’idéal replacé dans le château de manière pérenne en espérant que celui-ci ne soit pas vendu à un promoteur comme tel en était le projet (voir ces articles) ou au moins affecté au mobilier national et déposé dans un musée ou dans un autre domaine national. Nous avons interrogé le Mobilier National qui nous a d’ailleurs confirmé qu’il n’avait pas été interrogé sur l’opportunité de cette vente, alors qu’il s’agit d’une obligation. Comme nous l’a en effet signalé Julien Lacaze, président de Sites & Monuments, le code du patrimoine précise : « La remise à l’administration des domaines des objets mobiliers de toute nature par les services publics est subordonnée au visa préalable du président du Mobilier national attestant qu’aucun d’eux ne présente un intérêt public du point de vue de l’histoire ou de l’art ; dans le cas contraire, les objets sont remis, contre décharge régulière, au Mobilier national et inscrits par celui-ci à son inventaire » (article D. 113-16 du code du patrimoine).

Nous avons également contacté les Domaines et avons pu parler avec Monsieur Alain Caumeil, directeur de la direction nationale de l’intervention domaniale. Celui-ci, et cela est tellement rare de la part de l’administration qu’il est nécessaire de le souligner, a reconnu qu’il s’agissait d’une erreur très regrettable. Selon lui, c’est l’administration remettante, soit AgroParisTech, qui aurait dû demander son avis au Mobilier national. Lorsque les Domaines leur ont demandé si cela avait été fait, le vendeur a indiqué que cela n’en valait pas la peine, et qu’ils étaient pressés parce qu’ils devaient déménager dans leurs nouveaux locaux de Saclay ! La réponse d’AgroParisTech montre d’ailleurs une ignorance coupable des procédures puisqu’à la question posée sur l’information du Mobilier national, l’école a répondu : « Le mobilier du site de Grignon n’est pas inscrit au Mobilier national. Par conséquent, l’établissement pouvait procéder à la vente de ce dernier. », ce qui est parfaitement faux comme nous venons de le démontrer. Nul n’est censé ignorer la loi…

Le ministère de l’Agriculture porte donc une lourde responsabilité dans cette désastreuse affaire comme nous le disions en introduction de cet article. Mais que dire alors de celui de la Culture ! Voilà un monument – le domaine national et le château de Grignon – dont il sait qu’il doit être vendu, ce qui donne lieu à d’innombrables protestations qui font échouer une première vente. Le dossier, chacun le sait, est particulièrement sensible, d’autant que Grignon – et le siège de la rue Claude Bernard – conserve des collections scientifiques et artistiques, le « Musée du Vivant » dont nous avions parlé dans notre enquête sur la vente du domaine.
Que la DRAC Île-de-France n’ait pas cru devoir porter une attention particulière à ce dossier, qu’elle n’ait pas diligenté une mission pour inventorier tout ce qui pouvait y avoir une valeur artistique ou historique et le protéger, qu’elle n’ait à notre connaissance rien fait pour protéger les collections de Grignon que l’on connaissait déjà (le Musée du Vivant), qu’elle n’ait pas mobilisé le CAOA des Yvelines, tout cela témoigne une fois de plus que cette administration – qui au contraire des Domaines ne reconnaît jamais ses erreurs – est décidément bien incompétente. La réponse d’AgroParisTech au sujet de ce musée est des plus floues et fait tout craindre sur leur sort : « Les collections sont momentanément stockées en attendant de pouvoir les valoriser dans un lieu dédié, qui reste à déterminer » ;

Rappelons-nous enfin que c’est bien parce que certains des acquéreurs dans cette vente – qui ont agi parfaitement légalement en achetant des meubles vendus par l’État – ont bien identifié ce qu’ils achetaient que nous pouvons aujourd’hui en parler et que cette affaire n’est pas restée discrètement passée sous silence. Aujourd’hui, l’ensemble de Sené du maréchal Bessières est dispersé : les lots 309 (un canapé et six fauteuils) et 336 (deux bergères) se trouvent désormais en Angleterre, achetés par un amateur anglais ; les lots 337 (quatre fauteuils) et 338 (quatre fauteuils et trois chaises) ont été vendus à un ou deux autres acheteurs, le lot 245 (la console) a été revendu à Drouot.

La direction des Patrimoines n’a pas réagi à nos questions, pas plus que la DRAC Île-de-France. En revanche, les Domaines et AgroParisTech nous ont répondu comme nous l’avons déjà écrit plus haut. Mais Julien Lacaze a pu parler avec le service de l’AgroParisTech ayant organisé la vente de juin, celui-ci affirmant, contrairement à la réponse qui nous a été faite, qu’une nouvelle dispersion serait organisée. Manifestement, il y règne une certaine confusion…

Signalons que l’association Sites & Monuments a envoyé le 15 novembre dernier aux ministres de l’Économie (dont dépendent les Domaines), de l’Agriculture et de la Culture un courrier (que l’on peut lire ici) où il résume l’affaire et où il demande « de bien vouloir diligenter une mission d’inspection, conjointe afin d’éclaircir la date d’entrée dans les collections nationales des œuvres cédées, la nature des dysfonctionnements intervenus et les remèdes propres à empêcher qu’ils ne se reproduisent, ainsi que de « bien vouloir suspendre toute nouvelle vente du patrimoine mobilier du domaine de Grignon afin de mener à bien son inventaire – notamment de ses collections en lien avec l’agronomie – et de les doter d’une protection juridique adéquate ». Nous ne pouvons que nous associer à cette demande.

Notes

[1] Nous avons interrogé AgroParisTech sur ces mises à prix si basses ; voilà sa réponse : « La procédure de vente aux enchères a été pilotée par le Domaine via sa plateforme dédiée. C’est la Direction nationale d’interventions domaniales qui a fixé les mises à prix ».

[2] Il a appartenu aux rois François Ier et Henri II.

[3] La description de l’inventaire parle de « six bergères » alors qu’il s’agit de deux bergères et de quatre fauteuils à la reine, mais il est très possible qu’une confusion ait été commise concernant des sièges de morphologie assez proches. En revanche, la présence de dix fauteuils et de seulement trois chaises, et non pas quatre alors que c’est le nombre que l’on attendrait, renforce cette identification.

[4] Les deux chapitres qui suivent Un mobilier royal par incorporation et Une marque « S.A.G » liée à l’histoire de l’Agro ont été écrits par Julien Lacaze, que nous remercions de son aide.

La Tribune de l’Art